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OUVRAGES
DE
GÉRARD DE NERVAL
PARUS DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVT
LÀ BOHÊME GALANTE. 1 vol.
LES FILLES DU FEU 1 -
LE MARQUIS DE FATOLLES 1 -
SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. i -
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LE CHARIOT D'ENFANT, drame en cinq actes, en vers. i vol.
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SOUVENIRS
D'ALLEMAGNE
^lORELY —
GERARD DE NERVAL
PARIS
MICHEL LËVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEOKS
• VI TiriEIfnE, 3 BIS
1860
Tons droits réservés
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iby Google
A JULES iANIN
Yoos la connaissez comme moi, mon ami, cette
Lorely ou Loreki^ — la fée du Rhin, — dont les
pieds rosés s'appaient sans glisser sur les rochers
humides de Baccarach, près de Goblentz. Vous l'avez
aperçue sans doute avec sa tête au col flexible, qui se
dresse sur son coïps penché. Sa coiffe de velours
grenat, à retroussis de drap d'or, brille au loin
comme la crête sanglante du vieux dragon de TÉden.
Sa longue chevelure blonde tombe à sa droite sur
ses blanches épaules, comme un fleuve d'or qui s'é-
pancherait dans les eaux verdâtres du fleuve. Son
genou plié relève l'envers chamarré de sa robe de
brocard, et ne laisse paraître que certains plis obscurs
de l'étoffe verte qui se colle à ses flancs.
Son bras gauche entoure négligemment la man-
f
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2 SOUVENIRS D'allemagn;e.
dore des vieux Minnesaengers de Thuringe, et entre
ses beaux seins, aimantés de rose, étincelle le ruban
pailleté qui retient faiblement les plis de lin de sa
tunique. Son sourire est doué d'une grâce invincible,
et sa bouche entr'ouverte laisse échapper les chants de
Tantique syrène.
Je l'avais aperçue déjà dans la nuit, sur cette rive
où la vigne verdoie et jaunit tour à tour, relevée au
loin par la sombre couleur déS' sapins et par la pierre
rouge de ces châteaux et de ces forts, dont les balistes
des Romains, les engins de guerre de Frédéric Barbe-
rousse et les canons de Louis XIY ont édenté les
vieilles murailles.
Hé bien, mon ami, cette fée radieuse des brouil-
lards, cette ondine fatale comme toutes les nixes du
Nord qu'a chantées Henri Heine, elle me fait signe
toujours : elle m'attire encore une foisi
Je devrais me méfier pourtant de sa grâce tromi-
peuse, — car son nom même signifie en même temps
charme et mensonge; et une fois déjà je me suis
trouvé jeté sur la rive, brisé dans mes espoirs et dans
mes amours, et bien tristement réveillé d'un songe
heureux qui promettait d'être éternel.
On m'avait cru mort de ce naufrage, et l'amitié^
d'abord inquiète, m'a conféré d'avance des honneurs
que je ne me rappelle qu'en rougissant, mais dont
plus tard peut-être je me croirai plus digne.
Voici ce que vous écriviez, il y a environ dix ans,
— et cela n'est pas sans rappcfrt avec certaines parties
du livre que je publie aujourd'hui. Permettez-moi
dpnc 4e citer quelques ligpes de cette biographie an**
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A JULBS JANIN. 3
iicipée, que j'ai eu le bonheur de lire autrement que
des yeux de Pâme.
« Ceux qui Tout connu pourraient dire au besoin
toute la grâce et toute l'innocence de ce gentil es-
prit qui tenait si bien sa place parmi les beaux es-
prits contemporains. Il avait à peine trente ans, et
il s'était fait, en grand silence, une renommée hon-
n6te et loyale, qui ne pouvait que grandir. C'était
tout simplement, mais dans la plus loyale acception
de ce mot-là : la poésie, un poëte, un rêveur, un de
ces jeunes gens sans fiel, sans ambition, sans envie,
à qui pas un bourgeois ne voudrait donner en ma-
riage même sa fille borgne et bossue; en le voyant
passer le nez au vent, le sourire sur la lèvre, l'ima-
gination éveillée, l'œil à demi-fermé^ Phomme sage,
ce qu'on appelle des hommes sages , se dit à lui-
même : — Quel bonheur que je ne sois pas fait
ainsi!
« Il vivait au jour le jour, acceptant avec recon-
naissance, avec amour, chacune des belles heures de
la jeunesse, tombées du sein de Dieu. Il avait été
riche un instant, mais par goût, par passion, par
instinct, il n'avait pas cessé de mener la vie des plus
pauvres diables. Seulement il avait obéi plus que
jamais au caprice, à la fantaisie, à ce merveilleux
vagabondage dont ceux-là qui l'ignorent disent tant
de mal. Au lieu d'acheter avec son argent de la terre,
une maison, un impôt à payer, des droits et des
devoirs, des soucis, des peines et l'estime de ses
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ft SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
voisins les électeurs (1), il avait acheté des morceaux de
toiles peintes, des fragments de bois vermoulu, toutes
sortes de souvenirs des temps passés, un grand lit de
chêne sculpté de haut en bas; mais le lit acheté et
payé, il n'avaijLplus eu assez d'argent pour acheter
de quoi le garnir, et il s'était couché, non pas dans
son lit, mais à côté de son lit, sur un matelas d'em-
prunt. Après quoi, toute sa fortune s'en était allée
pièce à pièce, comme s'en allait son esprit, causerie
par causerie , bons, mots par bons mots ; mais
une causerie innocente, mais des bons mots sans
malice et qui ne blessaient personne. Il se réveillait
en causant le matin, comme l'oiseau se réveille en
chantant, el en voilà pour jusqu'au soir. Chante
donc, pauvre oiseau sur la branche; chante et ne
songe pas à l'hiver ; — laisse les soucis de l'hiver à la
fourmi qui rampe à tes pieds.
« Il serait impossible d'expliquer comment cet
enfant, car, à tout prendre, c'était un enfant, savait
tant de choses sans avoir rien étudié, sinon au ha-
sard, par les temps pluvieux, quand il était seul,
l'hiver, au coin du feu. Toujours est-il qu'il était
très- versé dans les sciences littéraires. Il avait de*
viné Tantiquité, pour ainsi dire, ^t jamais il ne
s'est permis de blasphème contre les vieux dieux
du vieil Olympe; au contraire, il les glorifiait en
mainte circonstance, les reconnaissait tout haut
pour les vrais dieux, et disant son med culpâ de
(1) Électeur en 1830, — électeur de naissance, et il ne s*en est
Jamais vanté..., mais il ne s*est guère permis la vie des pauvres
diables qu*à ses moments de loisir. — ' Ed.
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A JULBS lANIN. «
tootes ses hérésies poétiques. Car en même* temps
qu'il célébrait Homère et Virgile, comme on raconte
ses visions dans la nuit, comme on raconte un beau
songe d'été , il allait tout droit à Shakspeare , à
Goethe surtout, si bien qu'un beau matin, en se
frottant les yeux, il découvrit qu'il savait la langue
allemande dans tous ses mystères, et qu'il lisait cou-
ramment le drame du docteur Faust. Vous jugez de
son étonnement et du nôtre. Il s'était couché la veille
presque Athénien, il se relevait le lendemain un
Allemand de la vieille roche. Il acceptait non-seule-
ment le premier, mais encore le second Faust; et
cependant nous autres, nous lui disions que c'était
bien assez du premier. Bien plus, il a traduit les
deux Faust, il les a commentés, il les a expliqués à
sa manière; il voulait en faire un livre classique,
disait-il. Souvent il s'arrêtait en pleine campagne,
prêtant Toreille, et dans ces lointains lumineux que
loi seul il pouvait découvrir, vous eussiez dit qu'il
allait dominer tous les bruits, tous les murmures,
toutes les imprécations, toutes les prières venus à
travers les bouillonnements du fleuve, de l'autre côté
tdu Rhin.
« Si jeune encore, comme vous voyez, il avait eu
toutes les fantaisies, il avait obéi à tous les caprices.
Vous lui pouviez appliquer toutes les douces et folles
histoires qui se passent, dit-on, dans l'atelier et.dans
la mansarde, tous les joyeux petits drames du grenier
où Ton est si bien à vingt ans, et encore c'eût été
vous tenir un peu en deçà de la vérité. Pas un jeune
homme, plus que lui, n'a été facile à se lier avec ce
1.
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6 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
qui était jeune et beau et poétique; l'amitié lui
poussait comme à d'autres l'amour, par folles bouf-
fées; il s'enivrait du génie de ses amis comme on
s'enivre de la beauté de sa maîtresse I Silence I ne
Tinterrogez pas! oîi va-t^ilT Dieu le sait. A quoi
rôvc-t-il? que veutril? quelle est la grande idée qui
Foccupeà cette heure? Respectez sa méditation, je
vous prie, il est tout occupé du roman ou du poëme
et des rêves de ses amis de la veille. Il arrange dans
sa têle ces turbulentes amours; il dispose tous ces
événements amoncelés; il donne à chacun son rêve,
son langage, sa joie ou sa douleur. — Eh bien ! Er-
nest, qu'as-tu fait? Moi j'ai tué cette nuit cette pauvre
enfant de quinze ans, dont tu m'as conté l'histoire.
Mon cœur saigne encore, mon ami^ mais il le fallait;
cette enfant n^avaît plus qu'à mourir ! -^ Et toi, cher
Auguste, qu'as-tu fait de ton jeune héros que nous
avons laissé dans la bataille philosophique ? Si j'étais
à ta place, je le rappellerais de l'Université, et je lui
donnerais une maîtresse. Telles étaient les grandes
occupations de sa vie : marier, élever, accorder entre
eux toutes sortes de beaux jeunes gens, tous frais
éclos de l'imagination de ses voisins ; il se passionnait
pour les livres d'autrui bien plus que pour ses propres
livras; quoi qu'il fît, il était tout prêt à tout quitter
pour vous suivre. — Tu as une fantaisie, je vais me
promener avec elle, bras dessus, bras dessous, pendant
que tu resteras à la maison à te réjouir; et quand il
avait bien promené votre poésie, çà et là, dans les
sentiers que lui seul il connaissait, au bout de huit
jours, il vous ta ramenait calme ^ reposée^ !a tête
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A JULES JANIN. 7
couronnée de fleurs, le cœur bien épris, les pieds
lavés dans la rosée du matin, la joue animée au soleil
du midi. Ceci fait, il revenait tranquillement à sa
propre fantaisie qu'il avait abandonnée, sans trop de
façon, sur le bord du chemin. Cher et doux bohémien
de la prose et des vers! admirable vagabond dans le
royaume de la poésie I braconnier sur les terres d'au-
trui I Hais 41 abandonnait à qui les voulait prendre les
beaux faisans dorés qu'il avait tués !
€ Une fois il voulut voir l'Allemagne, qui a toujours
été son grand rêve. H part; il arrive à Vienne par un
beau jour pour la science, par le carnaval officiel et
gigantesque qui se fait là-bas* Lui alors il fat tout
étonné et tout émerveillé de sa découverte. Quoi I une
ville en Europe où Ton danse toute la nuit, oii Ton
boit tout le jour, oii l'on fume le reste du temps de
Texcellent tabac Quoi I une ville que rien n'agite, ni
les regrets du passé, ni l'ambition du jour présent,
ni les inquiétudes du lendemain 1 une ville oii les
femmes sont belles sans art, où les philosophes parlent
comme des poètes, où les poètes pensent comme des
philosophes, où personne n'est insulté, pas même
l'empereur, où chacun se découvre devant la gloire^
où rien n'est bruyant , excepté la joie et le bonheur I
Voilà une merveilleuse découverte. Notre ami ne cher-
cha pas autre chose. Il disait que son voyage avait as*
sez rapporté. Son enthousiasme fut si grand et s^
calme qu'il en fut parlé à M. de Metternich. M. de
Mcttemich voulut le voir et le fit inviter à sa maison
petit' tel jouTè l\ répondit à l'envoyé de son altesse qu'il
était bien fôché, mais que justement, ce jour-là, il ^
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$ SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
lait entendre Strauss qui jouait avec tout son orchestre
une valse formidable de Liszt, et que, le lendemain,
il devait se trouver au concert de madame Pleyel, qu'il
devait conduire lui-même au piano^ mais que le sur-
lendemain il serait tout entier aux ordres de son al-
tesse. En conséquence, il ne fut qu'au bout d'un mois
chez le prince. Il entra doucement, sans se faire an-
noncer ; il se plaça dans un angle obscur, «regardant
toutes choses et surtout les belles dames; il prêta To-
reille sans mot dire à l'élégante et spirituelle conver-
sation qui se faisait autour de lui ; il n'eut de con*
tradiction pour personne, — il ne se vanta ni des
chevaux qu'il n'avait pas, — ni de ses maisons ima-
ginaires, — ni de son blason, — ni de ses amitiés il-
lustres; il se donna bien de garde de mal parler de
quelques hommes d'élite dont la France s'honore en-
core à bon droit. — Bref, il en dit si peu et il écouta
si bien, que M. de Metternich demandait à la 6n de
1^ soirée quel était ce jeune homme blond, bien élevé,
si calme, au sourire si intelligent et si bienveillant à
la fois, et quand on lui eut répondu : — C'est un
homme de lettres français, monseigneur ! M. de Met-
ternich, tout étonné, ne pouvait pas revenir d'une ad-
miration qui allait jusqu'à la stupeur.
a Ainsi il serait resté à Vienne toute sa vie peut-
être, mais les circonstances changèrent, et 41 revint
après quelques mois de l'Allemagne en donnant toutes
sortes de louanges à cette vie paisible, studieuse et
cependant enthousiaste et amoureuse, qu'il avait par-
tagée. Le sentiment de l'ordre, uni à la passion, lui
était venu en voyant réunis tout à la fois tant de cal me
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A IULES JANIN. 9
^ et tant de poésie. Il avait bien mieux fait que de dé-
couvrir dans la poussière des bibliothèques quelques
vieux livres tout moisis qui n'intéressent personne ; il
avait découvert comment la jeune Allemagne, si fou-
gueuse et si terrible, initiée à toutes les sociétés se-
crètes, qui s'en va le poignard à la main, marchant
incessamment sur les traces sanglantes du jeune Sand»
quand elle a enfin jeté au dehors toute sa fougue ré-
volutionnaire, s'en revient docilement à l'obéissance,
à l'autorité, à la famille. — Double phénomène qui a
sauvé TAllemagne et qui la sauve encore aujourd'hui.
€ Toujours est-il que notre ami se mit à songer sé-
rieusement à ce curieux miracle, dont pas une nation
moderne ne lui offrait l'analogie, à toute cette turbu-
lence et à tout ce sangfroid, et que de cette pensée-
là, longtemps méditée^ résulta un drame, un beau
drame sérieux, solennel, complet. Mais vous ne sauriez
croire quel fut l'étonnement universel quand on ap-
prit que ce rêveur, ce vagabond charmant, cet amou-
reux sans fin et sans cesse, écrivait quoi? Un drame I
lui un drame, un drame ou l'on parle tout haut, oii
l'on aime tout haut, un drame tout rempli de trahi-
sons, de sang, de vengeances, de révoltes? Allons
donc, vous êtes dans une grave erreur, mon pauvte
homme. Moi qui vous parle, pas plus tard qu'hier, j'ai
rencontré Gérard dans laforêt de Saint-Germain, à che-
Tal sur un âne qui allait au pas. Il ne songeait guère
à arranger des coupsde théâtre, je vous jure; il regar-
dait tout à la fois le soleil qui se couchait et la lune qui
se levait, et il disait à celui-là : — Bonjour, monsienri
-^ A celle-là : — Bonne nuit, madame I Pendant
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tO SOUVENIRS DULLEMâGNë.
te temps Tâne heureux broutait le cytise en fleurs.
4( Et comme il avait dit, il devait faire. Tout en sou-
riant à son aise, tout en vagabondant selon sa cou*
tume, et sans quitter les frais sentiers non frayés qu'il
savait découvrir, même au milieu des turbulences
contemporaines, il vint à bout de son drame. Rien ne
lui coûta pour arriver à son but solennel. Il avait dis*
posé sa fable d*mie main ferme^ il avait écrit son dia-
logue â*un style éloquent et passionné; il n*avait
reculé devant pas un des mystères du carbonarisme
allemand, seulement il les avait expliqués et com«
mentes avec sa bienveillance accoutumée. Voilà tout
son drame tout fait. Alors il se met à le lire,
il se met à pleurer, il se met à trembler, tout
comme fera le parterre plus tard. II se passionne pour
rhéroïne qu'il a faite si belle et si touchante; il prend
en main la défense de son jeune homme, condamné à
l'assassinat par le fanatisme; il prête l'oreille au fond
de toutes ces émotions souterraines pour savoir s'il
n'entendra pas retentir quelques accents égarés de la
muse belliqueuse de Kœrner. Si bien qu'il recula le
premier devant son œuvre. Une fois achevée, il la
laissa là parmi ses vieilles lames ébréchées, ses vieux
fauteuils sans dossiers, ses vieilles tables boiteuses,
tous ces vieux lambeaux entassés cà et là avec tant
d*amour , et que déjà recouvrait l'araignée de son
transparent et frêle linceul. Ce ne fut qu'à force de
sollicitations et de prières, que le théâtre pût obtenir
ce drame,* intitulé Léo Burckart. Il ne voulait pas
qti'on le jouât. li disait que cela lui brisait le cœur
de voir les enfants de sa création exposés sur Uû
Digitized by VjOOQIC
A JULES JANIN. il
théâtre, et il se lamentait sur la perte de l'idéal. De
rhaile, disait-il, pour remplacer le soleil I Des para-
vents pour remplacer la verdure; la première venuet
qai usurpe le nom de ma chaste jeune fille, et pour
mon héros, un grand gaillard en chapeau gris qu'il
fout aller chercher à Testaminet voisin l Bref, toutes
les peines que se donnent les inventeurs ordinaires
pour mettre leurs inventions au grand jour, il se les
donnait, lui, pour garder les siennes en réserve. Le
jour de la première représentation de Lia Burokatt^
il a pleuré. — Au moins, disait-il, si j'avais été sif-
flé, yaurais emporté ces pauvres êtres dans mon man-
teau; eux et moi, nous serions partis à pied pour
l'Allemagne, et une fois là, nous aurions récité en
chœur le super flumina Babylonii I II avait ainsi à
son service toutes sortes de paraboles et de consolations;
il savait ainsi animer toutes choses, et leur prêter mille
discours pleins de grâce et de charme; mais il fau-
drait avoir dans Tesprit un peu de la poésie qu'il avait
dans le cœur^ pour vous les raconter.
« Je vous demande pardon si je vous écris, un peu
au hasard, cette heureuse et modeste biographie;
mais je vous récris comme elle s'est faite, au jour le
jour, sans art, sans préparation aucune, sans une
mauvaise passion, sans un seul instant d'ambition ou
d'envie. Un enfant bien né, et naturellement bien
élevé, qui serait enfermé dans quelque beau jardin des
hauteurs de Florence , au jnilieu des fleurs, et tenant
sous 9»s yeux tous les chefs-d'œuvre amoncelés, n'au«
rait pas de plus honnêtes émotions et de plus saints
ravissements que le jeune homme dont je vous parie,
Digitized by VjOOQIC
12 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
Seulement il faisait naître les fleurs sur son passage,
c'est-à-dire qu'il en voyait partout; et, quant aux
chefs-d'œuvre, il avait la vue perçante, il en savait
découvrir sur la terre et dans le ciel. Il devinait leur
profil imposant dans les nuages , il s'asseyait à leur
ombre; il savait si bien les décrire qu'il vous les
montrait lui-même souvent plus beaux que vous ne
les eussiez vus de vos yeux. Tel il était; etsi Jbienque
pas un de ceux qui l'ont connu ne se refuserait à
ajouter quelque parole amie à cet éloge* »
Cet éloge, qui traversa l'Europe et ma chère Alle-
magne, — jusqu'en cette froide Silésie, où reposent
les cendres de ma mère, jusqu'à cette Bérésina glacée
où mon père lutta contre lalnort, voyant périr autour
de lui les braves soldats ses compagnons , — m'avait
rempli tour à tour de joie et de mélancolie. Quand
j*ai traversé de nouveau les vieilles forêts de pins et
de chênes et les cités bienveillantes où m'attendaient
des amis inconnus, je ne pouvais parvenir à leur per-
suader que j'étais moi-môme. On disait : « Il est mort,
quel dommage I une vive intelligence, bonne surtout,
sympathique à notre Allemagne , comme à une se-
conde mère, — et que nous apprécions seulement de-
puis son dernier instant illustré par Jules Janin... Et
vous qui passez parmi nous , pourquoi dérobez-vous
la seule chose qu'il ait laissée après lui , un peu de
gloire autour d'un nom. Nous les connaissons trop ces
aventuriers de France, qui se font passer pour des
poètes, vivants ou morts, et s'introduisent ainsi dans
nos cercles et dans nos salons ! » Voilà ce que m'avaient
valu les douze colonnes du Journal des Débats, seul
Digitized by VjOOQIC
A JD^ES JANIN, iZ
toléré par les chancelleries; — et dans les villes où
j'étais connu personneUenient , on ne m'accueillait
pas sans quelque crainte en songeant aux vieilles lé-
gendes germaniques de vampires et de morts-fiancés.
Tous jugez s'il était possible que, là même, quelque
&ottrjfeoifm^accordât sa fille borgne ou bossue. C'est
la convictiou de cette impossibilité qui m'a poussé
vers l'Orient
Je serais toutefois plus Allemand encore que vous
ne pensez si j'avais intitulé la présente épitre : Lettre
d'un mort, ou Extrait des papiers d'un dé funi, d'a-
près l'exemple du prince Puckler-Muskau.
C'est pourtant ce prince fantasque et désormais m^-
diatisé, qui m'avait donné l'idée de parcourir l'A-
frique et TAsie. Je l'ai vu un jour passer à Vienne,
dans une calèche que le monde suivait. Lui aussi,
avait été cru mort, ce qui donna sujet à une foule de
panégyriques et commença sa réputation ; — par le
fait, il avait traversé deux fois le lac funeste de Karon^
dans la province égyptienne du Fayoum. Il ramenait
d'Egypte une Abbyssinienne cuivrée qu'on voyait as-
sise sur le siège de sa voiture à côte du cocher. La
pauvre enfant frissonnait sous son habbarah qua-
drillé, en traversant la foule élégante, sur les glacis
et les boulevards de la porte de Carinthîe, et con-
templait avec tristesse le drap de neige qui couvrait les
gazonsetles longues allées d'oimes poudrés à blanc.
Cette promenade a clé un des grands diverti>sf-
ments de la société viennoise, et je ne sais si le regard
éclatant de l'Abyssinienne ne fut pas encore pour moi
un des coups d'œil vainqueurs de la trompeuse Lorejy.
2
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ià SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
Depuis ce jour je ne fis que rêver à TÔrient, comme
vous l'avez dit dans la suite de votre article, et je me
promenais tous les soirs pensif le long de ce Danube
orageux qui touche au Rhin par ses sources el par ses
bouches vaseuses aux flots qui vont vers le Bosphore.
Alors j'ai tout quitté, Vienne et ses délices, et cette
société qui vivait encore en plein dix-huitième siècle,
et qui ne prévoyait ni sa révolutibn sanglante, — ni
les révoltes de ces magyars chamarés de -velours et
d'or, avec leurs boutons d'opale el leurs ordres de
diamants, qui vivaient si familièrement avec nous, ar-
tistes ou poëtes, — adorant madame Pleyel, admirant
Listz et Bériot. Je vous adressais alors les récits de nos
fêtes, de nos amitiés, de nos amours, et certaines con-
sidérations sur le Tokay et le Johannisberg, qui vous
ont fait croire que j'étais dans l'intimité de M. de
Metternich. Ici se trouve une erreur dans votre article
biographique. J'ai rencontré iien des fois ce diplo-
mate célèbre, mais je ne me suis jamais rendu chez
lui. Peut-être m'a-t-il adressé quelque phrase polie,
peut-être l'ai-je complimenté sur ses vignes du Da-
nube et du Rhin, voilà tout. Il est des instants où les
extrêtnes se rapprochent sur le terrain banal des con-
venances...
Finissons ce bavadarge, et louons encore une fois
ce joyeux Rhin, qui touchemaintenant à Paris, et qui
sépare en les embrassant ses deux rives amies. Ou-
blions la mort, oublions le passé, et ne nous méfions
pas désormais de ceiiehéWe auxregards irrésistibles
que nous n'admirons plus avec les yeux de la première
jeunesse!
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SENSATIONS
D'UN VOYAGEUR ENTHOUSIASTE
DU RHIN AU MEIN
U STRASBOURG
Vous comprenez que la première idée du Parisien
qui descend de voiture à Strasbourg est de demander
à voir le Rhin ) il s'informe, il se bâte, il fredonne
avec ardeur le refrain semi-germanique d'Alpbonse
Karr : « Au Rbin I au Rhin I c'est là que sont nos
Tignes I » Mais bientôt il apprend avec stupeur que le
Rhin esl encore à une lieue de la viUe. Quoi I le Rhin
ne baigne pas les murs de Strasbourg, le pied de sa
vieille cathédrale?... Hélasl non. Le' Rhin à Stras-
bourg et la mer à Bordeaux sont deux grandes erreurs
du Parisien sédentaire. Mais, tout moulu qu'on est du
voyage, le moyen de rester une heure à Strasbourg
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16 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
sans avoir vu le Rhin? Alors on traverse la moitié de la
ville, et Ton s'aperçoit à peine que son pavé de cail-
loux est plus rude et plus raboteux encore que Tinégal
pavé du Mans, qui cahotait si durement la charrette du
Roman comique. On marche longtemps encore à
travers les diverses fortifications^ puis on suit une
chaussée d'une demi- lieue, et quand on a vu dispa-
raître enfin derrière soi la ville tout entière, qui n'est
'plus indiquée à l'horizon que par le doigt de pierre
de son clocher, quand on a traversé un premier bras
du Rhin, large comme la Seine, et une île verte de
peupliers et de bouleaux, alors on voit couler à ses
pieds le grand fleuve, rapide et frémissant, et portant
clans ses larmes grisâtres une tempête éternelle. Mais
de l'autre côté, là-bas à l'horizon, au bout du pont
mouvant de soixante bateaux, savez-vous ce qu'il y
a?... Il y a l'Allemagne! la terre ië Gœthe et de
Schiller, le pays d'Hoffmann; la vieille Allemagne,
notre mère à tous!... Teutonia..,
N'est-ce pas là de quoi hésiter avant de poser le
pied sur ce pont qui serpente, et dont chaque barque
est un anneau ; l'Allemagne au bout? Et voilà encore
une illusion, encore un rêve, encore une vision lumi-
neuse qui va disparaître sans retour de ce bel univers
magique que nous avait créé la poésie !... Là, tout se
trouvait réuni, et tout plus beau, tout plus grand, plus
riche et plus vrai peut-être que les œuvres delà nature
et de TarU Le microcosmos du docteur Faust nous ap-
paraît àtousau sortir du berceau ; mais, àchaquepasque
nous faisons dans le monde réel, ce monde fantastique
perd un de ses astres, une de ses couleurs, une de ses
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DU HHIN AU MBIN. i7
régions fabuleuses. Ainsi, pour moi, déjà bien des
contrées du monde se sont réalisées, et le souvenir
qu'elles m'ont laissé est loin d'égaler les splendeurs
du rêve qu'elles m'ont fait perdre. Mais qui pourrait
se retenir pourtant de briser encore une de ces portes
enchantées, derrière lesquelles il n'y a souvent qu'une
prosaïque nature, un horizon décoloré? N'imagine-t-
OD pas, quand on va passer la frontière d'un pays,
qu'il va tout à coup éclater devant vous dans toute la
splendeur de son sol, de ses arts et de son génie?... Il
n'en est pas ainsi, et chaque nation ne se découvre à
l'étranger qu'avec lenteur et réserve, laissant tomber
ses voiles un à un comme une pudique épousée.
Tout en songeant à cela, nous avons traversé le
Rhin ; nous voici sur le rivage et sur la fronlière ger-
manique. Rien ne change encore; nous avons laissé
des douaniers là-bas, et nous en retrouvons ici ; seule-
ment ceux de France parlaient allemand, ceux de
Bade parlent français; c'est naturel. Kehl est aussi
une petite ville toute française, comme toutes les
villes étrangères qu'avoisinent nos frontières. Si nous
voulons observer une ville allemande , retournons à
Strasbourg,
Aussi bien il n'existe à Kehl que des débitants de
tabac. Vous avez là du tabac de tous les pays, et même
du tabac français vraie régie, façon de Paris, passé
en contrebande sans doute, et beaucoup meilleur que
tous les autres; les étiquettes sont très-variées et très-
séduisantes, mais les boîtes ne recèlent que de ce
même caporal, autrement nommé chiffonnier. Il
n'y a donc point de contrebande à faire, et il faut
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IS SOUVii;NIHB D'ALLEMAGNE.
bien rapasser, pur de tout crime, devant les douanes
de^ deux pays*
Mais, pour votre retour, les douaniers vous deman-
dant deux kreutzers (prononcez kritch) ; vous donnez
dwx sous, et Ton vous rend une charmante petite
médaille* ornée du portrait du grand- duc de Bade, et
représentant la valeur d'un kreutzer. Vous avec donc
fait une première fois connaissance avec la monnaie
allemande; puissiez-vous vous en tenir là 1
La seconde idée du Parisien, après avoir vu le Rhin
et foulé la terre allemande, se formule tout d'abord
devant ses yeux quand il se retourne vers la France,
car les rocs dentelés du clocher de Strasbourg, comme
dit Victor Hugo, n'ont pas un instant quitté l'horizon.
Seulement les jambes du voyageur frémissent quand
il songe qu'il a bien une lieue à faire en ligne horizon*
taie, mais que du pied de Téglise il aura* presque une
lieue encore en ligne perpendiculaire. A l'aspect d'un
clocher pareil, on peut dire que Strasbourg est une
ville plus haute que large; en revanche, ce clocher
est le seul qui s*élance de l'uniforme dentelure des
toil^; nul autre édifice n'ose même monter plus haut
que le premier étage de la cathédrale, dont le vaisseau,
surmonté de son mât sublime, semble flotter paisible-
t(m{ sur ui^e mer peu agitée*
£n rentrant dans la ville, on traverse la citadelle aux
portes sculptées, oii luit encore le soleil de Louis XIV,
n^c pluribns impur n La place contient un village
complet, à moitié militaire, à moitié civil. Dans Stras-
)|ourg I apràs avoir passé la seconde porte , on suit
liWgtwni^ I^ grilles de rarse^al , qui [déploie une
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DU RHIN AD ME^N. i9
osteotation de canons vraiment formidable pour Vé-
tranger qui entre en France. II y a là peut-être six
cents pièces de toutes dimensions, écurées comme des
chaudrons, et des amas de boulets à paver toute la
ville. Mais bâtons-nous vers la catbédrale, car le jour
commence abaisser.
Je fais ici une tournée de flâneur et non desdescrip*»
tions régulières. Pardonnez-moi de rendre compte de
Strasbourg comme d'un vaudeville. Je n'ai ici nulle
mission artistique ou littéraire, je n'inspecfe pas les
monuments, je n'étudie aucun système pénitentiaire,
je ne me livre à aucune considération d'histoire ni de
statistique, et je regrette seulement de n'être pas
arrivé à Strasbourg dans la saison du jambon, de la
sauercraut et du foie gras. Xb me refuse donc a toute
description de la cathédrale : chacun en connaît les
gravures, et quant à moi, jamais un monument dont
j'ai vu la gravure ne me surprend à voir; mais ce que
la gravure ne peut rendre, c'est la couleur étrange de
cet édi6ce, bâti de cette pierre rouge et dure dont sont
faites les plus belles maisons de l'Alsace. En vieil-
lissant, cette pierre prend une teinte noirâtre, qui
don[)iDe aujourd'hui dans toutes les parties saillantes
et découpées de la cathédrale.
Je ne vous dirai ni l'âge ni la taille de cette église,
que vous trouverez dans tous les itinéraires possibles;
mais j*ai vu le clocher de Rouen et celui d'Anvers
avant celui de Strasbourg, et je trouve sans préférence
que ce sont là trois beaux clochers. Que dis-je? celui
de la cathédrale de Rouen n'est qu'une flèche^ encore
est-elle démolie^ et figurée seulement aujourd'hui en
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20 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
fer creux ; le parallèle ne peut donc s'établir qu'avec
le clocher d'Anvers. Ce dernier est d'un gothique plus
grandiose, plus hardi, plus efQorescent. On distingue
dans le clocher de Strasbourg une noinutie de détails
fatigante. Toutes ces aiguilles et ces dentelures régu-
lières semblent appartenir à une cristallisation gigan-
tesque. Quatre escaliers déroulent leurs banderoles le
long du cône principal, et l'ascension dans cette cage
de pierre, dont les rampes, les arêtes et les découpures
à jour n'ont guère en général que la grosseur du bras,
veut une certaine hardiesse que tous les curieux n'ont
pas. Pourtant la pierre est dure comme du fer, et l'es-
calier de ia plus haute flèche ne tremble point, comme
celui d'Anvers, où les pierres mal scellées font jouer
leurs crampons de fer d'une manière inquiétante.
De la dernière plate-forme, le panorama qui se dé-
roule est fort beau ; d'un côté les Vosges, de l'autre
les montagnes de la forêt Noire, les unes et les autres
boisées de chênes et de pins; le Rhin dans un cours
de vingt lieues, les premières masses touffues de la
forêt des Ardennes, et puis un damier de plaines les
plus vertes et les plus fraîches du monde, ou serpente
nUe, petite rivière qui traverse deux fois Strasbourg.
A vos pieds, la ville répand inégalement ses masses de
maisons dans l'enceinte régulière de ses fossés et de
ses murs. L'aspect est monotone et ne rappelle nulle-
ment les villes de Flandre^ dont les maisons peintes,
sculptées et quelquefois dorées, dentellent l'horizon
avec une fantaisie toute orientale. Les grands carrés
des casernes, des arsenaux et des places principales,
jettent seuls un peu de variété dans ces fouillis de
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DU RHIN AU HEIN. 31
toits revêtus d'une brique terreuse et troués presque
tous de trois ou quatre étages de lucarnes. On ne ren-
contre d'ailleurs aucune ville remarquable sur cette
immense étendue de pays; mais comme il y a dans
les belvéders quelque chose qu'on n'aperçoit jamais
que quand le temps est très-pur, le cicérone prétend
qu'on peut voir à de certains beaux jours le vieux
château de Baden sur sa montagne de pins.
A Fourvières, de même, on prétend qu'il est pos«
sible de distinguer les Alpes; à Anvers, Rotterdam;
au phare d'Ostende, les cotes d'Angleterre. Tout cela
n'est rien : à Rome, on vous jure que vous pourrez,
du haut de la boule d'or de Saint-Pierre, voir à l'ho-
rizon les deux mers qui baignent les États romains. II
y a partout des nuages complaisants qui se prêtent
d'ailleurs à de pareilles illusions.
Tout l'extérieur de l'église est restauré avec un soin
extrême; chaque statue est à sa place; pas une arrête
n'est ébréchée, pas \ine cote n'est rompue; les deux
porles- latérales sont des chefs-d'œuvre de sculpture
et d'architecture; l'une, est mauresque, l'autre est by-
zantine, et chacune est bien préférable à IMmmense
façade, plus imposante par sa masse qu*originale pair
les détails. Quant à l'intérieur, le badigeon y règne
avec ferveur, comme vous pensez bien; tout clergé
possible tenant à habiter avant tout une église bien
propre et bien close. Les vitraux sont, en général, ré-
parés selon ce principe , et répandent çà et là de
grandes plaques, de clarté qui sont les marques de
cette intelligente restauration ; le dix-huitième siècle
avait commencé l'œuvre en faisant disparaître l'abside
s.
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H SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
galbiqqe sous une décoration en style pompadour,
qm Vm doit, ainsi que lea bâtiments derarchevêché,
m eârdinal de Roban.
Kab j'ai promis de ne point décrire, et je vais me
replonger en liberté dans les rues tortueuses de la
ville» Le premier aspect en est assez triste, puis on
a'y accoutume, et Ton découvre des points de vue
charmants à certaines heures du jour. Les quais de
riUe surtout en fournissent de fort agréables. Lille,
i^vec ses eaux vertes et calmes, embarrassées partout
âe ponti, de moulins, de charpentes soutenant des
flSfidsons qui surplombent^ ressemble, dans les beaux
jours d'été, à cette partie du Tibre qui traverse les
plus pauvres quartiers de Rome. Le faubourg de Sa-
Terne fait surtout l'effet du quartier des Transtevères.
Pour si haute que soit ma comparaison, je sais qu'elle
a*est pas Téloge de l'administration municipale ; mais,
pourquoi le cacher? Strasbourg est une ville mal te-
nue; elle d., dans ce sens même, un parfum de moyen-
âge beaucoup trop prononcé. Le marché à la viande
% été reconstruit et assaini depuis quelques années ;
mais on rencontre encore derrière de vastes espaces
pleins de mares et de gravois, oii les animaux indé-
pendants trouvent a vivre sans rien faire. Pi;ës de là,
il y a toute une rue de juifs, comme au moyen-âge;
puis les plus infâmes complications de ruelles, de pas-
sages, d'impasses, serpentent, fourmillent, crou-
lassent, dans l'espace contenu entre la place d'Armes
et le quai des Tanneurs, qui est une rue. Du reste, en
acousant la ville de sa négligence à l'égard de tout ce
quartier, nous devons dire qu'elle apporte des soins
V
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DU RHIN AU MEIN. 33
particuliers à rembellissement des rues qui avoisinent
la résidence des autorités : la place d'armes est fort
belle, et Ton s'y promène entre deux allées d'oran-
gers. La rue Brûlée, où siège le gouvernement, ne
manque que de largeur, et la rue du Dôme est deve-
nue la rue Vivienne de Strasbourg; à l'heure qu'il est,
on Ta pavée en asphalte, et ses trottoirs, déjà termi-
nés, portent partout la signature ineffaçable de la so-
ciété Lobsann. Le bitume envahit peu à peu Stras-
bourg, et ce n'est pas malheureux, vu Timpei fection
du pavage actuel ; dans une ville pavée en cailloux, le
bitume est roi.
Si vous êtes déjà las de la ville, je ne le suis pas moins
que vous; nous n'y laissons plus rien de remarquable
que le tombeau du maréchal de Saxe» énorme cata-
falque de marbre noir et blanc, sculpté par Pigalle,
et d'un rococo remarquable, bien que présentant de
belles parties de sculpture. Le héros, fièrement cam-
bré dans son armure et dans ses draperies, produit
exactement l'effet du commandeur de don Juan. On
est tenté de l'inviter à souper.
pour sortir de Strasbourg et se rendre aux prome-
nades publiques, il faut traverser de nouveau l'Ille*
qui coule de ce côté entre le théâtre et les remparts*
Lorsqu'il s'est agi d'établir des bateaux à vapeur de-
vant naviguer de Strasbourg à Baie, par le canal inté-
rieur^ la ville a dû faire couper la plupart des ponts
pour les rendre mobiles. Alors ses architectes y ont
construit des ponts-levis qui rappellent Tenfance de
la mécanique.
Quand on a traversé les fossés, les tranchées, les
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Ik SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
bastions, partout revêtus de verdure, on trouve une
charmante promenade, des allées silencieuses, une ri«
vière où traîne mollement le feuillage des saules. A
droite et à gauche, sont des jardins publics, les Ti-
voli et les Mabille de Tendroit. Au jardin Lips^ on
donne tous les dimanches des fêtes et des feux d'arts
iice; sa décoration serait pour nous un peu passée :
des temples de TAmour, des ermitages, des rochers à
cascades, dans le goût bourgeois des pendules et des
assiettes montées; puis un moulin d'eau et un pont en
fil de fer qui conduit dans un îlot. Tout cela devient
fort bruyant et fort animé le dimanche, ce qui me
conduit à vous parler de la population.
Il faut bien Tavouer^ on parle moins français à
Strasbourg qu'à Francfort ou a Vienne, et de plus mau-
vais français, quand on le parle. Il est difficile de se faire
comprendre des gens du peuple, et nous en sommesà
nous demander ce qu'apprennent les enfants aux
écoles mutuelles qu'on dit si fréquentées dans ce dé-
partement. Peut-être savent-ils le latin. Cependant, il
y a peu d* Allemands réels à Strasbourg, et cette ville
a donné des preuves de patriotisme incontestables.
Pourquoi donc ne se fait-elle pas un point d'honneur
de parler sa langue maternelle? Le type allemand se
retrouve, sans être absolu pourtant, dans les traits
gracieux des dames de la société : leur tournure n'a
rien de provincial , et elles se mettent fort bien. Nous
ne pouvons faire le même éloge des hommes, qui
manquent en général d'élégance dans les manières et
de distinction dans les traits. La garnison a beau jeu
près des dames, si les dames ne sont pas comme leur
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DU RHIN AO MBIR. S5
ville, iinpreDables. On nerencoDtre plus à Strasbourg
ces vêtements pittoresques des paysans de l'Alsace, qui
nous élonneut encore le long de la route; mais un
grand nombre de femmes du peuple portent, le di-
mancb, des ajustements très-brillants et très-variés :
les uns se rapprochent du costume suisse, les autres
même du costume napolitain. Des broderies d'or et d'ar-
gent éclatent surtout sur la tête etsur la poitrine. L'har-
monie et la vivacité des couleurs, la bizarrerie de la
coupe, rendraient ces costumes dignes de figurer dans
les opéras.
C'est dans les brasseries , le dimanche , qu'il faut
observer la partie la plus grouillante de la population.
Là, point de sergents de ville, point de gendarmes*
Le cancan règne en maître au militaire et au civil ; les
tourlourous s'y rendent fort agréables; les canonnibrs
sont d'une force supérieure, et les femmes en remon-
treraient^ aux Espagnoles et aux bayadères pour la
grâce et la liberté xles mouvements. Il existe pourtant
des brasseries qui se rapprochent davantage de nos ca- .
fés; mais la musique y élit domicile, soit que l'on
danse ou non. Strasbourg est parcouru à toute heure
par des bandes de violons, qui viennent même accom-
pagner les repas de table d'hôte. On dîne de midi à
une heure. A peine êles-vous admis à consommer une
soupe aux boulettes ou un bouilli aux betteraves, que
vous voyez six individus qui viennent s'asseoir der-
rière vous, à une table ronde, oii ils étalent leur par-
tition, et se mettent à exécuter avec verve une ouver-
verture, une valse, ou même une symphonie. La
musique doit se joindre à tous les assaisonnements
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^ SOUVENAIS D'A]Ul4ËMA6NE.
bizarres dont s'accompagae forcémeat la cuûûne al-
lemaudei qui est encore aujourd'hui la cuisine de
^traftbQurg,
II. LA FORÊT NOIRE
J'eplçime ce chapitre sur un point bien délicat, que
nul touriste n'a encore osé toucher, ce me semble,
hormis, peut-être, notre vieux d*Assducy, le joueur,
le bretteur, le goinfre, enfin le plus aventureux com-
pagnon du monde. C'est à savoir le cas plus ou moins
rare où un voyageur se trouve manquer d'argent.
Faute d'argent, c'est douleur sans pareille. '
comme disait François Villon.
En général, les impressions les plus déshabillées
se taisent à cet endroit ; ces livres véridiques ressem-
blent aux romans de chevalerie, qui n'oseraient nous
appreqdre quel a été tel jour le gîte et le souper de
teur héros, et si le linge du chevalier n'avait pas be-
mn de temps en temps d'être rafraîchi dans la ri-
vière.
Georges Sand nous donne bien quelques détails
parfois sur sa blouse de fofestilre, sur sa chaussure
éculée ou sur ses maigres soupers, assaisonnés de
commis-voyageursoude larrons présumés dans mainte
auberge suspecte* Le prince Pukler-Muskau lui-même
nous avoue qu'il vendit un jour sa voiture, congédia
son valet de chambre, et daigna traverser deux ou
trois principautés allemandes pédestremeat, en cos-
dbyGoogk
DO RHIN AU MEIN. 97
tome d'artiste. Mais tout cela est drapée arrangé, co-
loré d'une façon charmante. Le vieux Cid avouait bien
qu'il manqua de courage un jour ; mais qui donc ose-
rait compromettre son crédit et ses prétentions à un
honorable établissement en avouant qu'un jour il a
manqué d'argent 7
Mais, puisque enfin j'ai cette audace, et que mon
récit peut apprendre quelque chose d'utile aux voya-
geurs futurs, j'en dois donner aussi les détails et les
circonstances. J'avais formé le projet de mon ?oyage
k Francfort avec un de nos plus célèbres écrivains
touristes, qui a déjà, je crois, écrit de son coté nos
impressions communes ou distinctes ; aussi me tai-»
rai-je sur les choses qu'il a décrites, mais je puis bien
parler de ce qui m'a été personnel.
Mon compagnon était parti par la Belgique et moi
par la Suisse ; c'est à Francfort seulement que nous
devions nous rencontrer, pour y résider quelque temps
et revenir ensemble. Mais, comme sa tournée était plus
longue que la mienne, vu qu'on lui faisait fête partout,
que les rois le voulaient voir, et qu'on avait besoin
de sa présence au jubilé de Matines, qui se célébrait
à cette époque, je crus prudent d'attendre à Bade que
les journaux vinssent m'averlir de son arrivée à
Francfort. Une lettre chargée devait nous parvenir à
tous deux dans cette dernière ville. Je lui écrivis de
m'en envoyer ma part à Bade, où je restais encore. Ici
vous allez voir un coin des tribulations de voyage. Les
banquiers ne veulent pas se charger d'envoyer une
somme au dessous de 500 francs en pays étranger, à
OEHÛQs d'arrangements pris d'avance. À quoi vous direz
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I ■
28 • SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
qu'il est fort, simple de se faire ouvrir un crédit sur
tous les correspondants de son banquier; à quoi je ré-
pondrai que cela n*est pas toujours si simple qu'il le
parait. Le prince Puckler-Muskau dirait comme moi,
qui ne suis que littérateur, s'il osait avoir cette fran-
chise. Aussi bien je pourrais inventer mille excuses;
j'étais alors à Baden-Baden, et l'année justement de
l'ouverture des jeux Bénazet ; je pourrais avoir risqué
quelques centaines de louis à la table où l'électeur
de Hesse jetait tous les jours 25,000 francs; je pourrais,
ayant gagné, avoir été dévalisé dans la Forêt-Noire
par quelque ancien habitué de Frascati, transplanté à
la maison de conversation de Baden et s'étiolant au
pied de son humide colline. En effet, vous êtes là entre
deux dangers : la Forêt Noire entoure la Maison de
jeu; les pontes malheureux peuvent se refaire à
deux pas du bâtiment. Vous entrez riche, et vous
perdez tout par la rouge et la noire, ou par les trois
coquins de zéros; vous sortez gagnant, et l'on vous
met à sec à l'ombre du sapin le plus voisin : c'est un
cercle vicieux dont il est impossible de se tirer.
Eh bienl jç ne veux avoir recours à aucun de ces
faux-fuyants. Je n'avais été dépouillé ni par le jeu, ni
par les voleurs, ni par aucune de ces ravissantes
baronnes allemandes, princesses russes ou ladies an-
glaises, qui se pressent dans le salon réservé, séparé
des jeux par une cloison, ou qui même viennent s'as-
seoir en si grand nombre autour des tables vertes, avec
leurs blanches épaules, leurs blonds cheveux et leurs
étincelantes parures: j'avais vidé ma bourse de poëte
et de voyageur, voilà tout. J'avais bien vécu à Stras-
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DU RHIN AU MEIN. SO
bourg et à Baden ; ici, à rhôlel du Corbeau, et là, à
rbotel du Soleil; maintenant j*aitendais la lettre
chargée de mon ami, et la voici enfin qui m*arrive à
' Bade, contenant une lettre de change, tirée par un
M, Eloi fils, négociant à Francfort, sur un M. EIgé,
également négociant à Strasbourg.
Bade est à quinze lieues de Strasbourg, la voiture
coûte 5 francs, el, mon comple,payé à l'hôtel du Soleil,
il me restait la valeur d'un écu de six livres d'autrefois.
La lettre chargée arrivait bien. Vous allez voir que
c'était justement le billet de La Châtre. Je descends,en
arrivant, à l'hôtel du Corbeau (j'avais laisssé mon
bagage à Bade, puisqu'il fallait toujours y repasser) ;
je cours de là chez H. Eigé, lequel déploie proprement
le billet Éloi, l'examine avec tranquillité, et me dit:
«Monsieur, avant de payer le billet Éloi fils, vous
trouverez bon que je consulte M. Éloi père. — Mon-
sieur, avec plaisir. — Monsieur, à tantôt.»
Je me promène impatiemment dans la bonne ville
de Strasbourg. Je rencontre Alphonse Royer qui arri-
vait de Paris, et partait pour Munich à quatre heures.
Il me témoigna son ennui de ne pouvoir dîner avec
moi et aller ensuite entendre la belle madame Janick
dans Anna Bolena (c'était la troupe allemande qui
jouait alors à Strasbourg). J'embarque enfin mon ami
Rc^er, en me promettant de le rencontrer quelque
part sur cette bonne terre allemande que nous avons
tant de fois sillonnée tous deux; puis, avant six
heures, je me dirige posément, sans trop me presser,
chez M. EIgé, songeant seulement qu'il est l'heure de
dîner, si je veux arriver de bonne heure au spectacle.
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30 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
C'est alors que H. Elgé me dit ces mots mémorables
derrière un grillage : « Monsieur, M. Éloi père vient
de me dire que M. Éloi fils était un polisson. —
Pardon; cette opinion m'est indifférente; maispayez^
vous le billet? — D'apits cela, monsieur, nullement.,*
je suis fâché...»
Vous avez bien compris déjà qu'il s'agissait de dîjaer
à rhôtel du Corbeau et de retourner couchera Bade à
rbôtel du Soleil, où était mon bagage, le tout avec
environ 1 franc, monnaie de France ; mais, avant tout,
il fallait écrire à mon correspondant de Francfort qu'il
n'avait pas pris un moyen assez sûr pour m*envoyer
l'argent.
Je demandai une feuille de papier à lettre, et j'é-
crivis couramment Tépître suivante :
A M. ALEXANDRE DUMAS, A FRANCFORT..
(En réponse à sa lettre du *** octobre ).
En partant de Baden, j'ayais d'abord songé
Que par monsieur Èloi, que par monsieur Elgé ,
le pourrais, attendant des fortunes meilleures,
Aller prendre ma place au bateau de six heures (1) ;
Ce qui m^avait conduit, plein d*un espoir si beau ,
De rbôtel du Soleil à l'bôtel du Corbeau ;
Mais, h Strasbourg, le sort ne me fut point prospère ;
Éloffils avait trop compté sur Éloi père...
Et Je repars, pleurant mon destin nompareil ,
De rbôtel du Corbeiiu pour rhôtd du Soleil \
Ayant écrit ce billet, versifié dans le goût Louis-
Treize, et qui fait preuve, je crois, de quelque philo-
sophie, je pris un simple potage à IViôtel du Corbeau,
où l'on m'avait accueilli en prince russe. Je prétextai,
(i) U iMtattàvapeurdu Rbitt.
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DU RHIN AU MËIN. Si
conune les beaux du Café de Paris, mon mauvais esto-
mac qui m'empêchait de faire un dîner plus solide,
et je repartis bravement pour Baden aux rayons du
soleil couchant.
III. LES VOYAGES A PIED
Je VOUS préviens qu'une fois passé sur le pont de
Kebly qui balance sur le Rhin son chapelet immense
de bateaux « après avoir payé le passage du pimt aux
$ douaniers badois et échangé mes gros sous français
contre des kreulzers légèrement argentés, voilà que
j'entre en pleine Forêt-Noire. Est-ce moi qui ai à re-
douter les voleurs? Est-cle moi que les voyageurs ont à
redouter?
Cette forêt n*a rien de bien terrible au premier
abord; du haut des remparts de Strasbourg, on aper-
çoit sa verte lisière qui cerne des monts violets; des
villages riants se montrent dans les éclaircies; les
charbonneries fument de loin en loin. Les maisons
n'ont pas un air trop sauvage; les cabarets présentent
celte particularité locale, que, quand vous demandez
un verre d'eau-de-vie, on vous sert un verre de kirsch.
Du moment qu'on s'est bien entendu sur ces deux
mots, l'on vit avec eux en parfaite intelligence.
Mon voyage à pied à travers cette contrée ne tiendra
donc pas ce qu'il semble promettra; et d'ailleurs la
route M peuplée de piétons comme moi, et, si ce n'é-
tait U grande traite que j'ai à faire, justement a la
tombée du jour, avec le risque de ne plus reconnaftri
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82 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
les routes, je n'aurais nulle inquiétude sur ma posi-
tion, mais il est dur de songer, en regardant les
poteaux dressés de lieue en lieue, et qui indiquent en
même temps les heures de marche, que je ne puis
arriver à Baden avant trois heures du matin. De plus,
une fois la nuit tombée, jp ne verrai plus les poteaux.
Depuis Bichotsheim, j'étais accompagné obstiné-
ment d'un grand particulier chargé d'un havresac, et
qui semblait tenir beaucoup à régler son pas sur le
mien. Malgré le vide de mes poches, mon extérieur
était assez soigné pour annoncer... que je ne'voyageais
à pied quf parce que ma voiture était brisée, ou qu'ha-
bitant quelque château, je m^ promenais dans les en-
virons, cherchant des végétaux ou des minéraux, égaré
peut-être. Mon compagnon de roule, qui était Français,
commença par m'ouvrir ces diverses suppositions.
— ^ Monsieur, lui dis-je pour lui ôter tout espoir de
bourse ou de portefeuille, je suis un artiste, voyageant
pour mon instruction, et je vous avouerai que je n'ai
plus qu'une vingtaine de kreutzers pour aller àBaden
ce soir. Si je trouvais un cabaret où je pusse souper
pour ce prix , cela me donnerait des jambes pour
arriver.
— Comment, monsieur, ce soir à Baden? mais ce
sera demain matin ; vous ne pouvez pas marcher toute
la nuit.
— J'aimerais mieux dormir en effet dans un bon
lit; mais j'ai toujours vu que dans les auberges les
plus misérables on payait le coucher au moins le double
de ce q^ je possède. Alors il faut bien que je marche
jusqu'à ce que j'arrive.
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DU RHIN AU MBIN. SS
— ^Moi, me dit-il^ je couche à Schœndorf, dans deux
heures d'ici. Pourquoi n'y couchez-vous pas? Vous
ferez demain le reste de la route.
— Mais je vous dis que je n'ai que tingt kreut-
zersl
— Eh bien I monsieur, avec cela, on soupe, on
dort et on déjeune; je ne dépenserai pas davantage,
moi.
Je le priai de m'expliquer sa théorie, n'ayant jamais
rencontré de pareils gîtes, et pourtant j'ai couché dans
de bien affreuses auberges, en Italie surtout. Il m'ap-
prit alors une chose que je soupçonnais déjà, c'est
qu'il y avait partout deux prix très-différents pour
les voyageurs en voiture et pour les voyageurs à pied.
— Par exemple, me dit-il, moi, je vais à Conslan-
tinople, et j'ai emporté 50 francs avec quoi je ferai la
roule.
Celte con6ance m' étonna tellement, que je lui fis
expliquer en détail toutes ses dépenses; il est clair
qu'il ne pouvait y aller ainsi par le paquebot du Da-
nube.
— Combien dépensez-vous par jour I lui dis-je?
— Vingt sous de France par jour au plus. Je vous
ai dit ce que coûtait la dépense d'auberge; le reste est
pour les petits vers de rack, et un bon morceau de pain
vers midi.
11 m'assura qu'il avait déjà fait la route de Stras-
bourg à Vienne pour 16 francs. Les auberges les plus
chères étaient dans les pays avoisinant la France. En
Bavière, le lit ne coule plus que 3 kreutzers {2 sous).
En Autriche et en Hongrie, il n'y a plus de lils ; on
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Zà SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
couche sur la paille, dans la salle du cabaret ; on n'a
à payer que le souper et le déjeuner, qui sont deux fois
moins chers qu'ailleurs. Une fois la frontière hongroise
passée, l'hospitalité commence. A partir de Semlin,
les lieues de poste s'appellent lieues de chameau •,' pour
quelques sous par jour, on peut monter sur ces ani-
maux, et chevaucher fort noblement; mais c'est plus
fatigant que la marche.
La profession de ce brave homme était de travailler
dans les cartonnages ; je ne sais trop ce qui le poussait
à l'aller exercer à Stamboul. Il meditseule^nent qu'il
s'ennuyait en France. La conquête d'Alger a développé
chez beaucoup de nos ouvriers le désir de connaître
rOrient; maison va à Constanlinople parterre, et,
pourserendreàAIger, il fautpayerle passage; ceuxdonc
qui ont de bonnes jambes préfèrent ce dernier voyage.
Je laissai mon compagnon s'arrêter à Schœndorf,
et je continuai à marcher; mais, à mesure que j'a-
vançais, la nuit devenait plus noire, et une pluie fine
ne tarda pas à tomber. Dans la crainte qu'elle ne
devînt plus grosse, et, malgré tout mon courage, je
n'avais pas prévu ce désagrément, je résolus de m'ar-
rêter au premier village, et de réclamer pour moi le
tarif des compagnons, étudiants et autres piétons.
J'arrive enfin à une auberge d'un apparence fort
médiocre et dont la salle était déjà remplie de voya-
geurs du même ordre que celui que j'avais rencontré;
les uns soupaient, les autres jouaient aux cartes. Je
me mêle le plus possible à leur société, je hasarde des
manières simples, et je demande à soijper en même
temps que Tun d'eux.
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DO RHilf AU MEin. 35
— Paut-il toer un poulet? me dit Thôtef
— Non ; je veux manger, comme ce garçon qui est
là, de la soupe et un morceau de rôti.
— De quel vin désire monsieur?
— Un pot de bière, comme à tous ces messieurs.
— Monsieur couche-t-il ici?
— Oui, comme tous les autres; mettez-moi ou vous
voudrez.
On me sert en efièt le même souper qu'à mon vis-à-
vis; seulement rhôte était allé chercher une nappe»
de l'argenterie, et avait couvert la table autour de
moi de hors-d'œuvre auxquelles prudemment je ne
touchai pas.
Ce brillant service me parut de mauvais augure,
je vis tout de suite que le monsieur perçait sous le
piéton ; c'était à la fois flatteur et inquiétant. Ma re-
dingote n'avait rien de merveilleux ; en somme, plu-
sieurs des jeunes gens qui étaient là en portaient
d'aussi propres; ma chemise fine peut-être m'avait
trahi. Je suis sûr que ces gens me prenaient pour un
prince d'opéra-comique, qui se découvrirait plus tard,
montrerait son cordon, et les couvrirait de bienfaits.
Autrement, je m'expliquerais mal les cérémonies qui
se firent pour mon coucher. On commença par m'ap-
porter des pantoufles dans la salle même du gasthaus
(cabaret); puis la maîtresse de la maison, avec un
flambeau, et Thôteavec les pantoufles, que je n'avais
pas voulu chausser devant tout le monde, m'accom-
pagnèrent par un escalier tortueux, dont ces gens
paraissaient honteux, à une chambre^ la plus belle de
la maison, qui était à la fois la Chambre nuptiale et
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S6 SOUVENIRS Û'4LLEMAGNE.
celle des enfants ; on avait déplacé à ]a hâte ces mal-
heureux petits, traîné leurs lits dans le corridor, et
rassemblé dans la chambre, ainsi débarrassée^ toutes
les richesses delà famille : deux miroirs, des flambeaux
de plaqué, une timbale, une gravure de Napoléon, un
petit Jésus en cire orné de cliquant sous un verre,
des pots de fleurs, une table à ouvrage, et un châle rouge
four parer le lit.
Voyant tout ce remue-ménage, je pris décidément
mon parti, je me confiai à Dieu et à la fortune, et
je dormis profondément dans ce lit qui était fort dur et
d'une prôprelémédiocre sous toutes ces magnificences.
Le lendemain, je demandai mon compte sans oser
déjeuner* On m'apporta une carte fort bien rédigée
par articles, dont le total était de 2 florins (près de
2 frans 60 centimes). L'hôte fut bien étonné quand je
tirai ma bourse^ ou plutôt mes 20 kreutzers. Je ne
voulus pas discuter, et les offris au garçon pour m'ac-
compagner jusqu'à Baden. Là, grâce à mon bagage,
l'hôte du Soleil prit assez de confiance en moi pour
acquitter ma dette, et, huit jours après, ayant vécu
fort bien chez ce brave homme, toujours sur la foi du
même bagage, je reçus enfin de Francfort fout l'argent
de la lettre de change, cetle fois par les packwagan
(messageries), et en beaux frédérics d'or collés sur une
carte avec de la cire. Ceci me parut valoir beaucoup
mieux que le papier de commerce qui m'avait été
adressé d'abord, et mon hôte fut du même avis (l).
(1) Nous avons cru devoir conserver une partie du chapitre sui-
vant qui a déjà paru comme citation dans les Excursions sur les ,
bords du A/ii/i, d'Alexandre Dumas. ^
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DU BHIN AU ItBIN. t7
lY. LA MAISON DE CONYEBSATION
Mais reprenons la description de Baden-Baden, in-
terrompue par cet épisode trop véridique.
La route est droite comme un chemin de fer dans
la singulière contrée que nous traversons; tout est
montagne ou plat pays; point de collines ou d'accidents
de terrain. Les prés sont magnifiques ; les chemins
vicinaux, bordés d'arbres fruitiers,, ont de quoi exciter
l'enthousiasme du général Bugeaud^ De temps en
lemps, nous suivons le Rhin qui serpente à gauche,
et, vers le milieu du voyage, le fort Louis nous apparaît
à l'horizon. La route traverse plusieurs villages assez
laids. Puis, nous nous rapprochons enfin de ces mon-
tagnes violettes qui semblent m voisines quand on les
regarde du haut des remparts de Strasbourg. Ce sont
les vraies montagnes de la Forêt-Noire, et pourtant
leur aspect n'a rien de bien effrayant. Hais quand
apercevrons-nous Baden, cette ville d'hôtelleries, assise
an flanc d'une montagne que ses maisons gravissent
peu à peu comme un troupeau à qui l'herbe manque
dans la plaine? Son amphithéâtre célèbre de riches
bâtiments ne nous apparaîtra-t-il pas avant l'arrivée?
!(on ; nous ne verrons rien deBaden avant d'y entrer.
Une longue allée de peupliers d'Italie ferme, ainsi
qu'un rideau de théâtre, cette décoration merveilleuse
qui semble être la scène arrangée d'une pastorale
d'opéra. C'est ailleurs qu'il faut se placer pour jouir
de ce grand spectacle. Prenez vos billets d'entrée au
s
dbyGoogk
M SOUVENIRS D*ALLBMAGN£.
salon de conversation; payez votre abonnement^
retenez votre stalle, et alors, au milieu des gateriea de
Bénazet, aux accords d'un orchestre qui joue en plein
air toute la journée, vous pourrez jouir de l'aspect
complet àe Baden, de sa vallée, de ses montagnes, si
le bon Dieu prend soin d'allumer convenablement le
lustre etd'illuminer les coulisses avec ses beaux rayons
d'été.
Car, à vrai dire, et o*est là l'impression dont on est
saisi tout d'abord, toute cette nature a Tair artificiel.
Ces arbres son découpés, ces maisons sont peintes, ces
montagnes sont de vastes toiles tendues sur cbâsis, le
long desquelles le& villageois descendent par des pro-
tieables, et Ton cherche sur le ciel de fond si quelque
tâche d'huile ne va pas trahir enfin la main humaine
et dissiper Tillusion. On ajouterait foi, là surtout, à
cette rêverie de Henri Heine, qui, étant enfant, s'ima-
ginait que tous les soirs il y avait des domestiques qui
venaient rouler les prairies comme des tapis, décro-
chaient le soleil, serraient les arbres dans un magasin,
et qui, le lendemain matin, avant qu'on ne fût levé
dans la nature, remettaient toute chose en place, bros-
saient les prés, époussetaient les arbres et rallumaient
la lampe universelle.
Et, d'aîlleurs, rien qui vienne déranger ce petit
monde romanesque. Vous arrivez, non par une roule
pavée et boueuse, mais par les chemins sablés d*un
jardin anglais. A droite, des bosquets, des grottes
taillées, des ermitages, et même une petite pièce d'eau,
ornement sans prix, vu la rareté de ce liquide, qui se
vend au verre dans tout le pays de Baden ; à gauche,
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DU RHIN AU HEIN. 19
une rivière (saii$ eau) chargée de ponts splendides el
bordée de saules verts qui ne demanderaient pas mieux
que d'y plonger leurs rameaux. Avant de traverser le
dernier pont qui conduit à la poste grand-^^Hcale, on
aperçoit la rue commerçante de Baden» qui n*est autre
chose qu'une vaste allée de chênes, le long de laquelle
s'étendent des étalages magniGques : des toiles de
Saxe» des dentelles d'Angleterre , des verreries de
Bohême, des porcelaines, des marchandises des Indes»
etc., toutes magniGcences prohibées chez nous, dont
Tattrait porte les dames de Strasbourg à des crimes
politiques que nos douaniers répriment avec ardeur.
L'hôtel d'Angleterre est le plus bel hôtel de Baden,
et la salle de son restaurant est plus magnifique qu'au-*
eone des salles à manger parisiennes* Malheureuse^
ment la grande table d'hôte est servie à une heure
(c'est l'heure où Ton dîne dans toute T Allemagne), et,
quand on arrive plus tard, on ne peut faire mieux que
d'aller dîner à la maison de conversation.
En général, la cuisine est fort bonne à Baden ; les
truites de la Mourgue sont dignes de Jeur réputation^
On y mange le gibier frais et non faisandé. C'est up
système jie cuisine qui donne lieu à diverses luttes
d'opinions. Les côtelettes se servent frites, les gros
poissons grillés. La pâtisserie est médiocre, les pud«
iings se font admirablement.
La nuit est tombée : dés groupes mystérieux errent
sous les ombrages el parcourent furtivement les pentes
de gazon des collines. Au milieu d'un vaste parterre
Wtûuré d'orangers, la maison de conversation s'iUu*'
mhie, %{ ses blanches galeries se détachât sur 1§
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ho SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
fond splendide de ses sâlons. A gauche est le café, à
droite est le théâtre, au centre Timmense salle de bal,
dont le lustre est grand comme celui de notre Opéra;
la décoration intérieure est peut-être d'un style un
peu classique, les statues sentent l'académie, les dra-
peries rappellent le goût de Tempire,. mais l'ensemble
est éblouissant, et la cohue qui s'y presse est du meil-
leurton. L'orchestre exécute des valsesetdessymphonies
allemandes, auxquelles la voix des croupiers ne craint
pas de mêler quelques notes discordantes. Ces mes-
sieurs ont fait choix de la langue française, bien que
leurs pontés appartiennent en général à l'Allemagne
et à l'Angleterre. — Le jeu est fait, messieurs , rien
ne va plus! rouge gagne! couleur perd ! treize, noir,
impair et manque ! — Voilà les phrases obligées qui
se répandent du bord des trois tapis verts, dont le plus
entouré est celui du trente et quarante. On ne peut
trop s'étonner du nombre de belles dames et de per-
sonnes distinguées qui se livrent à ces jeux publics.
J'ai vu des mères de famille qui apprenaient à leurs
enrants à jouer sur les couleurs ; aux plus grands, elles
permettaient de s'essayer sur les numéros. Tout le
monde sait que le grand-duc de Hesse est rhabitué le
plus exact des jeux de Baden. Ce prince apporte, dit-
on, tous les matins, 12,000 florins qu'il perd ou qua-
druple dans la journée. Une sorte d'estafier le suit
partout lorsqu'il change de table, et reste debout
derrière lui, afin de surveiller ses voisins. A quiconque
s'approche trop, ce commissaire adresse des observa-
tions : — Monsieur, vous gênez le prince ! — Monsieur,
vous faites ombre sur le jeu du prince I Le prince ne
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DU RHIN AU MEIN. hi
se détourne pas, ne Yoit personne, ne connaît personne.
Ge serait bien lui qu'on pourrait frapper par derrière
sans que son visage en sût rien. Seulement Testafier
vous dirait du même ton glacé : — Voire pied vient
• de toucher le prince ; prenez-y garde, monsieur I
Le samedi, le jour du grand bal, une cloison divise
le salon en deux parties inégales, dont la plus con-
sidérable est livrée aux danseurs ; les abonnés seuls
sont reçus dans celte dernière. Vous ne pouvez vous
faire une idée de la quantité de blanches épaules russes,
allemandes et anglaises que j'ai vues dans cette soirée.
Je doute qu'aucune ville de l'Europe soit mieux située
que Baden pour cette exhibition de beautés euro-
péennes où l'Angleterre et la Russie luttent d'éclat et
de blancheur, tandis que les formes et l'amination
appartiennent davantage à la France et à l'Allemagne.
Là, Joconde trouverait de quoi soupirer sans courir le
monde au hasard. Là, don Giovanni ferait sa liste en
une heure, comme une carte de restaurant, quitte à
séduire ensuite tout ce qu'il aurait inscrit.
Que vous dirai-je, d'ailleurs, de ce bal, sinon que ce
sont là d'heureux pays oii l'on danse l'été pendant que
les fenêtres sont ouvertes à la brise parfumée, que la
lune luit sur le gazon, et teint au loin le flanc bleuâtre
des collines; quand on peut s'en aller de temps en
temps respirer sous les noires, allées, et qu'on voit les
femmes parées garnir au loin les galeries et les balcons?
Ces trois choses, beauté, lumière, harmonie, ont tant
iesoin de l'air du fiel, des eaux et des feuillages, et de
la sérénité de lanuitlNosbalsd'hiver de Paris, avec la
chaleur étouffée dcs^salles, l'aspect des rues boueuses
3.
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49 SOUVENIRS D*ALtBMA6NE.
an dehors, la ploie qui bat les feaêtreft, et le froid
impitoyable qui veille à la sortie, sont quelque ebose
d^assez funèbre, et nos mascarades d^ février ae nous
préparent pas mieux au carême qu'à la mort.
Il n'y a donc jamais eu un homme riche, à Paris,
qui ait conçu cette idée assez naturelle : un bal masqué
an printemps, un bal qui commence aui splendides
lueurs do soir, qui finisse aux teintes bleuâtres du
BMitin ; un bal où Ton entre gaiement, d'où l'on sorte
gaiement, admirant la nature et baissant Dieu« Des
masques sur les gazons, le long des terrasses venant et
disparaissant par les routes ombragées; des salles
ouvertes i tous les parfums de la nuit, des rideaux qui
flottent au vent, des danses où Thaleine ne manf uft
pas» ûii la peau garde sa fraîcheur I tout cela n'est-il
qu^un rêve du jeune homme que la mode refusiira
toujours de prendre au sérieux ? L'hiver n Vt-il donc
pas assea des concerts et des théâtres sans preiràr^^
encore les bals et les mascarades à Tété?
y. LICHtENTHAL
La route de Lichtenthal se couvre d'équipages, de
promeneurs, de cavaliers; on y voit tout le mouve^
meot, ioutfle luxe,{tout l'édat d'une promenade pari-
sittune. Lichtenthal est le Longcbamp deBaden. C'est
le nom d'un couvent de religieuses augastines qui
diantent admirablement. Leurs prières sont des can^
tates, leurs messes des opéras. Cette retraite roma-
neaque, cette Chartreuse risi^nte, est, ditK)n^ Thospice
dbyGoogk
ou RHIN AU MBIII. kM
èm ecBiin aouffraiils. On y vient guérir des grandes
amours ; on y passe un bail de trois, six, neuf avec la
douleur ; mais qui sait combien de temps le traitement
. peut survivre è la guérison ?
Eu vérité, c'est bien là un cloltfe 4'héroines de
petits romans, un iponastère dans les idées de madame
Cottin et de madame Riccàboni. Les bâtiments sont
adossa à une montagne qui, à de certaines heures,
projette dans la cour l'ombre ténébreuse des sapons*
La rivière de Baden coule au pied des murs, mais
n'offre nulle part assea de profondeur pour devenir le
tombeau d^un désespoir tragique ; son élemeUe voix
se plaint dans les rochers roogeatres; mais, une fois
dans la plaine unie, ce n'est plus qu'un ruisseau du
LignoB, un paisible courant de la carte du Tendre, le
long duquel s'en vont errer les moulons du village,
bien peignés et enrubannés dans le goût de Watteau.
¥eus eomprenez que les troupeaux font partie du ma-
tériel du pays, et sont entretenus par le gouverne»
ment, comme les aolombes de Saint^Marc à Venise*
Toute celte prairie qui compose la moitié du paysage
ressemble à la Petile-Suisse de Trianon, comme, en
e£EBt, le pays entier de Baden est l'image de la Suisse
en petit, la Suisse, moins ses glaciers et ses lacs, moins
ses froids, ses brouillards et ses rudes montées. Il faut
aller voir la Suisse, mais il faut aller vivre à Baden. ,
L'église du couvent est située au fond de la grande
cour, ayant à droite la maison du cloître^ et à gauche,
en retour d'équerre, une chapelle gothique neuve, où
sont les tombeaux des margraves et tout ce qu'on a pu
lec^mllir de vitraux historiques et de légendes inscrites
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àk SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
sur le marbre. Haintenant représentez-vous une déco-
ration intérieure d'église d'un pompadour exorbitant,
des saintes en costumes mythologiques, dans les atti-
tudes les plus maniérées du monde, portées, soute-
nues, caressées par des petits démons d'anges, nus
comme des petits amours. Les chapelles sont des bou-
doirs ; la rocaille s'enlace autour de charmants médail-
lons et de peintures exquises de Yanloo. Deux autels
seulement ramènent l'esprit à des idées lugubres, en
exposant aux yeux les reliques trop bien conservées de
saint Pius et de saint Bénédictus; mais là encore on
a cherché le moyen de rendre la mort présentable et
presque coquette. Les deux squelettes, bien nettoyés,
vernis, chevillés en argent, sont couchés sur un lit de
fleurs artificielles, de mousse et de coquillages, dans
une sorte de montre en glace. Ih sont couronnés d'or
et de feuillages ; une collerette de dentelles entoure les
vertèbres de leur cou, et chacune de leurs côtes est
garnie d'une bande de velours rouge brodé d'or : ce
qui leur compose une sorte de pourpoint tailladé à
jour du plus bizarre effet* Bien plus, leurs tibias
sortent d'une espèce de haut-de-chausses du même
velours à crevés de soie blanche. X'àspect ridicule et
pénible à la fois de cette mascarade d'ossements ne
peut se comparer qu'à celui des momies d'un duc de
Nassau et de sa fille que| l'on fait voir à Strasbourg
dans l'église de Saint-Thomas. Il est impossible de
mieux dépoétiser la mort et de railler plus amèrement
l'éternité.
Maintenant résonnez, notes sévères du chant d'é*
glise, notes larges et carrées qui traduisez en langage
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DO HHIN AU MRIN. âS
du ciel l'idiome sacré de Rome I Orgue majestueux
répands tes soqs comme des flots autour de cette oef à
demi profane I Voix iospirées des saintes filles, élancez-
vous au ciel entre le chant de Tange et le chant de
l'oiseau ! La foule est grande et digne sans doute d'as-
sister an saint sacrifice. les étrangers ont la place
d'honneur, ils occupent le chœur et les chapelles laté-
rales. Les habitants du pays remplissent modestement
le fond de l'église, agenouillés sur la pierre ou rangés
sur leurs bancs de bois. Ici commença la plus singu-
lière messe que j'aie jamais entendue, moi qui connais
les messes italiennes pourtant. C'était une messe d'un
goût rococo comme toute l'église, une messe accompa-
gnée de violons et fort gaiement exécutée. Bientôt les
chants s'interrompirent,et les sœurs augustines descen-
dirent d'une sorte de grande soupente établie derrière
l'orgue et masquée d'u ne gr i I le épaisse. Ensuite on n'en-
tendit plus qu'une seule voix qui chantait une sorte de
grand air, selon l'ancienne manière italienne. C'étaient
des traits, des fioritures incroyables, desbroderiesà faire
perdre la tête à madame Damoreau, et la voix à made-
moiselle Grisi : et cela sur une musique du temps de
Pergolèse tout au moins. Vous comprenez mon plaisir ;
je ne veux cacher à personne que celte musique, ce
chant, m'ont ravi au troisième ciel.
Après la messe, je suis monlé au parloir; le parloir
ne faisait nulle disparate avec le reste: un vrai par-
loir de nouvelle galante, le parloir de Marianne, de
Hélanie^ et, si vous le voulez même, le parloir de Vert-
Vert. Quel bonheur de se trouver en plein xviii* siècle
tout à coup et tout à fait I Malheureusement, je n*avais
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M SOUVENIRS DALLËMÂGNE.
aucune riligieuse à y faire venir, et je me 8uift con^
teBté de voir passer deux jeunes novices bleues qui
portaient du café à la crème i madame la supérieure.
U s'est arrêté mon roman.
VI. FRANCFORT
Alexandre Dumas avait donc fait honneur à ma
lettie en vers datée de Strasbourg» Il m'avait envoyé
«ne forte somme qui me permit de sortir avec éclat de
Thôtel du Soleil.
Je me hâtai d'aller prendre le bateau à vapeur du
Rhin et le lendemain j'arrivai à Mayence, le surlen-*
demain à Francfort.
Voici à peu près la physionomie de cette ville.
Francfort est entourée, depuis 4 84 5, d'une ceinture
de promenades qui remplacent ses antiques fortifica-
tions. Quand on a parcouru ces allées riantes, qui
-aboutissent de tous côtés aux bords du Meio, on peut
s'aller reposer dans Tile verte et fleurie du MainlusL
C'est là le centre des plaisirs de la population, et aussi
le rendez-vous des belles compagnies. Du pavillon élé^
gant qui domine ce jardin on admire une des plus
belles perspectives du monde, la vue de Francfort s'é*
tendant sur la rive gauche, a?ft ses quais bordés d'une
forêt de mâts, et du faubourg de Sachsenhausen situé
à droite, qu'un pont immense joint à la ville; des
palais aux riantes terrasses, de longues suites de jar*
dins et des restée de vieilles tours< embellissent les
bords du fleuve, oii le soleil couchant se plonge commt
dbyGoogk
DU nUlN AU HEIN. 47
dans k mer» ttnditqu la chaîne du Taanus femeau
Ida rtiorisoii (te ses dentelures bleuâtres. C'est une
de ces belles et complètes impressions dont le soure^
nir est éternel; une vieille ville, une magnifique oon*
trée^ une vaste étendue d'eau : spectacle qui réunit
dans une harmonie merveilleuse toutes les œuvres de
Dîau, de l'homme et de la nature.
Dèa qu'on pénètre dans les rues, on retrouve avec
plaisir cette physionomie de ville gothique qu'on a
rêvée pour Francfort, et que le goût moderne a presque
partout altérée dans les cités allemandes. Il y a en-
core des rues tortueuses, des maisons noires, des devan*
tares sculptées, des étages qui surplombent, des puits
sarmoDtéji d'une cage de serrurerie, des fontaines aux
attributs bizarres, des chapelles et des églises d'une
architecture merveilleuse, mais qui malheureusement,
catholiques au dehors, sont prolestantes à l'intérieur,
c'est'i^ire nues et dégradées. L'esprit a été tué dans
CM superbes enveloppes de pierre, et elles ressemblent
aujourd'hui aux coquillages de nos musées, où l'o-
reille attentive croit distinguer un vent sonore, mais
que la vie n^habite plus.
Les rues de Francfort sont très-animées, et les éta-
lages encombrés partout de marchandises; les four-
rures et les cristaux de Bohême font maudire à chaque
pas nos douanes françaises , et excitent le voyageur
aux projets de contrebande les plus immoraux. Je ne
veux point cacher que nous rêvâmes tous pendant
plusieurs jours aux moyens d'introduire frauduleuse-
ment dans notre^trie un certain nombre de verres,
de fioles^ de carafes, et autres ravissantes bagateUes
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AS SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
dont nos dames étaient folles et que la douane ne laisse
entrer à aucun prix. K 'est-ce pas là une cruelle rail-
lerie de l'industrie française 7 mais la question est trop
sérieuse pour que je veuille l'entamer ici.
L'hôtel de Ville de Francfort, qu'on appelle le
Rœmer, est d'un gothique peu ouvragé, surtout pour
qui a vu les Hôtels de Ville de Flandre. Les salles
basses sont remplies de boutiques et d'étalages, comme
rétait notre Palais de Justice de Paris, et la décoration
des salles conservées est plus curieuse que brillante.
La plupart ont été décorées, dans le courant des deux
siècles derniers, avec des plafonds, des panneaux et
des sculptures d'un rococo allemand fort bizarre. Les
salles des sénateurs, des bourgmestres, des conseil-
lers, etc., appartiennent à ce goût suranné qui par
toute l'Allemagneafleuri sihardimentdans Tintérieur
des édifices gothiques. Une seule salle, la fameuse
salle des Empereurs, conserve encorer sa configura-
tion primitive ; mais on l'a si singulièrement peinte
qu'elle a maintenant tout l'effet d'un décor moyen âge
de l'Ambigu.
Cette salle n'a nullement, du reste, le caractère
imposant qu'on pourrait lui attribuer. Les Guides du
voyageur annoncent qu'elle contient les statues et les
armures de trente-deux empereurs d'Allemagne; mais
il faut bien dire que tout cela n'existe qu'en peinture.
Les trente-deux niches . qui répondent à autant de
netvures partant delà voûte et que relient des arcs-
boutants de bois sculpté, sont peintes uniformément
en couleur de marbre blanc et noir, et sur la muraille
même les statues des empereurs sont figurées en
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DU RHIN AU MBIN. 49
trompe-l'œil» à dater, je crois, du grand Witikiud
jusqu*à feu l'empereur François, que pourtant Napo-
léon a réduit à n'être plus qu'empereur d'Autriche, et
non d'Allemagne. Ce qu'il y a là de merveilleux, c'est
que la salle ne contenant^ en effet, que trente-deux
niches, l'empire a fini juste au trente-deuxième em-
pereur. On parle de gagner sur l'épaisseur du mur
une ireote-troisiëme niche pour le César actuel ; mais
nous sommes certains que l'empereur d'Autriche se
refusera à cette plaisanterie de mauvais goût. Il n'y a
plus de César au monde, et Napoléon lui-même n'et
a été que le fantôme éblouissant I
On me permettra de ne point dire en quelle com-
pagnie nous fîmes un jour une excursion dans la prin-
cipauté de Hesse-Hombourg, ni à quelle charmante
fêle nous prîmes part dans un château gothique tout
moderne, au milieu d'une épaisse forêt de chênes et
de sapins. Je croyais faire un de ces romanesques
voyages de Wilhelm Meister^ où la vie réelle prenc
des airs de féerie, grâce à l'esprit, aux charmes et aux
sympathies aventureuses de quelques personnes choi-
sies. Le but de l'expédition était d'aller à Dornshath
itUy mot qui, dans la prononciation allemande, se dit
à peu près Tov/mesauce. Or, savez-vous ce que c'est
que ce lieu, dont le nom est si franchement allemand
et si bizarrement français à la fois? C'est un village
ûii l'on ne parle que notre langue, bien que l'allemand
règne à cinquante lieues à la ronde, même en dépas-
sant de beaucoup la frontière française. Ce vi!lage
est habité par les descendants des familles protestantes
exilées par Louis XIY. Dornshausen leur fut donné à
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50 SOUVENIRS P'AtLBMAGNE,
cette époque, m'a-^t-on dit, par le prince électeur de
Nassau, et ils sont restés, eu^ et leur lignée, dans cet
asile austère et calme comnie leur résignation et leqr
piété.
Cette population est toute française encore, car les
habitants ne sont jamais mariés qu'entre eux, et le
l)eau langage du dix-septième siècle s'est transmis à
ceux d'aujourd'hui dans toute sa pureté. Vous peia-
drezi-vous toute Qotre surprise en entendant de petits
eofants, jouant sur la place de Téglise, qui parlaient
la langue de Saint-Simon et se servaient sans le savoir
des tours surannés du grand siècle? Nous en fûmes
tellement ravis que, voulant mieux les entendre parler,
nous arrêtantes une marchande de gâteaux pour leur
distribuer toute sa provision. Après le partage, ils ge
mirent à jouer bruyamment sur la place, et la mar-
chande nous dit ; « Vous leur avez fait tant dejoye
que les voilà qui courent présentement comme des
harlequins. » H faut remarquer que le nom d'Arle-
quin s'écrivait ainsi du temps de Louis XIV, avec qn
h aspiré, comme on peut le voir notamment dans la
comédie des Comédiens de Scudéri,
N'est-ce pas là une merveilleuse rencontre, et qui
valait tout le voyage ? Je dois ajouter malheureusement
que cette population française de pornshausen n'est
pas physiquement brillante, bien qu'elle ait, nous a-
t-on dit, donné le jour à M, Ancillon, le ministre de
Berlin. Les Allemands que nous rencontrions en nous
y rendant nous disaient : « Vous allez entrer dans le
payçdes Bossus. » Il est vrai que jamais nous ne vîmes
plus de bossus que dans ce caRtpp ; cette race, qui ne
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pu aHIll ÀO MEIN, 5i
s'est jamais mélangée, est grêle et racbitique, comme
la noblesse espagnole, qui de même ne se marie qu'entre
elle. Les familles de Francfort prennent des servantes
à Dornshausen, afin d'apprendre le français à leurs
enfants. Le grand souvenir de la révocation de l'édit
de Nantes et d'une si noble transmission d'héritage
aboutit h cette vulgaire spécialité.
Après uQ mois de séjour, nous avons quitté Franc-
fort dont j'aurai à reparler plus tard*
TU. MANHEIM ET HBIDKLBBR6
Nous Tenions de remonter le Rhin, de Mayence à
Hanheim, toute une longue journée ; nous avions passé
lentement devant Spire éclairée des derniers rayons du
jour, et nous regrettions d'arriver en pleine nuit ^
Hanbeim, qui présente le soir, comme Hayence, l'as-
pect d'une ville orientale. Ses édifices de pierre rouge,
ses coupoles, ses tours nombreuses aux flèches bizarres,
confirment cette illusion, qui serai! beaucoup plus
complète encore si le soleil ne se couchait pas sur la
rive opposée du fleuve. Mais un clair de lune très-pur
nous rendit une partie de Teffet que nous espérions.
Mon illustre compagnon de voyage put emporter de
ce spectacle une impression assez complète pour que
je doive me dispenser d'en rendre compte au public
avant ou après lui,
La même raison m'interdirait la description inté-
rieure de Manheim, si je n'étais habitué à traverser
b viUç^ w flâp^ur plutôt qu'ep touristOi contefit d»
dbyGoogk
52 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
respirer Tair d'un lieu étranger, de me mêler à cette
foule que je ne verrai plus, de hanter ses bals, ses
tavernes et ses théâtres, et de rencontrer par hasard
quelque église, quelque fontaine, quelque statue qu'on
ne m'a pas indiquée et qui souvent manque en effet
sur le livret du voyageur. J'aurai donc fini ma des-
cription en deux mots. Celte ville est fort jolie, fort
propre, et toute bâtie en damier. Les grands-ducs de
Bade ont été de tout temps fanatiques de la ligne droite
ou de la courbe régulière; ainsi Carlsruhe est bâtie en
éventail ; du centre de la ville, où est situé le palais, on
peut regarder à la fois dans toutes les rues; le sou-
verain, en se mettant à sa fenêtre, est sur que personne
ne peut entrer ou sortir des maisons, circuler dans les
rues ou sur les places, sans être vu de lui. Une ville
ainsi construite peut épargner bien des frais de police
et de surveillance de tout genre. Manheim, cette
seconde capitale du duché, ne le cède guère à Carlsruhe
sous ce rapport. Il su£Sld'unedouzaine de factionnaires
postés aux carrefours à angles droits pour tenir en
respect toute la cité. C*est pourtant à Manheim que
fut corn mis l'assassinat de Kotzebue par Cari Sand ; mais
aussi faut-il dire qu'à peine sorti de la maison de sa
victime, Sand se trouva saisi par les pacifiques soldats
du grand-duc.
Cette lugubre tragédie nous préoccupait avant tout
dans le court séjour que nous fîmes à Manheim ; aussi
nous fûmes heureux d'apprendre que le célèbre acteur
tragique Jerrmann se trouvait alors dans la ville. Nous
l'allâmes demander au théâtre, sûrs qu'il serait charmé
de nous servir de cicérone et d'obliger à la fois un
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DD RHIN AU MEIlfl 59
poëte dramatique et un Teuilleloniste français, lui qui,
quoique Allemand, a joué les tragédies de Corneille à
laCométye-Française. M. Jerrmannétaiiàlarépétition.
Dès que nous apprîmes que c'était le Roi Lear qu'on
répétait, nous demandâmes à être introduits, ce qu'on
nous accorda facilement, toujours en raison de nos
L'intérieur des théâtres allemands est complètement
semblable à celui des nôtres; nos habitudes de cou-
lisses nous servirent donc merveilleusement à gagner
sans bruit une place au parterre, et là nous enten-
dîmes deux beaux actes, joués en redingotes et paletots,
mais avec cette intelligence et cette harmonie d'en-
semble que l'on admire sur les plus petites scènes de
rAllemagne.
Toutefois cette épithèle ne peut être donnée à celle
de Manheim. Nous songions avec un saint respect,
auquel aidait du reste l'obscurité du lieu, que ce fut à
ce théâtre même que l'on représenta les premiers
drames de Schiller. La répétition qui avait lieu devant
nous montrait que ce noble théâtre n'avait pas dé-
généré.
Dès que M. Jerrmann fut averti de notre présence,
il vint à nous, se félicita surtout de faire la connais-
sance d'un auteur dont il avait traduit plusieurs ou-
vrages, et voulut bien nous montrer la ville en détail.
Nous visitâmes la résidence tout à fait royale des vastes
jardins qui côtoient le Necker, prêt à se jeter dans le
Rhin; nous admirâmes la disposition des massifs de
verdure, les longs chemins sablés qui vont se perdre
au bord du fleuve, les pelouses touffues, et ce cercle
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54 , SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
d*caux vives qui partout encadre rhori^on ; mais noui^
fûmes distraits facilement de cette admiration, lorsque
M. Jerrmann nous apprit que dans ces jardins mêmes,
le long d*une de ces allées, Cari Sand s'était rencontré
avec Kotzebue, qu*il devait frapper trois heures plus
tard, et, sans le connaître, avait croisé sa marche plu-
sieurs fois.
Je ne prétends pas raconter cette histoire si connue,
que d'ailleurs l'autre plume, plus sûre et plus dràma*
tiqiie, a nouvellement retracée dans tous ses détails ;
je glane seulement quelques souvenirs échappés ou
négligés comùe de peu d'importance; d'ailleurs,
Cari Sand obtiendra toujours un privilège d'intérêt.
En sortant dé la résidence par une galerie latérale,
nous rencontrâmes l'église des Jésuites, bâtie en syle
rococo, dont la grille est un chef-d'œuvre de serrurerie
du temps. Je n'oserais affirmer que le portail ne soit
pas orné de divinités mythologiques; peut-être aussi
sont-ce de simples allégories chrétiennes ; mais alors
la Poi ressemblerait bien à Minerve, et la Charité à
Vénus. Du reste, le théâtre est situé tout en face, et
ses muses classiques paraissent être de la même époque
et des mêmes sculpteurs. OW un magnifique bâtiment
qui tient la moitié de la place. Deux rues plus loin,
nous arrivâmes à la maison de Kotzebue, qui n'a rien
de remarquable à l'extérieur. On sait tout ce qui s'y
passa. darlSand, arrivé le malin même, vint demander
à parier à l'écrivain célèbre, qui était soupçonné d*avoit
vendu sa plume à la Russie. On fit entrer le jeune
homme dans une pièce du rez-de-chaussée. Ce jour-là
même (c'était dans la soirée), Rotzebue recevait du
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DtJ RHIN AD MEIN. 55
monde, plusieurs dames venaient d'arriver. A peine
Kotzebue fut-il entré dans la chambre oii Sand Tat-
tendait, que ce dernier se jeta sur lui et le frappa d'un
poignard. La fille de Kotzebue entra la première et se
précipita en criant sur le corps de son père. Sand, ému
tivetnént de ce spectacle, sortit rapidement de la mai*
Son, et, près d'être saisi par des soldats qui passaient,
il se frappa lui-même en criant :" Vive TAlIemagne I
La blessure qu'il se fit alors fut si grave, qu'il en
souffrit continuellement pendant les dix mois que dura
son procès, et en serait mort sans doute dans le cas
même où sa liberté lui aurait été rendue.
Plus loin, l'on nous montra l'auberge où il était
descendu et où il avait dîné à table d'hôte le jour
même de l'assassinat. Après le repas, il était resté une
demi-heure encore à causer sur la théologie avec un
ecclésiastique. Toute la ville est remplie de ce drame,
et les habitatits n'ont guère d'autres récits à faire aux.
étrangers. On nous conduisit encore au cimetière, oii
la victime et l'assassin reposent dans la même enceinte.
Seulement Cari Sand est enterré dans un coin, et la
place où furent déposés son corps et sa tête n'a d'autre
otnement qu'un prunier sauvage. Pendant longtemps
ce fut, Uoiis dit-on, un lieu de pèlerinage, où Ton ve-
nait de toute l'Allemagne; le prunier était dépouillé
de toutes ses feuilles et de toutes ses branches à chaque
saison.
La tombé de Kotzebue avait ei aussi ses fidèles
moins nombreux. C'est un monur. ent de pierre grise
d'une apparence bizarre. Une pierre carrée qui le sur^
monte, posée sui^ un de ses angles, est soutenue par
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96 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
deux masques antiques qui expriment la douleur. Le
tout a un aspect de tombeau païen, qui convient assez
aux mânes philosophiques du voltairien Kotzebue. On
ne peut douter qu'il n'y ait eu dans l'action de Cari
Sand beaucoup de fanatisme religieux.
Nous remontâmes en voiture à la porte du cimetière
pour nous diriger vei;s Heidelberg où nous devions
coucher. La soirée* était charmante après une belle
journée d'automne; la foule bigarrée rentrait déjà dans
la ville, abandonnant les jolies maisons de campagnCt
les jardins publics, les cafés et les brasseries ; la plu-
part nous saluaient sans nous connaître, comme c'est
Tusage dans le pays de Bade, et ce tableau du retour
en ville d'une population calme et bienveillante, qui
avait assurément bien employé sa journée, nous faisait
penser à Auguste Lafontaineet à Gessner. Pourtant
mon compagnon ne pouvait s'arracher au souvenir
sanglant de Cari Sand. Il venait de voir le cimetière,
il voulait encore voir le lieu de réexécution, tant c'est
un fidèle voyageur et un fidèle historien. On nous
avait bien dit que nous rencontrerions, au sortir de
Manheim, une grande prairie verte, à gauche, et que
c'était là ; mais rien n'indiquait le lieu particulier du
sacrifice. Nous n'osions trop arrêter les paysans pour
nous le montrer, de peur d'inquiéter la police du pays ;
mais on nous apprit depuis quMl était aussi simple de
parler de cela, dans le duché, que de la pluie et du
beau temps. Un vénérable monsieur, nous voyant
arrêtés sur la route, se douta de l'objet de notre atten-
tion, et nous indiqua tout dans le plus grand détail.
Ici était réchafaud, là les troupes rangées dès la pointe
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DU RHIN AU MEIN. 57
do jour; par là Ton atlendait les étudiants d'Heidel-
berg ; mais ils arrivèrent trop tard, l'heure ayant été
avancée ; ils ne purent que tremper leurs mouchoirs
dans le sang et se partager les. reliques de celui qu'ils
appelaient le martyr.
Notre interlocuteur voulut bien nous donner une
foule d'autres détails, tant sur cette fatale journée de
l'exécution que sur le caractère, les habitudes et les
conversations de Sand pendant les dix mois de captivité
qui précédèrent sa mort; il nous offrit de nous con-
duire chez lui pour nous faire voir un portrait unique
qu'il avait fait faire lui-même à cette époque, mais il
était trop tard pour que nous pussions nous arrêter
encore à Hanheim. Lorsque nous remerciâmes cet
obligeant inconnu en prenant congé de lui, il nous
dit: € Vous venez de causer avec le directeur de la
prison de Manheim, qui a gardé Sand pendant dix
mois. 9 II n'eût pas été moins étonné s'il eût su à
qui il venait de parler lui-même, mais mon compa-
gnon ne jugea pas à propos de compléter le coup de
théâtre.
Je croyais pour ma part en avoir fini avec Sand,
dont je n'ai jamais beaucoup affectionné rhéroïsme,
sans nier toutefois l'espèce de grandeur qui s'attache
à ce souvenir; mais un écrivain consciencieux a des
curiosités qui sont aussi des devoirs, et c'est ce qui va
expliquer jusqu'à quelles profondeurs d'investigation
BQUS dûmes descendre,, mon compagnon de route et
moif lui pour les charges de sa renommée, et moi pour
l'agnément de sa société.
Ledîrecteur de la prison nous avait parlé beaucoup
â.
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58 SbUVENiRè D»ALLEMAGNE.
dé reiécutelii' qui avait tranché la tête de Sand. Un
èrime est line Chose si rare dans le duché de Bade, que
cette profession est presque une sinécure. Toutefois
elle rapporté près de trois mille florins, âàns compter
une foule de bénéfices accessoires. Inexécution de Sand
hit une fortune pour cet homme, qui vendit tous les
cheveux du jeune homme un â un,àla moitié deTÀl-
lemagne. Je vous dirai que ce serait là un terrible
peuple, si ce n*était bien évidemment le plus heureux
des peuples et le mieux gouverné peut-être. Je vais
citer un trait qui montre que ce fanatisihe alla jusqu'au
ridicule le plus violent. Le même exécuteur, connu
pour un des pliis grands admirateurs de son héros^
fit construire, en découpant le bois de Téchafaud, une
tonnelle égayée de vignes grimpantes, où Ton venait
pieusement boire de la bière à la mémoire de Sand.
Puisque j*en dis tant déjà, il faut tout dire. Nous
apprîmes que, le bourreau de Sand étant mort, son fils
continuait le même état, et demeurait à Heidelberg.
On nous conseilla de Taller voir. Sur notre premier
mouvement de répugnance, on nous répondit qu'en
Allemagne les exécuteurs n^étaient pas précisément
entourés du même préjugé que chez nous. Le bourreau
est ordinairement, dit-on, d'une famille noble déchue*
bans les cérémonies Su siècle passé, il marchait à la
suite du cortège de la noblesse, et en tête, par consé*
quent, de celui des bourgeois. En outre, il est tenu
d*avoir pris le grade de docteur en chirurgie. C*est donc
unesorle de médecin, qui coupe la tête comme les au-
tres couperaient une jambe: peut-on dire que ses opé-
rations aient seules le privilège de donner la mort?
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DD HHIN AU MËIN. 59
C'était au bout de la ville d'Heidelberg, riante et
brumeuse, encaissée pat les montagnes, baignée par
le Necker, pleihe d*étudiants,de cafés et de brasseries,
avec son beau château de la Renaissance à demi-ruiné.
Quel dommage I un château de Touraine dans une
forteresse de Souabe ! Mais la description sera pour
une autre fois : au bout de la ville, dis-je, la dernière
maison, à gauche... Comme tout cela est allemand
et romantique ! et tout cela est Vrai pourtant... C'est
la tnaisoh du docteur Widman% c'est la sienne.
TIII. UNSTISItB AU BOURREAU DE MANHEIM
Nous n*étions pas sans émotions en touchant le
marteau de ce logis d'une apparence particulièrement
propre et gaie. Des enfants de la ville s'assemblaient
derrière nous, mais sans mauvaise intention ; à t^àris,
l'on eût jeté des pierres. Une seule idée nous fit rire :
ce fut le souvenir d'un monsieur, dégoûté de la vie,
qui avait fait une visite pareille à M. Samson, et lui
avait dît, en le saluant poliment : « Monsieur, je dési-
rehiîs que vous me guillotinassiez. i» Cet imparfait
du subjonctif d'un pareil verbe m^a toujours paru fort
plaisant.
Nous voilà donc toujours frappant à la porte du
bourreau, car on n'ouvre pas. Quel épisode pour un
de ces romans qu'on faisait il y a quelques années I
Mais le temps n'était plus de ces ogreries littéraires^
et notre démarche était bien naïve et toute dans l'in-
térêt de l'arl et de la vérité.
dbyGoogk
60 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
Au bout de dix minutes, nous entendîmes un bruit
de talons éperonnés, puis on ouvrit la porte en tirant
beaucoup de verrous. Un homme fort jeune, un peu
trapu dans sa taille, à la figure romantique^ nous
demanda ce que nous voulions, sans nous prier d'en-
trer. Nous lui dîmes que nous étions écrivains et
cherchions à réunir des renseignements sur Cari Sand.
Alors il nous ouvrit entièrement la porte et nous in-
diqua une salle de rez-de-chaussée fort claire, nous
priant d'atten(|fp qu'il eût refermé la lourde porte, ce
qu'il fit avec soin.
La chambre où il nous rejoignit après un instant,
et qui semblait être son cabinet de travail, était ornée
de gravures et d'oiseaux empaillés. « Vous êtes chas-
seur? » lui dit mon compagnon en frappant sur un
fusil à deux coups suspendu au mur. Il répondit par
un signe. Pendant l'instant que nous étions restés
seuls, j'avais pu jeter les yeux sur une bibliothèque
où se trouvaient des livres d'histoire et de poésie. La
table placée au milieu de la chambre était couverte de
livres et de feuilles manuscrites; sur la cheminée il y
avait des bocaux d'animaux conservés dans l'esprit-de-
vin ; il nous apprit lui-même qu'il s'occupait beaucoup
d'histoire naturelle. On comprend que notre conver-
sation ne pouvait rester longtemps dans le vague ; nos
préoccupations historiques pouvaient seules donner
quelque convenance à notre visite, surtout vis-à-vis
d'un homme auquel il paraissait impossible d'offrir
quelque rémunération. Le docteur Widmann nous
donna encore beaucoup de détails, dont plusieurs ré-
pétaient ceux que nos passants de la veille nous
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DU RHIN AU MEIN. H
ayaîent racontés déjà ; il nous fit voir mêmet après
quelque hésitation, le sabre dont son père s'était servi •
la forme nous étonna.
Nous nous étions imaginé jusque-là que l'on en-
levait la tête fort simplement d'un bon coup de sabre
de dragon ou de cimeterre à la turque. L'instrument
que nous avions sous les yeux confondait toutes nos
idées. Le tranchant était en dedans comme celui d'une
serpette; de plus, la lame était creuse et contenait du
vif-ai^ent, aGn que, l'élan étant donné au sabre, ce
métal, se portant vers la pointe, rendît le coup plus
assuré. Ainsi toute l'adresse du... docteur consiste à
combiner un mouvement de rotation autour du col,
qui, avant de toucher l'os, enlève presque toute la
chair; on ne tranche donc pas la tête, on la cueille
pour ainsi dire. Nous nous contentâmes de l'explica-
tion sans demander aucune expérience.
D'ailleurs, notre pauvre exécuteur de Bade n'a
jamais exercé le terrible état de son père. Il nous a
confié même qu'il tremblait tous les jours qu'il se
commît un crime dans le duché, ce qui est heureuse-
ment fort rare, et qu'il ne savait trop à quoi il se ré-
soudrait dans ce cas. Curieux comme des Anglais,
nous demandâmes encore à voir la tonnelle dont on
nous avait parlé à Heidelberg. Le docteur Widmann,
n'ayant pas le temps de nous accompagner au jardin
de son père où elle se trouve, appela son domestique,
qui nous y conduisit à travers les champs.
Ce jardin est situé au sommet d'une colline char-
gée de vignes. Un joli pavillon, autrefois ouvert aux
buveurs et maintenant fermé depuis que l'enthou-
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62 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
siasme s'est refroidi par le temps, s'élève au centre
de celte petite propriété, et, des deux côtés de ce pa-
villoD, il y a une tonnelle dont le bois disparaît sous
les pampres. Mais laquelle des deux est la tonnelle
sacrée aux fidèles de Cari Sand. Notre scrupule his-
torique allait à ce point que nous voulions pouvoir
dire si c'était celle de gauche ou de droite. Le valet
l'ignorait lui-même, mais il nous dit: « Avez-vous un
couteau? — Oui ; pourquoi faire? — Pour faire une
entaille dans le bois. Les échafauds se font en sapin.»
En effet, l'un des berceaux était en chêne, l'autre en
sapin.
Il y a quelques mois, j'ai traversé de nouveau ce
beau duché de Bade , qui est le plus charmant pays
de r Allemagne , je le sais à présent; l'hiver ne lui
avait pas enlevé tout son charme; sous un ciel un peu
pâle, l'horizon se teignait toujours de la verdure éter-
nelle des sapins ; les monts couronnés de châteaux
s'élançaient toujours du sein de cette Forêt-Noire qui
règne sur une étendue de cent lieues , et la pierre
rouge des édifices , des églises et des palais semblait
toujours chauffée des rayons d'un soleil ardent* Quand
j^arrivai à Carlsruhe, on ne parlait que d'une séance
orageuse de la chambre des députés (de Bade), qui
venait d'avoir lieu la veille. Des membres de l'opposi*
tion avaient demandé l'abolition de la peine de mort;
le parti conservateur s'était vivement prononcé contre
cette proposition. Enfin , des esprits modérés avaient
proposé un amendement qui devait concilier les par^
tisans des coutumes féodales et les propagateurs des
idées nouvelles. Ces philanthropes demandaient l'in*
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DO RHIN AU MEIN. 63
trodoction de la guillotine , pour remplacer le vieux
système d'exécutiou.
Cette motion révolutionnaire a été au moment de
triompher. Seulement les conservateurs ont exprimé
leurs craintes que l'introduction de la guillotine ne fût
un acheminement vers les idées libérales, et ne pro-
voquât la sympathie du peuple pour les autres insti-
tutions progressives de la France. La question en est
encore là, je crois. Notre connaissance d'Heidelberg,
le docteur Widmann , attend sans doute avec impa-
tience la décision représentative qui , probablement,
fixera sod sortetses attributions futures. Je doute que
ce jeune homme, qui paraissaiteffrayé de sa condition,
terrible et noble à la fois , de chirurgien de gens bien
portants, se résigne à Thumble emploi que nos mœurs
ont fait à ses pareils , et qui ressemble terriblement à
un service de portier.
dbyGoogk
dbyGoogk
II
SOUVENIRS DE THURINGE
A Alextndre Damu
I. L'OPÉRA DB FAUST A FRANCFORT
Je vais avec peine — et plaisir, — vous rappeler
des idées et des choses qui datent déjà de dix années.
Nous étions à Francfort-sur-Mein, où nous avons écrit
chacun un drame dans le goût allemand.— J'y reviens
seul aujourd'hui.
La ville n'a guère changé malgré les révolutions ;
les promenades qui l'entourent depuis 1815 , et qui
remplacent ses fortifications, ont seules gagné de l'om-
brage et de la fraîcheur. Arrivé le soir, par le chemin
de fer de Mayence, j'étais, du reste, plus avide de spec-
tacle que de promenades, et je me suis informé bien
vite de ce qu'on jouait au grand théâtre. — On jouait
Faw? avec la musique de Spohr.
Nous avions si souvent discuté ensemble sur la pos-
sibilité de faire un Faust dans le goût français , sans
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66 SaUVENIRS D'ALLEMAGNE.
imiter Goethe, Tinimitable^ en nous inspirant seule-
ment des légendes dont il ne s'est point servi, — que,
malgré l'heure avancée , je me hâtai d'aller voir au
moins la seconde partie de Topera. ^
II était huit heures, et le spectacle finissait à neuf.
— Vous rappelez-vous cette grande salle , située au
bout des allées de la promenade, et où nous avons vu
représenter Griseldù^ dans la loge de la famille
Rothschild?... C'était beau, n'est-ce pas, cette pièce
héroïque, qui a été en Allemagne le dernier soupir de
la tragédie? Et quelle émotion l'actrice inspirait/
même à ceux qui ne comprenaient pas la langue; —
et quel drame populaire que celui-là, dans lequel une
reine est obligée, au dénoûment, de demander pardon
à la fille d'un charbonnier I
La salle , cette fois, était garnie d'une foule plus
compacte et plus brillante que celle que nous avions
vue assister à Griseldis. C'est qu'ici comm« partout
la musique exerce l'attraction principale. La salle est
fraîchement restaurée, jaune et or, — et l'on voit tou-
jours au-dessus du rideau l'horloge qui, continuelle-
ment, indique l'heure aux spectateurs : attention
toute gerknanîque.
Lorsque j'entrai, on en était à cette scène de bal où
Pon danse une sarabande dans laquelle chacun tient
un flambeau à la main ; rien n'est plus gracieux et
plus saisissant. Chaque couple s'éloigne ensuite et
disparait tour à tour dans la coulisse , et le nqpibre
des flambeaux diminuant ainsi, amène peu à peu l'ob-
scurité, image de la mort. — Puis le tam-tam résonne
et le diable paraît.
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SOUVENIRS OË THORINGE. 67
Quelle entrée I Alors éclate un chant de basse moi-
tié mélancolique et moitié sauvage, tour à tour éner-
gique et chevrotant, avec des modulations finales dans
le goût du dix-huitième siècle , qu'interrompent des
accords stridents. .L'acteur a laissé quelque chose à
désirer dans l'exécution de ce morceau, développé à la
manière de l'air de la Calomnie. La musique de
Spohr rappelle beaucoup celle de Mo2art« Ayez soin,
si jamais vous mettez à la scène un Faust ^ comme je
crois que voils en avez l'intention , de faire le diable
très-rouge de figure; c'est ainsi qu'on le représente
en Allemagne, et cela est d'un bon effet.
Ensuite, j'admirai la facilité des changements à vue :
une toile qui tombe et deux pans de coulisse qui avan-
centt voilà tout : excepté dans les décorations compli-
quées. Nous étions tout à Theuredans un palais, nous
voilà dans une rue; puis voici la campagne éclairée
des feux du soir. Faust roucoule son amour à lablonde
enfant qu'il aime, et le diable ricane dans le fond,
avec une ariette de vieux buveur.
Nous passons à une salle gothique t quatiior ma^
gnifique qui finit par devenir un quintette. -*- Toute
la salle éclate de rire. Qu*est-ce donc? C'est le diable
qui vient d^entrer avec un costume de jésuite ; — la
ville protestante de Francfort se permet cette allusion
irrévérente. Le visage rouge du diable se découpe
comme un as de cœur entre la souquenille et le cha-
peau noirs. Mais ce n'est plus le temps de rire; —
l'heure sonne au cadran du ciel; Méphistophélès fait
un signe ; — un démon entièrement rouge sort de
terre et pose la main sur Faust : — le diable de la
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68 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
pièce est trop grand seigneur pour l'emporter loi-
même. Puis rœil plonge dans les cavernes souterrai-
nes; une pluie de fusées tombe du cintre... et le spec-
tacle est terminé... à neuf heures. Un théâtre qui a
une horloge est un théâtre consciencieux. Aussitôt
que la représentation dépasse Pheurede quelques mi-
nutes, on siffle. Je vous recommande aussi cela
comme amélioration à introduire chez nous.
Il n'y a rien à tirer du libretto que Spohr a réchauffé
des sons de sa musique; mais à ce propos je veux vous
entretenir de quelques recherches que j'ai faites sur ce
personnage, en traversant les Pays-Bas pour me ren-
dre ici. Faust, pour un grand nombre d*érudits, est
le même que le Johann Fust, dont le nom brille entre
ceux de Gutenberg et Faust Schœffer , autour du cé-
lèbre médaillon des éditions stéréotypes. Il y a trois
têtes barbues qu'on a réunies, ne sachant au juste la-
quelle des trois avait réellement inventé cette terrible
machine de guerre appelée la presse.
Strasbourg célèbre Gutenberg; Mayence célèbre
Faust. Quant à Schœffer, il n'a jamais passé que pour
le serviteur des deux autres. Faust était orfèvre à
Mayence; Gutenberg, simple ouvrier, l'aida dans sa
découverte, et cette union du capitaliste inventeur avec
le travailleur ingénieux produisit ce dont nous usons*
et abusons aujourd'hui.
Faust était, dit-on, le gendre de Laurent Cdster,
imagier à Harlem. Ce dernier avait déjà trouvé l'art
d'imprimer les figures des caries. Faust eut l'idée, à
^/on tour, de tailler sur bois les légendes, c'estj|idire
les noms de Lancelot , d'Alexandre et de ^
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S0UVENIB8 i)E THURINGB. 6»
qui, jusque-là, avaient été écrites à la maÎD. Cette
pensée en fit naître encore une autre chez Faust, ce
fut de sculpter des lettres isolées, en bois de poirier,
afin d'en former facultativement des mots. Gutenberg,
chargé d'assembler ces lettres, eut à son tour l'idée de
les faire fondre en plomb , et Schœffer , le travailleur
en sous ordre, qui, à ses moments perdus, était vigne-
ron, conçut la pensée d'employer, pour la reproduc-
tion nette des caractères, une sorte de machine établie
dans le système du pressoir qui foule les raisins.
Telle fut la triple combinaison d'idées qui sortit de
ces trois têtes, — semblable dans ses résultats aux
trois rayons tordus de la foudre de Jupiter.
Rentrerons-nous dans le roman en admettant la
légende qui suppose que Faust, s'étant ruiné dans les
premiers frais de son invention , se donna au diable
afin de pouvoir l'accomplir? Ceci est probablement
une invention des moines du temps, irrités, et de l'ef-
fet prévu de l'imprimerie, et du tort qu'elle leur fai-
^it dans leurs intérêts comme copistes de manuscrits.
Voici comment quelques auteurs supposent que
Faust conçut l'idée de la reproduction des lettres. —
En sa qualité d'orfèvre, il avait été chargé d'exécuter
les fermoirs d'une Bible, dont le supérieur d'un cou-
vent voulait faire présent à 1 evêque de Majence.
Il se rendit au couvent pour remettre son travail et
se faire payer. On le fit attendre dans une salle . dont
ie centre était occupé par une vaste table , autour de
laquelle une vingtaine de moines travaillaient assidû-
ment.
A quoi travaillaient ces moines? Ils s'occupaient à
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70 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
gratter des manuscrits grecs et latins pour les rendre
propres à subir une écriture nouvelle. Faust jeta les
yeu}^ sur un Homèfe dont les premières lignes allaient
disparaître...
« malheureux I dit-il au naoine, que vçux-tu écrire
à la place de V Iliade ^y>
El ses yeux tombaient attendris sur le vers qu'on
peut traduire ainsi :
Il B*6n Allait le long de la mer retentissante.
£q ce moment le supérieur entrait. F^'Ust lui de-
manda à quel usage oa destinait ces feuilles quand
elles seraient grattées.
Il s'agissait de reproduire un livre de controverse,
Thomas A'Kempis, ou quelque autre. Faust ne de-
manda d'autre prix de son travail que ce manuscrit,
qu'il sauva ainsi de la destruction. Les moines souri-
rent de sa fantaisie et de sa simplicité, Il fallait un
écrit pour qu'il pût sortir du couvent avec le livre. Le
prieur le lui donna obligeamment, et imprima son
cachet sur le parchemin. Un trait de lumière traversa
l'esprit de l'orfèvre, il pouvait s'écrier : Eurêka I
comme Archimède. Et combien il faut reconnaître la
main de la Providence dans la combinaison de deux
idées, quand on songe que depuis des milliers d'an-
nées on avait imprimé des sceaux et des cachets avec
légendes, des inscriptions même (comme on en a re-
trouvé à Pompéi), qui servaient à marquer les étoffes!
Faust concevait la pensée de multiplier les lettres et
les épreuves pour reproduire la parole écrite.
Faust emporta, comme la proie de l'aigle, le mi^?
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SOUVElfIRS DE THURINGE. 7i
pnscrit et l'idée. — Celte dernière na se présentait
pas encore nettement à son esprit,
« Quoi I se disait-il , il peut dépendre de Tigno-
rance ou de l'intention funeste de quelques couvents
de moines de détruire à tout jamais la tradition intel-
ligente et libre de Tesprit humain I Les chefs-d'œuvre
des philosophes et des poètes , qu'ils appellent pro*
fanes, pourraient entièrement périr par le crime d'un
fanatisme aveugle, comparable à celui qui anéantit
jadis la bibliothèque d'Alexandrie I L'ordre d'un pape
— tel que Borgia, qui règne à Rome, — suffirait pour
faire exécuter cela dans toute la chrétienté ; car les
moines sont à peu près les seuls dépositaires de ces
trésors qu'ils prétendent conserver... )>
En se répétant cela , en serrant contre sa poitrine
YHomère qu'il venait de sauver, et qui peut-être était
le dernier, Faust rêvait à la reproduction du cachet
du supérieur, à la possibilité (je graver des pages en-
tières de lettres en relief, qui viendraient se marquer
sur destablettesousurdu vélin. Rentré danssa maison,
et en proie aux combinaisons de son esprit, il ne son-
geait pas que la misère et le désespoir, cortège ordi-
naire du génie, venaient d'y pénétrer avec lui.
Peut-être est-ce là l'idée de cette scène ^u barbet
noir que Faust rencontre dans une promenade, et qui,
une fois, dans sa chambre, grandit jusqu'au plafond
et révèle l'esprit du mal.
Tout le monde connaît les souffrances de Vimen-
teur, — si admirablement décrites par Balzac dans la
Recheixhe de Vabsolu et dans Quinola. Celles de
Faust, si Ton en croit les légendes, ne le cédèrent h
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71 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
aucun autre. Persécuté en Allemagne, il vint à Paris
avec sa première Bible imprimée, et se présenta à
Louis XI, qui d'abord Taccueillit bien. Mais le fana-
tisme guettait sa proie ; — on parvint à le faire passer
pour sorcier, et il faillit être brûlé en place de Grève,
pour avoir vendu des Bibles entièrement semblables
Tune à l'autre , — et qui n'avaient pu être exécutées
que par artifice diabolique.. •
C'est comme magicien que les légendes répandues
ou fabriquées par les moines le considèrent principa-
lement. Il en existe d'innombrables, tanten Allemagne
qu'en France, où la Bibliothèque bleue a réuni ses
exploits principaux. Le plus curieux de tous est celui
qui consiste à avoir avalé sur une route une voiture
de foin qui gênait son passage, — avec les chevaux et
le cocher.
Il y a aussi la scène de fantasmagorie à la cour de
l'empereur d'Allemagne, dans laquelle ce dernier prie
l'enchanteur de le faire souper avec Alexandre, César
et Cléopâtre. Ce qui, dit-on, eut lieu en effet.
Goethe s'est servi, dans le second Fav^t, de celte
anecdote, en la modifiant et en faisant apparaître
Hélène, ce qui appartient encore à la tradition primi-
tive. On se demande pourquoi celle-ci suppose una-
nimement que Faust avait commandé au diable de
ressusciter pour lui la belle Hélène de Spartci^ dont il
eut un fils, et avec laquelle il vécut vingt-quatre ans,
aux termes de son pacte? Peut-être est-ce le souvenir
de l'anecdote relative au manuscrit de Yliiade qui
conduisit à cette idée. L'admirateur d'Homère devait
être en esprit l'amant d'Hélène.
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SOUVENIRS DE THORINGE. 7S
Dans le Fattst primitif qui se joue eu Alleinagne,
sur les théâtres de marionnettes, on voit paraître ce
personnage d'Hélène. Là, le diable s'appelle Gaspard,
et un duc de Parme y joue le rôle de l'empereur,
qu'on n'aurait pas sans doute laissé représenter sous
forme de pantin.
On peut citer encore le roman de Klinger, sur
Faust, écrit très-spirituellement à la manière de Di-
derot, et dans lequel on voit Faust porter son inven-
tion dans toutes les cours de l'Europe, sans réussir à
autre chose qu^à se faire rouer, pendre ou brûler, ce
dont le diable le sauve toujours au dernier moment,
en vertu de leur pacte. Dans chacun des pays où il se
réfugie tour à tour, il ne voit que meurtres, débauches
et iniquités : en France^ Louis XI ; en Angleterre,
Glocester; en Espagne, l'Inquisition; en Italie,
Borgia.... Si bien que le diable lui dit: Quoi! tu te
donnes tant de peine pour ce misérable genre humain ?
— Pour le sauver 1 pour le transformer !.•.. s'écrie
Faust, car l'ignorance est la source du crime. — Ce
n'est pas, répond le diable, ce qui se dit dans l'histoire
du pommier...»
Il n'est pas dans tout cela question de Marguerite ;
c'est que Marguerite est une création de Goethe, et
même le type d'une femme qu'il avait aimée. Cette
figure éclaire délicieusement toute la première partie
de Faust, tandis que cçlle d'Hélène, dans la seconde
parlie, est généralement moins sympathique et moins
comprise, quoiqu'elle appartienne exactement à la
tradition.
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74 SQUYENIR3 D'ALLEMAGNE.
II. LA STATUE DE GOETHE
Vous comprenez, mon ami, combien j'ai été heureui^
en me levant, le lenilemain matin, de rencontrer «ur
cette même place du théâtre, au milieu des arbre», un
monument qui n'existait pas lorsque nous nous trou^
vions ici ensemble ; la statue colossale de Goëtbe, par
Swantbaler.
La place aussi s'appelle aujourd'hui Goëthe-Plat^;,
Francfort n'a dans ses murs que deux statues, celle de
Goethe et celle de Gharlemagne, La première en
bronze, l'autre en pierre rouge du Rhin,
Goethe a été représenté dans Tattitude de la médi^
tation, appuyé du coude sur un tronc de chêne autour
duquel s*enlace la vigne. La composition est fort belle
ainsi que celle des bas-reliefs qui entourent le piédes-
tal. On voit sur la face du devant trois figures» qui
représentent la Tragédie, la Philosophie et la Poésy;
sur les autres côtés les principales scènes de ses
drames, de ses poëmes et de ses romans. Werther et
Mignon occupent une face entière, l'un ayant au bras
Charlotte, l'autre accompagné du vieux joueur de
harpe.
Après avoir admiré la statue, je suis allé voir la
maison de la rue du Harché-aûx-Herbes, oii le poète
est né il y a juste cent un ans. Elle est indiquée par
une plaque de marbre qui porte qu'il était né là le
28 août [august en allemand) 1749. Au-dessus de la
grande porte, on voit up ancien écussop armorjé, dont
dbyGoogk
SOUVENIHS DE TttURlN(ÎÊ. *5
le chatnp d'azuf, par un singulier hasard, porte une
bande semée de Irois lyres d*or.
Je suis entré dans la maison, et j'ai pu voir encore
ta chambre du poëte, avec sa petite table, ses chaises
Couvertes de vient velours d'Utrecht, ses collections
d'oiseaux, et le cadre où il a lui-même placé en évi-
dence son brevet de président de la Société minéralo-
gique de Francfort, dont il s'honorait plus que de tous
Èm autres titres. — En regardant du haut de ce troi-
isième étage, qui donne à gauche sur une cour étroite,
et à droite dur quelques toits entremêlés d'arbres, mais
presque sans horizon, on comprend cette phrase de
FaUsê :
«Et c'est là ton monde I... Et cela s*appelle uti
monde 1»
Les escaliers sont immenses, et à chaque étage on
remarque d'immenses armoires sculptées dans le style
de la Renaissance.
,^Jffais je ne vous ai pas encore dit le but de moii
vSf âge. — Je vais voir ii Weimar les fêtes qui célè-
brent après cent ans l'anniversaire de la naissance de
Herder, l'ami de Goethe, Le temps mé presse.
Je n'ai pu donner qu'un coup d'œil d'admiration
et de regret à cette belle promenade du Meinlust, où
se croisent les allées d'ébéniers et de tilleuls qui
bordent le Qeuve. Au delà, le faubourg de Sachsen-
hausen étend, le long de la rive opposée, une ligne
àp blanches villas se découpant dans la brume et dans
la verdure des jardins;
Les flottes pacifiques du Mein fendent au loin la
surface unie des eaux, enflant à la brise du soir ce^
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76 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
voiles gracieuses, qui rendent si pittoresque Taspect
des grands fleuves d'Allemagne. Un adieu encore à
la cathédrale de Francfort, à cet édifice si curieux
du Bœmer, où. Ton voit les trente-trois niches de
trente-trois empereurs d'Allemagne , établies d'a-
vance avec tant de certitude par l'architecte primi-
tif, qu'il serait impossible d'y loger un trente-qua-
trième César.
Victor Hugo a tracé une peinture impérissable de
celte ville si animée et si brillante. Je me garderai
d'essayer le croquis en regard du tableau. Aussi bien,
quelque chose d'attristant plane aujourd'hui sur la
cité libre, qui fut si longtemps le cœur du vieil empire
germanique. J'ai traversé avec un sentiment pénible
cette grande place triangulaire dont le monument
centrale est un vaste corps-de-garde, — et où l'on a ré-
tabli les deux canons de bronze qui continuent à me-
nacer Francfort et qui ne l'ont jamais défendu. J'ai
jeté un dernier regard sur la verdoyante ceinture de
jardins qui remplace les fortifications, rasées en 1815.
Puis, je suis allé prendre mon billet à YEisenbahn
chemin de fer) de Cassel.
Ce chemin de fer est une déception. On vous pro-
met de vous faire arriver à Cassel directement et sans
secousse, sauf une légère interruption d'un bout de
ligne non terminé que desservent des omnibus. — La
locomotive fume, elle crache, elle part. ^- Les loco-
motives allemandes ne sont pas douées de la puissance
nerveuse que possèdent celles d'Angleterre et de Bel-
gique... (Je craindrais de faire de la réclame en par-
lant des nôtres.) Le spirituel écrivain viennois Saphir
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SOUVENIRS DE THURINGE. 77
prétendait que les locomotives allemandes avaient des
motifs pour rester in loco ; — cela lient, je pense,
au désir de garder les voyageurs le plus longtemps pos-
sible dans cette multitude de petits États souverains qui
ont chacun leur douane, leurs hôtels, ou même leurs
simples buffets de station dans lesquels le vin, la bière
et la nourriture se combinent pour vous donner une
idée avantageuse des productions du pays. Dans les
voitures on fume, dans les stations on boit et on
mange. C'est toujours par ces deux points essentiels
qu'il a été possible de dompter les velléités libérales
de ce bon peuple allemand.
A dix heures, après nous être suffisamment amusés
sur ce brimborion de chemin de fer, nous arrivons à
la station des omnibus intermédiaires. On charge les
bagages; — on prend place dans un berlingot à rideaux
de cuir, qui doit remonter au temps du baron de Thun-
der-ten-Tronck,et qui a peut-être servi de calèche à la
belle Cunégonde J'ai trouvé là, du reste, une fort ai-
mable société d'étudiants, vêtus du costume classique :
pantalon blanc collant, bottes à l'écuyère, redingote
de velours à brandebourgs de soie, — pipe à long
tuyau emmanchée d'un fourneau en porcelaine peinte,
qui fonctionne abondamment. J'entendais retentir à
tout propos dans la conversation le nom de M. Hassen-
flug, qu'ils prononçaient Hessenfluch (malheur de la
Hesse), L'Allemagne aime beaucoup les calembour
par à peu près,
A minuit on changea de voiture dans un village, en
nous laissant une demi-heure sur le pavé , par une
pluie très-fine. Deux heures plus tard, nous sommes
6.
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78 SÔUVeNÏRS D'ALLEMAGNE.
encore transvasés dans une nouvelle palache , et une
autre fois encore, vers trois heures du malin. A six
heures nous descendions à Marburg.
III. BISENAGH
Nous voilà enfin sur un nouveau chemin de fer qui
appartient au territoire de la Hesse. Le nom de
M. Hassenpilug revient plus fréquemment encore,
criblé d'imprécations celte fois par des bourgeois non
moins bruyants dans leur haine que les étudiants.
Cependant, ces cris s'évaporaient en fumée à travers
les nuages des longues pipes, et, quand j'arrivai à
Cassel, je trouvai à celte petite ville l'aspect morne et
paisible que présentait Paris Tavant-veille dé la révo-
lution de Juillet. On fumait, on consommait beaucoup
de bière^ mais on ne dépavait pas.
Cassel est une ville monotone, avec un château qui
semble une caserne , des églises surmontées de clo-
chers aigus, couverts d'ardoises, quelques-uns renflé»
en boule, comme si l'on y avait enfilé d'énormes oi-
gnons. Je ne pensai pas que le spectacle d'une révo-
lution commençante, mais pacifique, valût ce que
j'allais voir, c'est-à-dire l'inauguration de la statue de
Herder et la fête de Goethe , à Weimar. — Je repris
le chemin de fer pour Eisenach.
Mon esprit, agité par les conversations révolution-
naires dé la nuit , reprenait du calme en franchissant
les limites de ce beau pays de Thuringe, séjour d'une
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SbUVÈNlRâ DE TttUfeiNGE, W
population intelligente et plein de souvenirs poétiques
^t légehdàires.
À Ëisenach , ôh s'arrêta trois héuhes. C'était Juste
lé temps qu^il fallait t)our aller visiter le château de
la Wartburg, deux fois célèbre par les anciehnéé luttes
de chant et de poésie des minnesingers (ménestrels),
et par le s^our de Luther, qui j trouva à la fois un
abri et une prison.
Après avoir traversé la petite ville d'Eisenach,
simple localité allemande , dépourvue de beautés ar-
tistiques, on voit le terrain s'élever. Une verte mon-
tagne, couverte de chênes, qu'on avait aperçue de
loin, s'ouvre à vous par une longue allée de peupliers
dllaiie, entremêlés àe sorbiers dont les grappes écla-
tent dans la verdure comme des grains de corail. Après
une heure de marche, on aperçoit le vieux château dé
la liVartburg, dont les bâtiments , construits en trian-
gle, n'offrent aucune recherche d'architecture , aucun
ornement. Il faut se contenter d'admirer la hauteur
des murailles grises se découpant sinistrement sur la
verte pelouse qui l'entoure, et commandant au delà
des vallées profondes.
L^intérieur n'a de curieux qu'un musée d'armures
anciennes t et les deux salles gothiques oii Ton re-
trouve les souvenirs de Luther : la chapelle, avec la
haute tribune où il prêchait la réforme, et le cabinet
de travail oii il passa trois jours en extase et où il jeta
son encrier à la tête du diable. On montre toujours
Vencrier et la tache d'encre répandue sur la muraille...
Mais le diable> intimidé par la malice des esprits mo- '
dernes, n'ose plus se faire voir de notre temps I
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M SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
Deux heures après, j'avais traversé Gotha etErfuth.
L'aspect d'une vallée riante, d'un groupe harmonieux
de palais, de villas et de maisons, espacés dans la ver-
dure, ni'annonça la paisible capitale du grand-duché
de Saxè-Weimar.
lY. LES FÊTES DB WEIMAR. — LE PROHÉTHÉE
« Commençons parles dieux » Le 25 auguste,
comme disent les Allemands , — et nous savons aussi
que Voltaire donnait ce nom au mois d'août, — a été
le premier jour des fêtes célébrées dans la ville de
Weimar, en commémoration de la naissance de Herder
et de la naissance de Goethe. Un intervalle de trois
jours seulement sépare ces deux anniversaires; aussi
les fêtes comprenaient-elles un espace de cinq jours.
Un attrait de plus à ces solennités était l'inaugura-
tion d'une statue colossale de Herder , dressée sur la
place de la cathédrale. Herder, à la fois homme d'é-
glise, poëte et historien , avait paru convenablement
situé sur ce point de la ville. — On a regretté cepen-
dant que ce bronze ne fît pas tout l'effet attendu près
du mur d'une église. Il se serait découpé plus avan-
tageusement sur un horizon de verdure, ou au centre
d'une place régulière.
Mais nous n'avons à parler ici que de ce qui con-
cerne l'art dramatique. Nous passerons donc légère-
ment sur les détails de la cérémonie, gour arriver à
l'exécution du Promethée, vaste composition double-
ment lyrique, dont les paroles, écrites jadis par
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SOUVENIRS DR THURINGE. Si
Herder, ont été mises en jrousique par Listz. C'était
rhomroage le plus brillant que l'on pût rendre à la
mémoire de l'illustre écrivain.
Il suffit de dire que, dans la journée, la chambre de
Herder fut ouverte au public. On y voyait trois por-
traits du poëte , le représentant à différents âges et
entourés de fleurs ; son pupitre, meuble chétif de bois
peint en noir , sa Bible aux fermoirs d'or avec son
chiffre, et les signets encore placés par sa main. Dans
une boîte sous verre, on avait réuni des objets qui lui
avaient appartenu, ses dernières plumes , un bonnet
brodé, sorti des maîns de la duchesse Amélie, et des
vers pour sa femme, qu'il avait dictés à ses enfants.
On voyait un cortège d'enfants dans la cérémonie,
parmi lesquels marchaient les petits-fils de ses fils ;
car la naissance de Herder remonte à plus d'un siècle.
— Mais l'Allemagne, bonne mère, n'oublie rien de ce
qui peut ajouter de l'éclat ou de la grâce au culte de
ses grands hommes.
Le cortège d'enfants, vêtus de blanc et couronnés
de feuilles de chêne, se dirigea vers une place , située
sur le chemin de Weimar à Ellersberg (résidence du
prince héréditaire) . Ce lieu était la promenade favorite
du poëte, et s'appelle aujourd'hui le Repos de Herder.
Le soir du 24 , veille de la fête, avait eu lieu au
théâtre la représentation de ProméthéedMivré, poëme
de Herder qui n*avait pas été écrit pour la scène, mais
dont Listz avait mis en musique les chœurs, en fai-
sant précéder l'ouvrage d'une ouverture. Les vers du
poëme étaient déclamés. Le succès de cette représen-
tation fut immense, et Listz a été prié de transformer
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êî SOUVENltlS B^ALLëMAGNÊ.
eeltè tellVfë ed une symphonie dramatique complète,
qut âtlfa toute Timportafice d*un opéra.
N'étant arrivé que le second jour des fêtes, à cause
du retafd îrttprévu éprotivé sur le prétendu chemin
de fer de Fràncfctt à Câssel, je n'ai pu arriver à la
irepréientatîoU du Promélhèe délivré. H ne me reste
i}Uë la i^essourcié de traduire une analyse aliemande
que J*ài tout lieu de croire exacte :
fiefdei* «'écrivait jamais pour le théâtre. — îoute-
fbisy on rencontre dans ses ouvrages plusieurs poëmes
dialogues, qu'il intitulait : Grandes scèneê dramati-^
^UeS. Presque toutes sont empreintes de symbolisme.
Dânâ quelques-unes, chacun des personnages est allé-
gôHque. Dans quelques autres, des noms de héros
sérVent à [Représenter vivenient à l'imagination telles
OU ièlleB pensées. De toutes ces esquisses, la plus heu-
reuse, sans contredit, est le jProm6''rAee délivre. La
figure pHncipalé, étant Une des plus grandioses con--
ceptions de l'antiquité, domine puissamment tout le
groupe d'idées qUe Herder a rattaché à cette tradi-
tion, qui a sî vivement frappé les plus grands génies
pitvtiï les premiers chrétiens , tels que Tertullien et
autres.
• L'autéui* faôus représente .d'abord Prométhée seul
Û souffrant sur son rocher. Comme dans la tragédie
d'Eschyle, les Océàhides arrivent à lui, mais pour se
{ilàiudre des hardiesses des hobimes, qui domptent les
furent^ de tous les éléments, et se rient deieurs obs-
tacles. Prométhée, à ce récit, saisi d'un élan prophé-
tique, voit d'avance leur puissance sur la nature aug-
mèntéh s'ôgràndîi- et âtleiudré à une souveraineté qui
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SOUVENIRS DE THUaiNGE, «3
doit \n\ jour soumettre à leurs désirs toutei les forcer
du globe, leur domaine. Aux Océanides succèdent les
Dryades, conduites par Cybèle. La terre se plaint dp
perdre sa beauté virginale, sa richesse première, d'é^
tre labourée , éventrée par le soc des charrues, dé-
pouillée par la hache, mutilée par les travaux des
hommes. Mais Prométhée prévoit qu'une harmonie
suprême succédera à ce désordre transitoire. Il voit
dans une sorte d'extase l'humanité chercher à travers
les peines et les douleurs , au milieu des maux et des
souffrances de tous genres, une mystérieuse solution,
problème de son existence , et il prophétise une ère
nouvelle où la nature sera appelée à porter des fruits
bénis pour tous ses enfants , sans qu'une sueur aussi
amère et un sang ^ssi généreux viennent incessam*
ment souiller, erï tes fécondant, ses tristes sillons.
Gérés apparaît , et la déesse des moissons , amie des
hommes, vient saluer Prométhée et lui parler de cet
âge d'or encore à naître.
Un douloureux frémissement saisit le Titan prison*
nier. A ses regards se déroule la longue suite des tour*
ments qui doivent accabler sa race chérie, avant que
cette époque fortunée vienne à luire. Et dans un cruel
désespoir il ne sent que Tatteinte de tant de désola-
tions, Bacchus vient rejoindre Gérés et offrir d'unir,
pour consoler tant d'infortunes, les joies de l'inspi-
ration aux bienfaits que répandra la bonne déesse sur
ces âpres malheurs. En recevant ce don dangereux ,
cetlsaïedela Grèce antique déplore les égarements
qui accompagneront, parmi les hommes, les vivps
lueurs de Vinspifaiipn ; et, ppndanl (|ue spn ftfne ps(
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U SOUV|ENIRS D'ALLEMAGNE.
en proie à ce martyre des tristes prévisions, un chœur
infernal se fait entendre. Ce sont les voix de TÉrèbe
qui doivent rendre leurs victimes; c'est Alcide, Tem-
blême des forces généreuses, qui descend aux enfers
et leur arrache Thésée. Soudain il apparaît avec le
héros sauvé, et , apercevant Prométhée, il tue le vau-
tour, il brise. les chaînes rivées par Jupiter, l'usurpa-
teur, dont Prométhée ne reconnut jamais le sceptre
arbitraire. Le fier supplicié, après sa délivrance,
adresse un touchant adieu au roc, témoin de ses lon-
gues misères, et Alcide le mène devant le trône de sa
mère Thémis. Il contemple enfin h justice suprême,
et Pallas, dont la sagesse avait présidé à son œuvre,
appelle toutes les Muses pour célébrer et chanter sa
gloire.
Il est aisé de voir combien , sous la richesse des
pensées qui s'entrelaceat dans ces scènes diverses, l'art
musical devait trouver de nombreux motifs et de plus
nombreuses difficultés. Cette composition poétique est
trop courte pour jamais pouvoir être adoptée par le
théâtre, d'autant plus que l'action n'est point pour
cela assez dramatique. Kéan moins elle serait trop
longue pour former un texte à une œuvre purement
musicale. Si nous étions à même d'exprimer notre
avis à ce sujet, noiis conseillerioqs volontiers à Listz
de tailler dans cette riche étoffe un de ces oratorios
profanes, comme on les appelle en Allemagne, et
que nous nommerions symphonies avec chant. Pour
cela il devrait nécessairement raccourcir, modifier les
vers mis dans la bouche des divers personnages par le
poète allemand, dont Litz a conservé intégralement
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SOUVENIRS DE THURINGE. »:.
les chœurs, remarquables par leurvariétéi Iwrbeautu
et leur grâce.
Nous avoDs tout lieu de croire que c'est par une
sorte de piété pour la mémoire de Herder qu*on celé*
braitt que LisU a voulu faire réciter ce poëme avec
une si scrupuleuse exactitude. C*est sous forme de
mélodrame que cette œuvre fut représentée le soir du
28 aoûL Les premiers artistes dramatiques du théâlre
en déclamèrent les rôles. La mise eu scène était bril*
lante. Le peu de mouvement, Tabsence totale de situa-
tions passionnées furent heureusement remplacées
par un effet de décorations scéniques assez neuf. Les
costumes antiques se prêtèrent à de beaux groupes et
offrirent à chaque fois un tableau attachant pour les
yeux. Le succès de cette représentation devint très*
grand.
L'ouverture de Listz a été considérée par les musi-
ciens, rassemblés à cette solennité, comme une œuvre
d'une haute portée. Les vieux maîtres et les jeunes
disciples admirèrent surtout un morceau fugué, dont
rimpression est grandiose, la structure très*savante,
le style sévère et plein de clarté. Le commencement
de l'ouverture est aussi sombre que pouvaient l'être
les solitaires nuits du prisonnier sur les roches cauca-
siennes. Les éclats d'instruments en cuivre frappent
Foreille comme le battement des ailes de bronze du
vautour fatidique. La première scène de la tragédie
d'Eschyle est forcément évoquée devant notre souvenir
par ces accords brusques et impérieux, et Ton croit
voir la Force brutale, l'envoyée criminelle de
Jupiter, rivant les chaînes du bienfaiteur d^s hommes^
6
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86 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
Au silence qui suit celte introduclion succèdent des
gémissements étouffés que les violoncelles font enten-
dre avec angoisse, jusqu'à ce qu'une phrase, em-
preinte d*un sentiment ému, comme une prière,
comme une piété, comme une promesse , comme une
bénédiction, soit suivie d^un morceau largement traité
dans le style fugué. Un calme imposant règne dans
cette partie et fait ressortir encore davantage la fougue
entraînante et la majesté triomphale de la streita.
Si nous avions à faire une analyse musicale de
Tœuvre de Listz, telle qu'il Ta donnée ce jour- là , il
nous serait impossible de ne point parler en particu-
lier de chacun de ses chœurs ; nous nous bornons
toutefois à rendre compte de l'impression générale
qu'en a eue le public.
Le chœur des Océanides, auquel se joignent les
voix des Triions, a rencontré des applaudissements
unanimes. Il s'y trouve d'heureux contrastes, des
transitions imprévues. Sur une phrase lente et grave,
le mot de paix flotte comme un souffle divin , et une
solennité d'un caractère religieux empreint l'accom-
pagnement instrumental; après quoi les fanfares écla-
tent et les voix se modulent sur un rythme de marche
si mélancolique, que Toreille l'aspire avidement et le
garde longtemps. Les Dryades s'avancent comme en
silence d'abord, et l'on n'entend qu'un murmure dans
les instruments à corde, si léger qu'il semble un
bruissement de feuillage formé par le plus impercep-
tible souffle. Peu à peu ces sons , à peine distincts,
deviennent des mots , mais ils sont si doucement arti-
lés, le chant est si vaporeux, son accompagnement si
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SOUVENIRS DE THORINGE. 87
diaphane , qu'ils semblent arriver à travers Técorce
des arbres, du fond des calices des plantes, comme un
soupir exhalé par une végétation qui emprisonne des
âmes.
Le chœur des moissonneurs et moissonneuses est
celui qui a excité la plus bruyante admiration dans
cette soirée. Un chant d'alouette se dessine avec déli-
catesse sur une orchestration aussi sobre que fine. Le
sentiment en est pur, calme , comme celui d'une allé-
gresse sereine. Nous avons été tentés dans le premier
moment d'associer dans notre pensée l'impression dé-
licieuse , produite par ces accents vibrants d'une si
chaste sonorité, avec celle que réveille dans l'âme le
magnifique tableau des Moissonneurs de Robert. Hais
en écoutant encore ce morceau, qu'on a bissé, nous
avons senti que la différence de coloris qui existait
entre ces œuvres, également belles , inspirées par des
sujets analogues, laissait les émotions qu'elles produi-
sent apparentées entre elles, mais non complètement
identiques.
Le pinceau de Robert nous retrace une nature plus
vigoureuse, et nous sommes surtout frappés par la
chaleur des rayons de son soleil, et les brillants reflets
de son atmosphère, baignant de leurs riches lumières
ces visages mâles, en qui le rude travail n'a pas
abattu un joyeux sentiment de la vie. Les notes de
Listz nous font rêver à des organisations plus délica-
tes,^ pluséthérées, plus poétiquement idéales. Quelque
chose du recueillement involontaire de l'innocence se
rév^ dans ce chant d'une si charmante modulation,
et nous reporte comme en songe vers ces existences
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8$ SOUVENIRS D'ALLEMAGNB.
paradi9Îa$ques qui eussent été le partage de Thomma,
dit-on, alors que le mal n*eût pas été connu.
Sans nous arrêter au chœur infernal, dont la décla*
mation rappelle le style de Gluck, et produit une
terreur indéfinie, sourde et pénible comme rapproche
d'une puissance malfaisante, nous ne parlerons que
du chœur des Muses, qui termine la pièce, et qui nous
paraît le plus grandement conçu. Il est simple et ri*
chement nuancé, plein de force et de grâce en mêm§
. temps. Il s'évase comme la large coupe de ces fleurs
monopétales au tissu aussi ferme et moelleux que
le velours, aux rainures accentuées et aux suaves
parfums.
Liâtz, en entreprenant cette tâche» avait hasardé uoe
ditSculté des plus malaisées à vaincre, Il lui fallait
trouver un style musical approprié à une œuvre assez
étrange, qui n'avait pour ainsi dire ni sol ni cadre.
Il lui fallait conserver un caractère d'unité au milieu
d'une grande diversité de motifs, ne point s'éloigner
de la majesté et de la plasticité antiques ; mouvemeiK
ter et passionner des personnages symboliques; donner
un corps et une vie à des idées abstraites ; formuler
en plus des sentiments profonds et violents, sans l'aide
de l'intrigue dramatique, sans le secours de la curio*
site qui s'attache à la succession des événements. Par
la beauté frappante et l'attrait incontestable de ses
mélodies, il a échappé aux dangers contradictoires
de sa tâche, et son œuvre a eu le singulier bonheur
de surprendre, en les charmant, les personnes du
monde, qui ne s'attendaient pas, vu la hauteur d'un
sujet si imposant, à y trouver tant de morceaux, non«
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SOUVENIRS DB THURINGE. 89
seulement à leur portée, mais si bien faits pour les
séduire, aussi bien que pour étonner les maîtres de
l'art par un mérite si sérieux.
T. LOHlNaBlM
Le 85, la statue a été découverte au milieu d'une
grande aiQuence, des corps ^'éiat et des sociétés litté*
raires et artistiques. Un grand dtner, donné à THÔtel
de Ville, a réuni ensuite les illustrations venues des
divers points de TAllemagne et de l'étranger. On
remarquait là deux poètes dramatiques célèbres,
MM. Gutzkow et Dingelstedt. Ce dernier avait com-'
posé un prologue qui fut récité au théâtre le 28, jour
de l'anniversaire spécial de Goethe.
On a donné aussi, ce jour^-là, pour la première fois,
Lohengrin, opéra en 3 actes, de Wagner. Listz diri-
geait l'orchestre, et, lorsqu'il entra, les artistes lui
remirent un bâton de mesure en argent ciselé, en-
touré d'une inscription analogue à la circonstance^
C'est le sceptre de l'artiste-roi, qui provoque ou apaise
tour à tour la tempête des voix et des instruments.
Le Lohengrin présentait une particularité singu-
lière, c'est que le poëme avait été écrit en vers par le
Compositeur. — JMgnore si le proverbe français est
vrai ici, « qu'on n'est jamais si bien servi que par
soi-même; » toujours est-il qu'à travers d'incontesta*
Mes beautés poétiques, le public a trouvé des lon-
gt^urs qui ont parfois refroidi l'elTet de l'ouvrage.
Pr^ue tout l'opéra est écrit en vers carrés et ma-
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90 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
jectueux, comme ceuK des anciennes épopées. Il suffit
de dire aux Français que c'est de Yalexandrin élevé
à la troisième puissance.
Lohengrin est un chevalier errant qui passe par ha-
sard à Anvers, en Brabant, vers le onzième siècle, au
moment où la fille d'un prince de ce pays, qui passe
qour mort, est accusée d'avoir fait disparaître son
jeune frère dans le but d'obtenir l'héritage du trône
en faveur d'un amant inconnu.
Elle est traduite devant une cour de justice féodale,
qui la condamne à subir \e jugement de Dieu. Au
moment où elle désespère de trouver un chevalier qui
prenne sa défense, on voit arriver Lohengrin, dans
une barque dirigée par un cygne. Ce paladin esl vain-
queur dans le combat, et il épouse la princesse, qui,
au fond, est innocente, et victime des propos d'un cou-
ple pervers qui la poursuit de sa haine.
L'histoire n'est pas terminée ; il reste encore deux
actes, dans lesquels l'innocence continue à être per-
sécutée. On y rencontre une fort belte scène dans la-
quelle la princesse veut empêcher Lohengrin de partir
pour combattre ses ennemis. Il insiste et se livre aux
plus grands dangers ; mais un génie mystérieux le
protège, — c'est le cygne, dans le corps duquel se
trouve l'âme du petit prince, frère de la princesse de
Brabant, — péripétie qui se révèle au dénoûment, et
qui ne peut être admise que par un public habitué
aux légendes de la mythologie septentrionale.
Cette tradition est du reste connue, et appartient
à l'un des poëmes ou roumans du cycle d'Arthus.
— En France, on comprendrait Barbe-Bleue ou
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SOUVENIRS DE THURINGE. 91
PeaU'(fâne;i\ est donc [inutile de nous étonner.
Lohengrin est un des chevaliers qui vont à la re-
cherche de Saint-Graal. C'était le but, au moyen-âge,
de toutes les expéditions aventureuses, comme à l'épo-
que des anciens, la Toison d'or^ et aujourd'hui la
Californie. Le Saint-Graal était une coupe remplie du
sang sorti de la blessure que le Christ reçut sur sa
croix. Celui qui pouvait retrouver cette précieuse re-
lique était assuré de la toute-puissance et de l'immor-
talité. — Lohengrin, au lieu de ces dons, a trouvé le
bonheur terrestre et l'amour. Cela suffit de reste à la
récompense de ce chevalier.
La musique de cet opéra est très-remarquable et
sera de plus en plus appréciée aux représentation»
suivantes. C'est un talent original et hardi qui se ré-
vèle à TAllemagne, et qui n'a dit encore que ses pre-
miers mots. On a reproché à M. Wagner d'avoir donné
trop d'importance aux instruments, et d'avoir comme
disait Grétry^ mis le piédestal sur la scène et la statue
dans l'orchestre; mais cela a tenu sans doute au ca-
ractère de son poëme, qui imprime à l'ouvrage la
forme d'un drame lyrique, plutôt que celle d'un opéra.
Les artistes ont exécuté vaillamment cette partition
difficile, qui, pour en donner une idée sommaire, sem-
ble se rapporter à la tradition musicale de Gluck et de
Spontini. La mise en scène était splendide et digne des
efforts que fait le grand-duc actuel pour maintenir à
Weimar cet héritage de goût artistique qui a fait ap-
peler cette ville l'Athènes de l'Allemagne.
La salle du théâtre de Weimar est petite |et n'est
entourée que d'un balcon et d'une grille ; mais les
\
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dâ SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
proportions en sont assez heureuses et le cintre est
dessiné de manière à offrir un contour gracieux aux
regards qui parcourent la rangée de femmes bordant
comme une guirlande non interrompue le rouge our-
let de la balustrade. L'absence de loges particulières
et la riche décoration de la loge grand-ducale lui don*
nent tout à fait Tapparence d*un théâirc de courj et
l'effet général est loin d'y perdre. L'œil n'est heurté
ni par ce mélange de jolies figures de femmes et de
laides figures d'hommes qu'on remarque ailleurs sur
le devant des loges et des amphithéâtres, ni par cette
succession de petites boîtes ressemblant tantôt à des
tabatières, tantôt à des bonbonnières, qui divisent
d'une façon si peu gracieuse les divers groupes de
spectateurs.
VI, LA MAISON DB GOBTHI
Le lendemain de la représentation, j'avais besoin
de me reposer de cinq heures de musique savante
dont l'impression tourbillonnait encore dans ma
tête à mon réveil. Je me mis à parcourir la ville à
travers les brumes légères d'une belle matinée d'au-
tomne.
Madame de Staël disait de Weimar : « Ce n^est pas
une ville, c'est une campagne où il y a des maisons.»
— Cette appréciation est juste, en raison du nombre
de promenades et de jardins qui ornent et séparent
les divers quartiers de la résidence. Cependant, je dois
avouer que je me suis perdu deux fois en parcourant
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SÔDVENIAS DE TflOAINÛK. 95
tes rués pour regagner mon hôtel. Je ne cherche pas
ici àilatler ceUeJoIte ville, mais je dois constater qu'elle
est tracée en labyrinthe, parTamour-propresansdcute
de ses fondateurs, qui auront voulu la faire paraître
Immense aux yeux du voyageur.
Mais le moyen de leur en vouloir quand, à chaque
pas^ ou retrouve les souvenirs des grands hommes qui
x>nt aimé ce séjour, quand, au prix d*une heure perdue,
où peut errer dans les sentiers silencieux de ce parc
qui envahit une partie de la ville, et où comme à
Londres, on trouve tout à coup la rêverie et le charme,
en s'isolant pour un instant du mouvement de la cité?
Une rivière aux eaux vertes s'échappe du milieu des
gazons et des ombrages ; Tean bruit plus loin en un
diminutif de Niagara. A l'ombre d*un pont qui re-
joint la ville au faubourg, on observe les jeux de la
lumière sur les masses de verdure, en contraste avec
les reflets lumineux qui courent sur les eaux.
Tout est repos, harmonie, clarté; — il y a là un
banc où Goethe aimait à s'asseoir, en regardant à sa
droite des jolies servantes de la ville, qui venaient
puiser de l'eau à une fontaine située devant une
grotte... Il pensait là, sans doute, aux nymphes an^
tiques, sans oublier tout à fait la phrase qu'il avait
écrite dans sa jeunesse : « La main qui tient le balai
pendant la semaine est celle qui, le dimanche, pres-
sera la tienne le plus fidèlement!... » Mais Goethe^
premier ministre alors, ne devait plus que sourire de
ce souvenir de Fraticfort.
J'étais impatient de comparer la petite chambre
d^étadiant que j'avâid vue deux jours auparavant» au
0.
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U SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
lieu de sa naissance, avec le palais où il termina sa
longue et si noble carrière. On rae permit d'y péné-
trer, mais sans rendre la faveur complète, car son ca-
binet et sa chambre à coucher sont fermés à tout vi-
siteur. Les descendants de Goethe, c'est-à-dire ses
petits-fils, dont Tun cependant est poëte et Tautre mu-
sicien, — n'ont pas hérité de sa générosité européenne.
Ils ont refusé les offres de tous les États d'Allemagne,
réunis pour acquérir la maison de Goethe, afin d'en
faire un musée national. Ils espèrent encore que l'An-
gleterre leur offrira davantage des collections et des
souvenirs laissés par leur aïeul.
Toutefois, voyons du moins ce qu'il est permis d'ad-
mirer. Sur une place irrégulière dont le centre est oc-
cupé par une fontaine, s ouvre une vaste maison dont
l'extérieur n'a rien de remarquable, mais qui, depuis
le vestibule, porte à l'intérieur les traces de ce goût
d'ordonnance et de splendeur qui brille dans les œu-
vres du poëte.
L'escalier, orné de statues et de bas-reliefs anti-
ques, est grandiose comme celui d'une maison prin-
cière; les marbres, les fresques et les moulures écla-
tent partout fraîchement restaurés, et forment une
entrée imposante au salon et à la galerie qui contien-
nent les collections.
En y pénétrant on est frappé de la quantité de sta-
tues et de bustes qui encombrent les appartements. Il
faut attribuer cette recherche aux préoccupations clas-
siques qui dominaient l'esprit de Goethe dans ses der-
nières années. L'œil s'arrête principalement sur une
tête colossale de Junon, qui, parmi ces dieux lares,
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SOUVENIRS DE THURINGE. 95
se dessine impérialement comme la divinité protec-
trice.
Au moment oii j'examinais ces richesses artistiques,
une jeune princesse, amenée par la même curiosité
pieuse, était venue visiter la demeure du grand écri-
vain ; — sa robe blanche, son manteau d'hermine,
frôlaient ça et là les bas-reliefs et les marbres. Je m'ap-
plaudissais du hasard qui amenait là cette apparition
auguste et gracieuse, comme une addition inattendue
aux souvenirs d'un pareil lieu. Distrait un instant de
l'examen des chefs-d'œuvre, je voyais avec intérêt
cette fille du passé errer capricieusement parmi les
images du passé I Sous cette peau si fine et si blan-
che, me disais-je, dans ces veines délicates coule le
sang des Césars d'Allemagne; ces yeux noirs sont vifs
et impérieux comme ceux de l'aigle; seulement la rê-
verie mêlée à l'admiration les empreint parfois d'une
douceur céleste. Cette figure convenait bien à cet in-
térieur vide, — comme l'image divine de Psyché re-
présentant la vie sur la pierre d*un tombeau.
* La première salle est entourée de hautes armoires
à vitrages oii sont renfermés des antiques, des bas-
reliefs, des vases étrusques et une collection des mé-
daillons de David, parmi lesquels on reconnaît avec
plaisir les profils de Cuvier, de Chateaubriand, puis
ceux de Victor Hugo, de Dumas, de Béranger, de
Sainte-Beuve, sur qui les yeux du vieillard ont pu
encore se reposer. Dans la galerie qui vient ensuite,
les intervalles des fenêtres sont occupés par une riche
collection de gravures anciennes, reliées dans dMm-
menses in-folios.
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96 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
Entre les massives bibliothèques qui les contien-
nent, sont placées des montres vitrées consacrées à
une collection de médailles de tous les peuples. La
galerie est peinte à fresques, dans le style de Pompel,
et les dessus de portes cintrés ont été peints sur toile
par un artiste nommé Muller, dont Goethe aimait le
talent. Ce sont des sujets antiques, sobrement traités^
avec une grande science du dessin, froids et correts,
— en un mot de la sculpture peinte. On voit encore
dans cette salle quelques figures deCanovaet un buste
de Guêlhe lui-même, qui est loin de valoir celui de
David, mais qui, dit-on, est plus ressemblant.
On nous a permis encore de voir le jardin , assez
grand, mais planté pour Futilité plus que pour l'agré-
ment, — ce qu'on appelle chez aous un jardin de
curé. Un pavillon en charpente, qui s'avance devant
la maison avec Taspectd^un chalet suisse, et des char-
milles de vigne vierge, donnent pourtant un certain
caractère à tout Tensemble.
Le pays de Saxe-Weimar est un duché littéraîrpi
On y distribue aux poêles et aux artistes des marqui-
sats, des comtés et des baronnies«.« Les noms des
hommes illustres qui l'ont habité y marquent des pla-
ces et des stations nombreuses qui deviennent des
lieux sacrés. Si jamais le flot des révolutions modernes
doit emporter les vieilles monarchies, il respectera
sans doute ce coin de terre heureux où le pouvoir sou-
verain s'est abrité depuis longtemps sous la protection
du génie. Charles-Augusle, qui avait fait de Goethe
son premier ministre, a voulu qu'on l'ensevelît lui-
même dans une tombe placée entre celles de Goethe
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SOUVENIRS DE THURINGE. 9^/
el de Schiller. — Il prévoyait des temps d'orage, et,
renonçant au monument blasonné des empereurs ses
aïeux, il s'est trouvé mieux couché entre ces deux
amis, dont la gloire s'ajoute à la sienne et le défend i
jamais contre Poubli.
Les spectateurs étrangers des fêtes passaient comme
moi une partie de leur temps à visiter les anciennes
demeures des grands hommes qui*ont séjourné à Wei-
mar, telles que celles de Lucas Cranach, qui a orné
la cathédrale d'un beau tableau ; de Wieland,deBer*
der et de Schiller. J*ai visité encore Schiller, c*est-à-
dire la modeste chambre qu'il occupait dans une mai*
800 dont le propriétaire a inscrit au-dessus de la porte
ces simples mots : « Ici Schiller a habité* »
Je m^étonnais de trouver les meubles plus brillants
et plus frais que ceux de la petite chambre de Goethe^
que j'avais vus à Francfort; mais on m^apprit que les
fauteuils et les chaises étaient de temps en temps re-
couverts de tapisseries que les dames de Weimar bro-
daient à cet effet. Ce qui est conservé dans toute sa
simplicité, c'est un piano ou épinelte dont la forme
mesquine fait sourire, quand on songe aux pianos à
queue d'aujourd'hui. Le son de chaudron que ren-
daient les cordes n'était pas au-dessus de cette humble
apparence.
ListZi qui m'accompagnait dans cette pieuse visite
rendue au grand dramaturge de l'Allemagne, voulut
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dft SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
venger de toute raillerie rinstrument autrefois cher
au poëte.
Il promena ses doigts sur les touchesjaunies, et s'at-
taquant aux plus sonores, il sut en tirer des accords
doux et vibrants qui me firent écouter avec émotion
les Plaintes de lajewne fille, ces vers délicieux que
Schubert dessina sur une si déchirante mélodie, et
que Listz a su arranger pour le piano avec le rare co-
loris qui lui est propre. — Et, tandis que je Técou-
tais, je pensais que les mânes de Schiller devaient se
réjouir en entendant les paroles échappées à son
cœur et à son génie, trouver un si bel écho dans
deux autres génies qui leur prêtent un double rayon-
nement.
Hais on se fatigue même de l'admiration et de cette
tension violente que de tels souvenirs donnent à l'es-
prit. Nous fûmes heureux de voir le dernier jour des
fêtes occupé par une de ces bonnes et joyeuses réu-
nions populaires qui se rattachent si heureusement
aux souvenirs poétiques de Tancienne Thuringe.
C'était un dimanche; les paysans venaient de toutes
parts en habits de fête, et peuplaient d'une foule
inaccoutumée les rues de Weimar, venant à leur tour
admirer la statue de Herder. La société des chasseurs
donnait une grande fête dans un local qui lui appar-
tient, et que précède une place verte située aux portes
de la ville.
Il y avait là tout l'aspect d'une kermesse flamande ;
un grand nombre de guinguettes couvertes en treil-
lage entouraient le champ; des alcides, des écuyers,
des théâtres de marionnettes, et jusqu'à un éléphant
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SOUVENIRS DK THURINGE. 00
savant, se partageaient Tadmiration de la foule, dont
la majeure partie se livrait à une forte consommation
de bière, de saucisses et de pâtisseries. Rien n'est
charmant comme ces jeunes filles allemandes en jupe
courte, avec leurs cheveux partagés sur le front en
ailes de corbeau, leurs longues tresses et leurs solides
bras nus.
Dans les cabarets comme à Téglise, les deux sexes
sont séparés. La danse seule les réunit parfois. Le
bal des chasseurs nous montrait des couples d'une
société plus élevée; mais dans la vaste salle à colonnes
on se donnait le bal, on ne voyait également que des
coiffures en cheveux et que des jeunes filles. Pendant
la danse, les femmes mariées et les mères soupaient
dans d'autres salons, avec cet appétit infatigable qui
n'appartient qu'aux dames allemandes.
Il ne me restait plus à voir que le palais grand-
ducal, dont l'architecture imposante a été complétée
par une aile qu'a fait bâtir à ses frais la grande-
duchesse Amélie, sœur de l'empereur de Russie. Cette
noble compagne de Charles-Auguste, l'ami de Goethe
et de Schiller, fut aussi la prolectrice constante des
grands hommes qui ont habité Weimar, et tout respire,
dans la partie du palais qui lui appartient, le culte
qu'elle a voué à leur mémoire. Là, point de batailles,
point de cérémonies royales peintes ou sculptées ; on y
chercherait même en vain les images des empereurs
qui ont donné naissance à la famille royale de Saxe-
Weimar. Les quatre salles principales sont consacrées,
l'une à Wieland, la seconde à Herder, les deux der-
nières à Goethe et à Schiller, ^elle de Wieland est la
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iOO SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
plus remarquable par Texécution des peintures. Suf
un fond de rouge antique se délachenl deé médaillons
peints à fresque, qui représentent les principales
scènes d!Oberonf le chef-d'œuvre du Voltaire alle-
mand. Ils sont de M. Heller, qui a su grouper dans
de remarquables paysages les figures romanesques dtt
poëte. •
Les arabesques qui entourent tes cadrés, repréàen<>*
tent des rocailles , des animaux et des groupes de gé*
nies ailés qui s^élancent du sein des fleurs, sont bien
agencées et d'un coloris harmonieux; elles ont été
peintes par M. Simon. La salle de Herder a été exé-*
cutée par Jœger. On y voit retracée une légende où
la Vierge apparaît en songe au peintre endormi devant
son chevalet. Au centre du parquet, une mosaïque re-
présente dans un écusson une lyre ailée, — armes
parlantes données à Herder par Charles-Auguste. Sur
la cheminée est un buste de Técrivain. Entre les deux
portes, un buste de Lucas Cranach, Tami de Luther
et du duc de Weimar, Jean-Frédéric, qui partagea la
captivité du réformateur pendant les cinq ans où il
fut prisonnier de Charles-Quint.
La salle de Goethe est illustrée des principales âcè*
nés de ses ouvrages. Une scène mythologique du se*
cond Faust couvre une grande parlie des murs. Les
sujets sont composés avec grâce , mais Texécution des
peintures n'a pas le même mérite. Il y a de jolis dé^
tails dans les médaillons de la salle de Schiller, sur**
tout les scènes de Jeanne d'Arc et de Marie StuarU
La chapelle du palais, dont les parois et la colon-
nade sont de marbre précieux,est d'un bel effet qu'aug-
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SOUVENIRS DB THURINGE. iOi
mentent de riches tapis suspendus à la rampe des
galeries. Il y a aussi une chapelle grecque pour la
grande-duchesse, avec les décorations spéciales de cette
religion. On admire encore, dans les appartements
des princes, de fort beaux paysages de H. Heller, dont
la teinte brumeuse et mélancolique rappelle le Ruys-
daël. Ce sont des paysages de la Norwége, éclairés
d'un jour gris et doux, des scènes d'hiver et de nau-
frages, 4es contours de rochers majestueux, de beaux
mouvements de vagues, une nature qui fait frémir et
qui fait rêver.
Je n'ai pas voulu quitter Weîmar sans visiter la
cathédrale, où se trouve un fort beau tableau de Lu-
cas Granach, représentant le Christ en croix, pleuré
par 1rs saintes femmes. En vertu d'une sorte de syn-
chronisme mystique et protestant, le peintre a placé
au pied de la croix Luther et Mélanchton discutant un
verset de la Bible.
A la Bibliothèque , j^ai pu voir encore trois bustes
de Goethe, parmi lesquels se trouve celui de David,
puis un buste de Schiller, par Danneker, et des auto-
graphes curieux, — notamment un vieux diplôme
français, signé Danton et Roland, adressé «au cé-
lèbre poète Gilles, ami de l'humanité. » La pronon-
ciation allemande du nom de Schiller a donné lieu,
sans doute, à cette erreur bizarre, qui n'infirme en
rien, du reste, le mérite d'avoir écrit ce brevet répu-
blicain.
dbyGoogk
dbyGoogk
SCÈNES
DE LA VIE ALLEMANDE
LEO BURCKART
Les scènes qu'on va lire prennent pour centre les
pays mêmes décrits dans les deux voyages qui précè-
dent. Les souvenirs de Car! Sand et de Kotzebue, re-
cueillis tout nouveaux encore dans le voyage que je fis
avec Alexandre Dumas à Francfort, m'avaient donné
l'idée d'une composition dramatique, traitée libre-
ment, à la manière de Schiller. La société que nous
avions vue et étudiée, autant qu'on peut le faire en
quelques semaines de séjour, mais avec les bienveil-
lants renseignements qui s'offraient à nous de toutes
parts, fournissait mille détails de mœurs propres à
compléter l'œuvre, et à lui donner un intérêt plus
général.
C'est à Heidelberg, au milieu des étudiants, que
j'essayai de peindre le mouvement, parfois grand et
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10& SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
généreux, parfois imprudent et tumultueux de cette
jeunesse touie frémissante encore du vieux levain de
1813. — Vingl-cinq années nous réparaient de cette
époqoe, et cependant mon compagnon ni moi ne pou-
vions oublier que l'effort suprême des associations
d'étudiants, s'était dirigé contre la France. Les senti-
ments avaient changé depuis et nous étaient devenus
sympathiques. C'est pourquoi l'impartialité m'é-
tait commandée dans l'étude de mœurs que j'entre-
prenais.
11 est donc inutile de chercher uoélogeou un blâme
des associations de la Jeune Allemagne dans le simple
tableau historique que j'ai voulu présenter.
Lorsque la pièce fut jouée à Paris, s'échappant avec
peine des griffes du ministère, et mutilée dans certai-
nes parties, la critique, très-bienveillante d'ailleurs,
lui reprocha de n'offrir à l'esprit qu'une conclusion
empreinte de scepticisme. — Le même reproche pour-
rait être adressé aux drames historiques de Shakes-
peare, à Wallenstein ou à Goëtz de Berlichingen.
— En Espagne, la traduction eut, vers cette époque,
un succès immense sur les théâtres, parce qu'on vou-
lait retrouver dans le type de Léo Burckarl le carac-
tère d'Esparterô, alors disgracié.
Certains écrivains se sont isolés asse2 des passions
humaines pour que Ton ait pu voir défiler dans leurâ
œuvre!^ les figures changeantes que Timagination
d'Hamlet dessinait dans Tes nuages. Il ne m'appar-
tient pas de monter si haut. Et d*abord ceb'estni
Kotzebue, tii Sand, que j*ai voulu peindre, ni aucun
personnage défini. Seulement, j*ai toujours haï ra$-
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 105
sassinat politique» qui n'amène jamais que le con-
traire du résultat qu'on en attend.
Le fanatisme qui a guidé la main de Cari Sand ou
celle de Charlotte Corday, glorieu)^ peut-être au point
de vue individuel, est d'une influence funeste quand
il est prêché par des associations. Tenant compte de
la facilité des erreurs humaines, j'ai supposé un hon-*
néte homme, ami de la justice et du progrès, qui es-
saie, d'un côté, de modérer les esprits trop impatients,
et qui, de l'autre, refuse de s'associer à une réaction
aveugle. ^^ La politique n'étant pas un motif suffi-
sant d*émotion quand on ne remploie pas à servir les
passions d'un parti, j'ai cherché principalement à
porter l'intérêt sur la situation respective du mari,
de la femme et de l'amant. Là est la moralité, qui se
trouvait encore assez neuve à l'époque oii la pièce a
été représentée.
Yoici le trait qui m'a fourni le dénoûment et qui
me permet d'échapper au reproche d'avoir travesti
l'affaire de Sand. L'événement qu'on va lire eut lieu
deux mois plus tard.
Francfort. <( Le. I*'' juillet, un jeune homme d'en-
viron vingt-huit ans , nommé Lœning, se présenta à
Schwalbach chez H. Ibell, président de la régence et
qui jouit de la confiance du duc. Après avoir conversé',
quelque teiftps avec lui, Lœning tira un poignard et
chercha à en percer la poitrine du président. Celui-
ci esquiva le coup, qui se perdit dans son habit, et
s'élança sur le meurtrier en appelant du secours. La
première personne qui entra dans la chambre fut ma-
dame Ibell, qui trouva son mari luttant avec son as*
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106 SO;0VEN(ÏRS D'ALLEMAGNE.
sassin. Celui-ci, tirant alors un pistolet de sa poche,
essaya de le faire partir sur madame Ibell, ou sur son
mari, ou peut-être sur lui-même : quoi qu'il en soit
de cette dernière version (que son suicide postérieui:
rend plus vraisemblable), l'amorce prit, mais le coup
ne partit pas. Plusieurs personnes arrivèrent , et Ton
parvint à se rendre maître de ce furieux. »
Je dois reconnaître ici tout ce que j*ai dû aux con-
seils de mon compagnon de voyage pour la composi-
tion de Léo Burckart. — tes choses ont tellement
changé depuis l'époque où ces scènes ont été écrites,
que je viens peut-être de me préoccuper beaucoup
trop d'en justifier l'invention.
PERSONNAGES QUI PARAISSENT DANS CES SCÈNES.
Le docteur Lto Burckabt. — Le chevalier Paulus. — Le prince
FRéoiBic-AuGUSTB. — Fbantz Lbwald. — Diego. — Rollbb. —
Flaming. — HBRifAïuf. — Le boi des étudiants. — Le comte de
Waldeck. — Le professeur Mullbb. — L'Hotb do Solbil d'ob.
— Le Pbésidbnt. — Lb Chambellan. •— Kabl.
Mabgubbitb. — DiANAf sœuT de Waldeck.
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LEO BURCKART
PREMIÈRE JOURNÉE
Un salon dont les fenêtres donnent sur les bords du Mein à
JFrancfort.
L — DIANA, FRANTZ LEWALD, UN dohbstiqub.
DUNA. M. le professeur Muller est-il ici ? |pouvons-
nous le voir?
LE DOMESTIQUE. Madame, il est sorti depuis long-
temps ; et H. le docteur Léo Burckart l'a accompagné
dans sa promenade.
FRANTz. Nous reviendrons.
DIANA. Mais madame est chez elle, n'est-ce pas?
LE DOMESTIQUE. Madame s'habille pour aller au
spectacle; ces messieurs doivent venir la reprendre,
et elle ne recevra personne avant leur retour.
DIANA. Elle y est pour nous, soyez-en sûr ; nous
sommes des voyageurs, et nous en avons les privilè-
ges ; avertissez-la, dites-lui que seule je serais entrée
chez elle, mais que je lui amène un ancien ami.
FRANTZ. Un ancien ami, dites-vous ? Hélas ! c'est
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408 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
affaiblir le mot d'ami que de le rattacher au passé.
Cet homme ne nous connaît pas ; les vieux serviteurs
sont morts ou renvoyés. La maison n*est plus la même,
voyez-vous ; et si je ne retrouvais là sous les croisées
cette délicieuse vue des bords du Mein qui nous a fait
rêver tant de fois; les montagnes» les eaux, la verdure^
les choses de Dieu que Thomme ne peut changer ; eh
bien I je ne saurais à quoi rattacher ici mes souve-
nirs... Le salon a pris un air tout moderne, les vieux
meubles ont disparu, avec le souvenir des Vieux pa-
rents peut-être, et des anciens amis, sans doute.
DIANA. Homme injuste 1 Croyez-moi, les femmes
n'oublient que ce qu'elles ont besoin d'oublier 1 De-
puis une semaine que je suis à Francfort, j^ai vu Mar-
guerite tous les jours, je l'ai retrouvée ce qu'elle était,
ma meilleure amie; et quant à vous, qui avez les
mêmes titres que moi à son affection» des souvenirs
communs, des relations de famille plu» rapprochées
encorco je pense que vous ne lui avez doDné nulle
raison de réserve ou de froideur 7...
FBANTz. Oh ! jamais.
DUNA. Je viens de passer quatre ans en Angleterre,
et depuis trois ans vous ave^ parcouru Fltalie; mais
vous êtes resté à Francfort une année entière après
mon départe. Vous vous êtes quittés sans regrets, sans
larmes ?...
FRANTZ. Sans larmes^ mais non sans regrets l J'a-
vais le cœur serré, madame, je vous jure; et son père
pleurait en embrassant un élève chéri, qu'il n'espé-
rait plus revoir! Mais elle, pourquoi eût-elle versé
d^s larmri? nous étions presque enfants tous les
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SCÈNS8 DE LA VIE ALLEMANDE. i«f
deux... et notre attachement n'était que de rbabitnde.
PfANA. Maift Marguerite esi bien changée, je vous
en préviens ; à son âge, ces transformations-là se font
vite; ce n*est plus la même femme, en vérité : et moi*
même, à la soirée d'un sénateuroùnous nous sommes
retrouvées d'abord, je né lai reconnue que la der*
nière, et je me demandais, un moment avant, quelle
était donc celle belle personne qui venait à moi, D'aiU
leurs, si votre cœur e&t paisible, je réponds aujour-
d'hui du sien. Celui qu'elle à épousé 'est un homme
fort distingué; noble de cœur, sinon de naissance,
jeune encore, et qu'elle paraît aimer beaucoup. Quand
à la position qu'il occupe dans le monde*. •
IL ^ Les mêmes, MARGUERITE.
i£ DOMESTIQUE. Voici lesdeux personnes qui atten-r
dent madame,
MARGir^ RITE. Diana ! que tu es bonne d'être venue I ,. .
Monsieur...
DIANA. Quand je disais que vous auriez peine ivous
reconnaître,
MARGUERITE. Frautz Lcwald I
FRANTZ, Mademoiselle... madame...
DIANA. Ne vois^tu pas que monsieur porte les che-
veux longs, la barbe, tout le costume romanesque des
frères de la Jeune Allemagne?
MARGUERITE. E^ effet, ccla vous change beaucoup,
monsieur Lewald. Mon Dieu, que mon père sera heu-
reux de vous revoir, et combien mon mari vous remer-
ciera de vous présenter à lui I... Oh I il vous connaît
par vos lettre déjàl II vous a jugé, monsieur.
7
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iiO SOUVENIRS D'ALLEMAGNE
FRANTz. Vraiment?
MARGUEBiTE. Et je ne vous cacherai pas que c'est un
juge sévère ; mais sa sympathie vous est acquise d'a-
vance. Léo est un homme grave, un esprit sérieux,
qui aime l'enthousiasme dans les jeunes âmes, comme
nous aimons, nous, la folle gaieté des enfants.
FRANTZ. Allons, vous allcz me le faire trop vieux et
me supposer trop jeune.
MARGUERITE. Je ne dis pas cela. Il a peu d'années
de plus que vous; mais c'est un philosophe, un poli-
tique profond ; bien des gens ici l'admirent; moi, je .
l'aime, voilà tout.. Mais je ne vous parle que de moi,
que de lui : pardon ; c'est aux voyageurs qu'il faut
demander compte de leur vie, de leurs espérances,
et surtout de leur oubli !
DIANA. Et pourtant nous voici près de toi. Mais
n'est-ce que le temps et l'éloignement qui séparent les
cœurs? nous sommes libres encore, et tu ne l'es plus :
je ne puis me faire à cette pensée I
FRANTZ. Ah I vous sercz toujours son amie la plus
chère; mais, quant à moi, je dois me contenter de la
savoir heureuse. Je ne fais que passer à Francfort,
d'ailleurs ; je n'ai voulu que revoir des personnes et
des lieux chers à mon souvenir. Mais ce réveil des
choses passées n'est pas sans tristesse et sans danger.
Hier soir, je ne sais quel vague sentiment de malheur
m'attendrissait Pâme. Je parcourais dans une agita-
tion fiévreuse ces nouveaux jardins qui entourent la
ville; je suivais les bords du fleuve que la brume com-
mençait à couvrir ; je retrouvais nos promenades ché-
ries, les sombres allées, les statues, et cette salle aux
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SGÈKBS DE LA VIE ALLEMANDE. ill
blanches colonnes où nous allions danser si souvent ;
des rires joyeux, de ravissantes harmonies venaient à
moi comnae autrefois, et semblaient s'exhaler au loin
des sombres masses de verdure... Un instant même
je distinguai la mélodie d'une certaine valse de We-
ber... qui me rappela tout à coup tant de douces im-
pressions de jeunesse, que je me mis à pleurer comme
un enfant.
MARGUEiuTE. Je suis sûre que notre ami Frantz
Lewald aura laissé ici, quand il fut forcé de partir,
quelque passion bien romanesque, bien poétique... et
c'est d'une trahison qu'il souffre, c'est une infidèle
qu'il pleure.
FRArrrz. Non, madame I personne ne m'a jamais
rien promis! Suis- je capable d^aimer seulement? je
n'en sais rien : si j'aimais, je crois que ma passion se-
rait grande comme le monde et vague comme l'infini 1
N'estrce pas dire assez que ce n'est point à des créa-
tures mortelles que s'adresserait mon désir; mais à
de saintes idées, à des abstractions mystiques de reli-
gion, de gloire, de patrie, qui ont été les premiers
germes de mon éducation, et vers lesquelles s'est
tourné le premier éveil de mon cœur?
DUNA. Il finira sous la robe d'un moine ou sous la
toge d'un Romain I
FRANTZ. Hélas 1 tout cela est bien ridicule à dire»
j'en conviens; je n'aurais pas dû parler ainsi devant
des femmes : mais pardonnez-moi, vous si bonnes et
si indulgentes toujours! en vous retrouvant, je n'ai
pu résister à cette longue effusion de pensées long-
temps contenues; et je vous le dis, j'ai honte de vous
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lis SOUVElfXllS D'ALLEMâQHË.
ouvrir ainsi mon cœur froid à Tamour et tout de
flamme aux rêveries. Que vouIe2-vousT c'est à demi
la faute de réducation» à demi la faute du temps. Ce
siècle, qui ne compte pas encore vingt années s'est
levé au milieu de Torage et de Tincendie. La guerre
rugissait autour de nos berceaux, et nos pères absents
revenaient par instants nous presser sur leur sein,
tantôt vainqueurs, tantôt vaincus et consternés! La
passion politique, qui d'ordinaire est une passion de
Page mûr, nous a pris, nous, même avant l'âge de
raison ; et nous lui avons sacrifié tout : les douces
joies de l'enfance, les folles ardeurs du premier sang;
nous l'avons retrouvée plus lard encore ds^ns Tétude
et dans la famille; et le jour où nos bras furent assez
forts pour lever un fusil, la patrie nous jeta tout fré-
, missants sous les pieds des chevaux, au milieu du
choc des armures. Oh! maintenant qu'un calme plat
a succédé à tant d'orageuses tourmentes, étonnez-vous
que nous ayons peine à nous remeitre de ces efforts
préniaturés^ et que nous n'ayons plus à offHr aux
femmes qu'une âme flétrie avant l'âge, et des passiond
énervées déjà par le doute et par le malheur.
MARGUERITE. PaUVrc Lewald t ce sotit les peines les
plus vraies celles-là que l'imagination agrandit, mais
aussi les plus faciles à combattre, car le remède est
tout près du mal. Mon mari fut longtemps ce que vous
étés. Il m'a confié ses chagrins d'une époque qui n*est
pas encore éloignée ; et quand il s'animait à me faire
«es confidences, il me causait Tlmpresslon que Vous
Vêûéï, d'éveiller en moi tout à l'heure. Vous le verress^
Pnini2, vous serez un jour son ami peut-être, et il
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S.CftNES DE LA VIE ALLEMANDE. U$
totis dirft etiwmBhi il a fait pour devenir un hôinine
étige, et j'o«e dire^ un liomme lieureux^
VÀAtitt. Mais il ne pourra tue donner que des eon^
seils, él Pange secourable qui l'a guéri n« peut avoir
pouf moi les tnêmed ôonsolation»^
liAftStlEÈitE. Tefles, le jour tombe tout à fait; mon
père et mon mari vont rentrer dans un instanttt^ ila
ffiarchefit (oujoufs gravement^ en discutant quelque
point'de politique ou d'histoire; nous les apercevront
de loin, et il faudra bien qu'ils pressent le pas en me
voyant leUl* faire signe. Ah ! quelle heureuse soirée
nous allons passer lé., une de nos bonnes réuoionâ de
famille d'autrefois!
tutin. Madame, u
hAjftGUËKlTE. Point dimportuns; toute la ville est
à la représentation du nouvel opéi*a.*« Moi^ j'avais une
loge', tenez, Voilà léôotipon déchiréi
tilANTE. Oh! mille pardons, madame: si j'étais pour
^tjelque Chose àAui ôe saorifice, je vais lo reconnaître
bien mal Je suis forcé de mo rendre à une assem-
blée.é. où j*ai été Convoqué par une lettré pressante.
MAR&tiERitÈ. Ch bien, faitôs de votre lettre ce que
je Viens de faire dé mon billets
^ftAirrS^. Je suis honteui en vérité; je n'aurais pas
dû voug réddré Visite, ayant si peu de liberté ce soir*
MAfefcUERiïE. Mais cela est irtiposslble ainsi ; ei je
lie saurais que dire à mon mari. Un jeune homme est
Ventt me voir tnoi seule, et n'a pas attendu que je pusse
l6 lui présenter.
DUNA. Vous nous compromettez toutes deux à la
fois, et moi d'abord qui vous aï amené^i
7.
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i!A SOUVENIRS D'ALLEMAGNE,
PRANTZ. Diana I dites seulement mon nom à mon
vieux professeur ; et vous, madame, soyez assez bonne
pour m'excuser auprès de M. Burckart, auquel j'aurai
rhonneur de rendre visite demain» Et faut-il tout vous
dire?... c'est à une réunion politique que je suis con-
voqué. Si j'y manque, je suis coupable, et je puis être
soupçonné de trahison.
MARGUERITE. Grand Dieu ! vous, Frantz, vous vous
mêlez à ces sombres entreprises?
FRANTZ. Nos projets n'ont rien d'obscur; et les
princes n'oseraient dissoudre ces associations puis-
santes, qu'ils ont eux-mêmes convoquées jadis. Tous
les jours à cette heure, dans cette ville comme par
toute l'Allemagne, nos frères, étudiants, vieux soldats
ou proscrits, soit dans leurs lieux de réunion des
villes, soit le long des chemins, ou bien sur les col-
lines, où ils montent pour voir coucher le soleil,
s'abordent, se serrent les mains, et demandent oii est
la lumière. Alors , l'un d'eux fait un signe, et les
frères s'agenouillent, le front tourné vers l'Orient qui
s'assombrit? Puis, quand, selon la formule de notre
langue mystique, Theure des confidences a sonné,
alors on discute les intérêts de la patrie, on se rend
compte des espérances de l'avenir et chacun apporte
sa flamme au foyer qui doit tout régénérer un jour.
DIANA. Mais cela doit être fort intéressant et fort
solennel : et l'on m'a tant parlé de ces assemblées de
la Jeune Allemagne, que me voilà fort heureuse de
connaître un des affidés, ou des voyants... c'est là le
terme, je crois...
FRANTZ. Ne riez pas, Diana! et dites plutôt aux no*
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 115
bles personnages dont vous êtes la parente ou l'amie,
qu'il est temps pour eux de se rallier à nous ; car les
indifférents seront nos ennemis quand le grand jour
sera venu. Adieu, mesdames, adieu... Pardonnez-moi
si je vous ai apparu tout autre que je n'étais jadis...
Oh ! Dieu sait si* nous retrouverons encore une heure
pareille de confiance et d'abandon I
lïL — DIANA, MARGUERITE.
MARGUERITE. Diana ! je tremble; tout ce qu'il nous
a dit m'étonne et me consterne à la fois. Mon Dieu I
quel est donc ce souffle de révolte et de colère qui
ébranle tous les esprits comme un vent d'orange?...
Tiens; pendant qu'il nous parlait, sa pensée s'unissait
dans mon esprit à celle de mon mari, de Léo. Il a de
même de certains, moments d'exaltation qui m'ef-
frayent, des idées non moins étranges ! Hélas ! qu'al-
lons-nous devenir, nous autres pauvres femmes, qui
ne comprenons rien à tout cela, au milieu de ces
hommes préoccupés si tristement, à un âge où leurs
pères ne pensaient qu'à l'amour et au bonheur?
DIANA. Rassure-toi, ma bonne Marguerite; Frantz
est un enthousiaste, tu le sais bien. Ces sociétés dont
il parle sont d'autant moins dangereuses, que presque
tous les Allemands en font partie ; car on ne sort pas
d'une université sans avoir fait quelque beau serment
à la manière antique sur un innocent poignard... qui
ne se plongera jamais dans le cœur d'aucun tyran,
attendu que les tyrans eux-mêmes se sont prudemment
mis à la tête des conspirateurs. Quand tu viendras à
connaître l'intérieur d'une société secrète, tu verras
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lié lÊtÔtiVËNlAS t)*ALLÉSCÂ6»[Ë.
qttô c'est un spectacle fort public, auquel on assisté
aussi aisément qu'à l'Opéra; mais je te préviens que
c'est moins amusant.
MARôtîERiTË. Diana, ta gaieté me fdit mal; vrai-
ment, je souffre, je crains, je ne suis pas heUreuse.
Mon mari ne se mêtepuiûtà toutes ces manirestâtions,
plus fréquentes qu'ailleurs dans notre ville de Pfànc*
fort; mais il écrite Diana; il voit je ne sais quelles
gens, qui parlent vivement des affaires publiques, des
pfoschts la plupart, qu'il a Connus autrefois dans son
pays. Certains travaux qu'il envoie à la Gazette ger-
fïidnique font beaucoup de bruit, dit-on; bien plus...
il y a un livré dont il est râuteUf : tiens, je tais té le
tnontrèr... qui a fait une immensie sensation en Alle^
magde. Lés princes l'ont défendu dans plusieurs
toyaumes de \él confédération. Il est certains pays, je
ne puis penser à cela sâus frémir... oh mon mari se-
rait arrêté et tnis dans une fo^teressé pod^ toujours!
BUNA. Marguerite I mais que dië-tu là?... ce livre,
qui a paru sous le nom de Cdrnélius, ce livre, j'en ai
entendu parler cent fois ; c'est l'ceuvré d'un grand
écrivain, sàis-tu?... Il Contient un projet d'alliance
entre tods les petits États de l'Altemagne, qui chan-
gera, dit-on^ toutlëquilibre de la politique actuelle^
et ces articles dont tu parles, de la Gazette ger*mani'
que^ sont de brillants commentaires de la pensée con-
tenue ici.
MARGUERITE. Comment sais-tu ces choses-là, Diana f
DIANA. En Angleterre, où j'étais avec mon frère
Henri de Valdeck, qui, tu le sais, est de la suite du
prince, on s'occupait de politique bien plus qu'ici
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SCÈNBS DK LA VIE ALLEMANDE. U7
mêind* Il fallait bien m'en mêler un peu, pour avoir
quelque chose à dire* Une femme aime mieux encore
parler politique que se taire... Mais sais* tu que tu es
heureuse d'être la femme d*un homme qui sera uil
jour, qui sait?... député... conseiller.*.
MARGUERITE. Ou proscrit.
DIANA. Chambellan, peut-être..* mais il n'est pas
noble, je crois?
MAR6DBR1TE. Non, Tois*tU| je&'aimo pas tout cela :
je suis une femme simple, élevée dans des idées bour*
geoises, j'ai toujours rêvé un mari de ma fortune et
de ma sphère ; un bon et loyal Allemand, qui m'aime,
qui me rende heureuse ; je crois avoir rencontré ces
qualités dans le mien, et lu m'affligerais en me disant
que je suis, sans m'en douter, la compagne d'un
homme supérieur^ d'un génie inconnu...
IV. — Lis mAmbs^ LÉO BURCKART, lk pro^issiur
MULLEIL
tB MonsêBim. Yenes, ces damei parlaient de vous,
tnon ami. 4.
DtAHA. Nous disions que les hommes politiques, les
rêveurs, les philosophes, sont d'une compagnie fort
rare et fort insupportable souvent. Vous avei ^oulu
surprendre le secret de notre conveMAiion, le voilà.
tE f Ao^Eêêltft. Ah ! je ne m'étonne pas de nous
voir si mal jugés en rencontrant loi une conseillère
perfide.., Bonjour, monenfanti
ito. Madame a raisoh; moi je me corrige tant que
je puiâ. Avons-âoUs dépassé l'heure du spectacle,
voyons? D'abord je vous y accompagne; êfiftttité je
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ils SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
m'engage à ne parler que de musique, de modes et
de romans nouveaux toute la soirée.
MARGUEBiTE. Eti bien ! nous vous tenons compte de
la bonne intention ; mais nous ne voulons pas aller au
spectacle ce soir,
LÉO. Fort bien.
MARGUERITE. Nous prendrons le thé ici, en famille,
et, s'il nous vient quelques amis, nous élargirons le
cercle. (Elle sonne.) Karl, servez-nous le thé!... ra-
nimez ce feu, et renvoyez la voiture; nous restons.
LÉO. J*ai peur que vous ne nous fassiez un sacri-
fice, et je vous jure que je me serais fort amusé à cet
opéra.
MARGUERITE. Yous ne ditcs pas ce que vous pensez :
d'abord vous ne comprenez rien à la musique ita-
lienne, et vous trouvez queles chanteurs jouent mail...
Je vous prie de laisser là votre journal, et de causer
un peu avec nous; donnez-le à mon père, si vous
voulez, c'est de son âge. Vous êtes rentrés si tard,
messieurs, que nous n'avons pu vous présenter un des
anciens élèves de mon père, revenu depuis deux jours
d'Italie,' et dont nous .vous avons parlé souvent, Léol
LE PROFESSEUR. Frantz Lewaldl et vous ne l'avez
pas retenu, ce pauvre enfant? Voyez ce que le temps
peut sur les amitiés : depuis deux jours il était à Franc*
fort, sans que nous en eussions la nouvelle 1 (On sert
le thé, tous s'asseyent.)
MARGUERITE. Ne parlez pas ainsi devant Diana ^
mon père ; il a fallu que je la rencontrasse à un bal
pour qu'elle songeât enfin à venir visiter ses amis
d'autrefois.
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SCÈNES DE LÀ VIE ALLEMANDE. 419
DIANA. Voilà ce qui est fort injuste. Je suis revenue
d'Angleterre, comme vous le savez, avec le prince
Frédéric-Auguste, dont mon frère est l'aide de camp.
Le prince a voulu garder l'incognito les trois pre-
miers jours de son arrivée, et vous comprenez que,
si je fusse venue, moi, pendant ce temps, rendre vi-
site à la femme d*un écrivain, d'un journaliste...
c'eût été fort peu diplomatique ; qu'en dites-vous,
monsieur Burckart ?
LÉO. Que vous m'honorez trop avec le titre d'écri-
vain : je suis un pauvre bourgeois ignoré, m'occupant
beaucoup de jardinage, un peu de chasse, et si j'ai
noirci quelquefois du papier en débarrassant mon cer-
veau de certaines idées qui le fatiguaient, je suis loin
de me croire un homme politique, un philosophe, un
écrivain !
DUNA. Orgueilleuse modestie I On parle beaucoup
de vous, monsieur I Pour un article de vous, tout un
pays est en rumeur; pour un livre de vous, toute l'Al-
lemagne s'agite I
LE PROFESSEUB. Et quaud l'homme voudra se mon*
trer... quand à l'écrit succéderont la parole et l'ac-
tion...
MARGUERITE. Mou père, que dites-vous làî...
LÉO. Marguerite a raison ; ces espérances ne vous
conviennent pas, mon père, ni à inoi cette vanité. Plus
jeune, plus ardent et plus libre de cœur, j'ai pu son-
ger à ces folies... Maintenant de tout le feu qui m'ani-
mait, il n'est rien resté que des cendres, qu'on s'aveu-
glerait à souffler? Je me suis fait à mon obscurité :
peu à peu tous mes rêves d'avenir se sont évanouis
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110 SOUVENIRS D'ALtlMAGNE.
dans mon l)onbdur présent... L'homme se trompe
souvent à sa destinée, il prend son désir pour une vo-
cation, il se croit appelé à réformer le monde, il veut
faire d*une plume le levier d*Archimède... tandis que
Dieu Ta créé pour être fils respectueux^ bon mari,
honnête homme, et voilà tout; si, comme je le crois
aujourd'hui, c'est là le partage que Dieu m'a destiné,
j'accomplirai cette vie obscure, en le remerciant de
de l'avoir faite si douce et si aimée.
LE DOMESTIQUE. Monsieur veut-il recevoir le cbeva*
lier Paul us?
Uo. N'as-'tu pas dit, Marguerite, que nous ne vou^
lions recevoir ce soir que les amis?
iiAROuEitiTE. Sans doute.. « Cette personne m'est
inconnue, à moi. i
l£o. Priez le de revenir demain matin... Ainsi le
prince, qui était en quelque sorte exilé à Londres par
son frère, rentre oiBciellement en Allemagne?
DIANA. Du moins, il réside à Francfort pour quelques
jours.. .11 attend des lettres, je crois. Peu t*être ne vient»
il que pour respirer de loin l'air bienfaisant de la pa«
trie. Car son frère, qui règne, n'est pas près de s'enten»
dre avec lui sur les aiTaires politiques, vous le savez.
LE DOMESTIQUE. M. Is chovalier Paulus insiste, di-
sant qu'il vient de loin pour une affaire très-grave,
LÉO. Faites entrer. Qii'est-*ce que le chevalier Pau*
lus? Conoaissez^vous cet homme, mon père?
LE PROFESSEUR. NoU.
DIANA. Ne serait-ce pas un rédacteur de la Gazette
germanique?... Il me semble que J'ai vu des articles,
des feuilletons de sciences, signés de ce nom.
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SCÈNES OB LÀ VIE ALLBtfANDB, lit
LÉO. C'est juste; mais il est singulier que ce soit
vous qui me le rappeliez.
MÂRGUERrrE. Mon ami!...
LÉO. Eh bien I qu'as-tu donc?
MARGUERITE. Rien ! mais si j'en croyais mes pces-
sentiments... Je ne sais pas... il m*est passé quelque
chose d'étrange devant les yeux I
LE DOMESTIQUE. M. Ic chevalicr Paulus.
V. — Les mêmes, li cheyalier PAULUS.
LE CHEVALIER. Mesdames... monsieur Léo Burckart,
sans doute ? *
LÉO. Oui, monsieur, moi-même. Soyez le bien-venu.
LE CHEVALIER. Je suis euchanté de faire la connais-
sance d'un confrère aussi illustre.
LÉO. Un confrère?
LE CHEVALIER. J'cspèrc quo vous me permettrez ce
titre, bien que je ne sois qu'un journaliste de très-
mince importance; j'écris, comme vous, dans la Ga-
zeiie germanique; un simple filet typographique sé-
pare vos puissantes idées politiques de mes humbles
observations morales, archéologiques, et quelquefois
littéraires.
LÉO. Prenez la peine de vous asseoir, monsieur.
LE CHEVALIER. Jc suis chargé d'une lettre du pro-
priétaire gérant de la Gazette germanique.,, triste
message I je veux dire pour moi, pour lui...
LÉO. Qu'est-ce donc? Vous me permettez, mes-
dames?...
MARGUERITE. Eh bien ?
LE PROFESSEUR. Quc dit cctto lettre ?
s
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Itt SOUVENIRS D*ALLEMA6NB,
LÉO* Mon père... nous étions trop heureuxl... nous
aurions dû sacrifier quelque chose aux divinités mau**
valses ! Une seconde fois, monsieur, soyez le bien-
venu.;, comme si vous n'apportiez pas le malheur
dans une famille.
LE PROFESSEUR. Qu'y a-t-il donc ?
MARGUERITE. Au uom du ciel I
LÉO. Il y a qu'un de mes articles a fait saisir le
journal, et que le propriétaire a été condamné à vingt
mille florins d'amende et à cinq ans de prison.
LE CHEVALIER. Et tous les rédacteurs exilés, ban-
nis... Vous voyez... un débris.
LÉO. Vous avez bien fait de venfi: à moi, si vous avez
pensé que je pusse vous être utile.
LE CHEVAUER. Jc VOUS avoue, monsieur, que je ne
compte que sur vous.
LÉO. Je vous remercie de votre confiance... Où êtes-
vous logé?
LE CHEVALIER. Ici, dans la ville... à l'Empereur
Romain.
LÉO. Permettez-moi d'être votre hôte. Karl, vous
ferez transporter ici les effets de monsieur... Vous êtes
chez vous, monsieur le chevaHer. Vous devez être fa-
tigué... le domestique va vous indiquer votre appar-
tement.
LE CHEVALIER. Mais, moDsieur, je ne sais si je dois
accepter...
LÉO. Je vous en prie; dans un instant j'aurai l'hon-
neur de me rendre près de vous.
MARGUERITE. Maintenant, Léo^ que comptez-vous
faire?
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 128
LÉO. Je compte payer Pamende et me constituer
prisonnier !
LE PROFESSEUB. A la boûno heure, voilà qui est par-
ler!
BLàNA. Je te quitte un instant, Marguerite ; mais tu
auras des nouvelles de moi bientôt; ne t'effraye pas,
mon enfant.
YL — Les mêmes, ixciptê DIANA.
MARGUERITE. Oui... Oh I mouDieu^mou Dieu, Léo,
que dis-tu là?
> LÉO. Venez ici tous deux : ne pleure pas, Margue-»
^rite^ ou j'irai, tu iras ; je sais que tu m'aimes, et je t'ai
prise pour la bonne comme pour la mauvaise fortune.
MARGUERITE. Oui I OUi !
LÉO. Maintenant, écoutez-moi. Un père de famille»
ruiné par moi^ est en prison pour moi* Moi, je suis
ici, libre, heureux et tranquille ; je puis jeter cette
lettre au feu, nourrir cet homme qui l'a apportée, et
qui n'en demande probablement pas davantage ; et,
aux yeux du monde, j'aurai fait à peu près ce que
je dois faire; seulement pour moi, je serai un miséra-
ble et un lâche, et je me mépriserai. Votre avis, mon
père?
LE PROFESSEUR. Lo mot dcRégulus ; ACarthagel...
LÉO. Ton avis, Marguerite?
MARGUERITE. Je te Suivrai partout, et, partout où
je serai avec toi, je serai heureuse.
LÉO. Tu es une digne femme et un noble cœur !
Vous, mon père-, c'est convenu, vous êtes uo vieu^
Romain, l^aintenant, ^mni ^ rar|[ent,M
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1S& SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
LE PROFESSEUR. Tu peux veodre tout, pourvu que
tu me laisses mes livres.. .
LÉO. Il n'est pas besoin de cela, mon père : gardons-
nous de grandir notre sacrifice à la mesure de notre
fierté ; vingt mille florins à payer, c'est la moitié à
peu près de notre petite fortune... et avec le reste...
Pardon, mademoiselle de Yaldeck, si nous nous occu-
pons devant vous...
LE PROFESSEUR. Elle ost sortic.
MARGUERITE. Et quRud partirous-nous ?
LÉO. Le plus tôt possible, Marguerite : il y a là-bas
un homme qui tient la place que je dois tenir, et qui
n'a peut-être pas, comme moi, un père, une femme^
dévoués à sa fortune. Je monte près clu chevalier
pour connaître tous les détails que cette lettre ne m'ex-
plique pas.
LE PROFESSEUR. Je VOUS suis, j'ai besoin de tout
savoir aussi.
VIL — MARGUERITE SIULE,
. Et maintenant, pleurons en liberté; ahl Dieu I je
ne suis pas une de ces femmes romaines dont mon
père parle souvent, moi; voilà toute ma gaieté per-
due, tout mon bonheur détruit ! et je dis mon bonheur,
je devrais dire seulement ma tranquillité !...
VIII. — MARGUERITE, FRANTZ.
MARGUERITE. Ah I mou ami I
FRANTZ. Marguerite I
MARGUERITE. Entre votre venue et votre retour, il
s'est passé des cliores bien tristes t. ..
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(
SCÈNES DE LÀ VIE ALLEMANDE. 125
PRANTZ. Oui t
MARGUERITE. YoUS SaveZ...
FRANTZ. Je viens d^un lieu où des hommes du peu-
ple se réunissent, mais où i*on sait tout en même
temps qu'aux palais des princes. Votre mari , Léo
Burckart, est le même homme que le publiciste Cor-
nélius...
MARGUERrrE. M'est-co pas une chose dangereuse à
dire?
FRANTZ. Tout le monde le sait aujourd'hui. Votre
mari est condamné à vingt mille florins d'amende, à
cinq années de prison.
MARGUERITE. Nou, cc u'est pas lui qui est condamné,
c'est le propriétaire du journal où il écrivait.
FRANTZ. J'ai bien dit : car votre mari est un hon-
nête homme, et son devoir était tracé. Quand partez-
vous ?
MARGUERITE. Jc ne sais... demain...
FRANTZ. Sa marche sera un triomphe ; et le pays
sera soulevé peut-être avant son arrivée.
MARGUERFTE. QuO diteS-VOUS?
FRANTZ. Je dis... que cet homme est gran^; ou du
moins que le ciel lui a donné l'occasion de le paraî-
tre!
MARGUERITE. Oh I ce que vous m'apprenez-là 9^
Frantz, m'effraye... plus encore que tout le reste t
FRANTZ. Dites-lui...
MARGUERITE. Voulez-vous lo voir lui-même?
FRANTZ. Non... dites-lui que la Société des frères
de la Jeune-Allemagne^ réunie en te moment dans
la salle du consistoire, lui enverra trois députés pour
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«26 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
lui offrir, au nom de la patrie, de payer les frais de
Tamende à laquelle il est condamné.
MARGUERITE. Frantz !•••
LE DOMESTIQUE. Il y a là encore une personne qui
demande à voir monsieur.
MARGUERITE. Allcz Tavcrtir et faites entrer. Frantz,
vous me quittez ainsi?
FRANTZ. Il le faut.' Adieu. (Frantz et le Prince se
regardent avec attention en se rencontrant à la porte.)
IX. •-*- MARGUERITE , LE PRINCE.
LE PRINCE. Vous êtes la femme de M. Cornélius. ••
je veux dire de M. Léo Burckart?
MARGUERITE. Oui, mousicur.
LE PRINCE. C'est bien. Soyez assez bonne pour faire
que nous ne soyons pas dérangés dans Tenlretien que
nous allons avoir ici.
MARGUERITE. Il mc Semble quo^tout cela est un
rêve. (Elle sort.)
X.— LÉO, LE PRINCE.
LÉO. Monsieur.
LE PRINCE. Je suis Ic prince Frédéric-Auguste.
(Léo s'incline.) Asseyons-nous. Personne ne peut-il
nous entendre ?
LÉO. Personne.
LE PRINCE. Je sais le malheur qui vient de vous
frapper.
LÉO. Vous savez...
LE PRINCE. Oui, cette affaire de journal ; j'ai un
démon familier qui me dit tout. Je ne passe pas à tra-
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 1Î7
vers rAllemagne en simple voyageur, comme il me
plaît de le laisser croire ici. Je reviens dans ma patrie
en prince; puis-je vous être bon à quelque chose?
LÉO. Oui, monseigneur, et vous pouvez me rendre
un très-grand service.
LE PWNCE. Lequel ?
lSo. Vous pouvez obtenir de S. A. le prince ré-
gnant que l'application du jugement qui frappe un
innocent soit faite au véritable coupable, et que je
sois substitué aux lieu et place du gérant, pour subir
les cinq ans de prison, et pour payer les vingt raille
florins d'amende.
LE PRINCE. J'ai mieux que cela à vous offrir,
LÉO. Oui ; mais alors, monseigneur, c'est peut'^être
moi qui ne pourrai plus accepter.
LE PRINCE. Et pourquoi?
tto. Parce que je ne demande point grâce, mais
justice; je réclame toute justice, mais je refuserais
toute grâce. Mon opposition a été la lutte loyale du
faible contre le fort, et la réclamation que je vous
adresse n'est pas la mise à prix de ma conscience...
LE PRINCE. — Rassurez-vous; j'ai à vous faire des
propositions que vous pouvez entendre; il ne s'agit
pas d'un de ces marchés qui avilissent à la fois celui
qui achète et celui qui vend , mais d'un contrat qui
doit nous honorer tous les deux.
LÉO. Je vous écoute, monseigneur.
LE PRINCE. Ces principes que vous avez avancés
comme citoyen, ces théories que vous avez émises
comme publiciste, ne sont-ce point de vains sys-
tèmes philosophiques ou de pures utopies sociales , e
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138 SOUVENIRS D^ALLEMAGNE.
les croyez-vous applicables vraiment à notre époque
et à notre pays.
LÉO. Mais.., sans doute...
LE PRINCE. Parlons sérieusement* Les grands es-
prits sont dangereux dans la politique usuelle. Ils sont
les hommes de Tavenir ou du passé; le présent les
méconnaît ou bien il en est méconnu. Ne trouvez-
vous pas quMl est étrange de voir le, génie de chaque
temps employer constamment sa force à renverser au-
jourd'hui ce qu'il eût constitué hier, ou ce qu'il re-
fera demain?
LÉO. Penser ainsi, n'est-ce pas méconnaître l'éter-
nelle loi du progrès?
LE PRINCE. Ahl j'aime mieu^ y croire!.... et d'ail-
leurs ma part est si belle que j'aurais tort de refuser
quelque chose aux sympathies de la foule, fussent-
elles irréfléchies. Toute génération nouvelle a ses pas-
sions comme tout homme, et la passion, n'est-ce pas
ce qu'il y a de plus beau sous le ciel? Religion,
guerre, liberté, ce sont là les amours des peuples : et
qu'importe si l'une conduit au martyre, l'autre à la
servitude, l'autre au néant?
LÉO. Vous traitez légèrement ces questions , mon-
seigneur ; que Dieu vous fasse la grâce de n'avoir pas
un jour à les envisager de plus haull Vous parlez là
de l'excès qui perd tout; et la passion qui Conduit àla
mort n'est pas celle qu'il faut désirer quand on est
chrétien. La liberté n'est pas pour nous une amante
insensée, mais une chaste épouse, et nous demandons
que le nœud qui nous unira soit reconnu par le
prince et béni par le ciel.
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. iS»
LE PRINCE. Je sais toute la modération de vos prin-
cipes^ toute la légitimité de vos espérances; et pour-
tant vous avez mis en danger la sûreté d'un grand
pays... Vous philosophe, vous écrivain, vous avez ou-
vert une porte à la guerre et une autre à la révolte*. •.
Qui les fermera mainienant?
LÉO. Que dites-vous, monseigneur, ai-je donc un
tel pouvoir, et cela est-il en effet?
LE PRUfGE. Ne faîtes pas de fausse modestie; vous
savez qu'il y a des paroles qui tuent, et que, grâce à
la presse, l'intelligence marche aujourd'hui, sur la
terre, comme ce héros antique qui semait les dents
du dragon I Or, vous avez laissé tomber la parole sur
une terre fertile ; si bien qu'elle perce le sol de tous
cotés, et qu'elle va nous amener une terrible récolte,
si celui qui l'a semée n'est point là pour la recueillir.
LÉO. Qu'est-il donc arrivé déjà?
LE PRINCE. Une émeute a éclaté à la suite de la
condamnation du journal auquel vous adressiez vos
articles. Elle a été comprimée aussitôt ; mais mon frère
Léopold, ce prince faible, qui m'avait exilé, comme il
vous avait banni, s'est retiré dans un couvent aux
premiers instants de trouble, et n'en a plus voulu sor-
tir ensuite. C'est sur moi qu'il rejette cette lourde
couronne que vous avez imprudemment ébranlée.Yoilà
pourquoi je viens à vous, monsieur.
LÉO. Votre Altesse voudrait . .
LE PRINCE. Écoutez : nous n'avons pas un instant
à perdre; convenons de tout. Il y a dans les pouvoirs
une hiérarchie qu'il faut respecter. Dès à présent vous
dbyCoogk
180 ' SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
serez conseiller intime; dans un mois député à la
diète, un mois après ministre.
LÉO. Ce serait donc à moi maintenant de faire mes
réserves et mes conditions.
LE PRINCE Je sais tout ce que vous allez me dire.
Tous tenez à réaliser certaines idées contenues dans
vos écrits. Vous en croyez Texécution possible, et je
partage votre conviction et votre désir. J'ai discuté
souvent à Londres, avec plusieurs des hommes poli-
tiques les plus célèbres de ce temps-ci, votre plan
de fédération entre les petits États souverains de l'Al-
lemagne ; le traité de commerce dont vous avez fixé
les bases ; la résistance qui peut être opposée par nous
à l'envahissement des grandes puissances : tout cela
nous a séduits comme pensée libérale et convaincus
comme application. Vous me demanderez des garan-
ties. Je suis prêt à accorder ce qui sera juste et pos-
sible.
UEO. Mais j'hésite, moi, monseigneur..* Je voudrais
réfléchir*».
LS PRINCE. Vous hésitez, monsieur? quand je vous
offre toute liberté, tout pouvoir I vous hésitez 7 et vous
avez bien osé tout menacer, tout ébranler, tout ruiner
peut-être. La critique vous a été facile, et vous reculez
devant l'œuvre ! Vous avez pris de votre propre volonté
un pouvoir sur les esprits , dont vous ne voulez user
que pour le mal et le désordre I... Ah I monsieur! de-
vant Dieu qui nous voit et qui a attaché à votre talent
les devoirs qu'il a marquées à ma position; devant
Dieu qui juye ici l'écrivain et le prince... vous n'avez
pas le droit de me répondre nont
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 131
Uo (avec effort). C'est vrai,
i£ PRINCE* Où donne cette porte? dans votre cabinet?
lio. Oui.
i£^[pRiNCE. Je vais écrire et signer les conventions
qui seront faites entre nous. Réfléchissez, monsieur,
afin de n'oublier aucune des observations que vous
aurez à me soumettre.
Ce n'est pas ainsi que j'avais compris ma vie I et
j'avais mis plus d'espace entre mon humble position
et ma haute espérance. Pouvais-je prévoir qu'une main
inconnue viendrait tout à coup m'enlever de terre et
me faire franchir en un jour tant de degrés glissants,
tant d'échelons fragiles?... Qui me donnera l'expé*
rience de toutes ces épreuves, ou plutôt la confiance
de m'en passer? Ah I si je pensais être autre chose ici
qu'un instrument dans les mains de la Providence,
j'aurais peur à présent... je fuirais comme un lâche
a^-ant le combat; je m'échapperais d'ici sans détour-
ner la tête : car le mal que j'ai fait est grand si je n'ai
pas la force de mieux faire! Mais il me l'a bien dit, lui;
je n'ai pas le droit de refuser! Dieu peut me demander
compte de Tidée qu'il a mise en moi, comme il a de-
mandé compte au figuier stérile des fruits qu'il au-
rait dû produire!... Si, comme un homme de peu de
foi, je recule devant un fantôme; si, par ma faute,
à mon refus, un autre vient prendre ma place, et, dé-
tournant la pensée divine de la roule qu'elle allait
suivre, conduit à l'esclavage ceux-là que j'aurais dû
guider dans les voies lumineuses de la liberté... qu'au-
« bigitizedbyVjOOQlC
iS9 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
rai-je à dire un jour en paraissant devant le juge
étemel, quand des milliers de voix s'élèveront contre
moi, criant : Malheur à celui qui pouvait et qui n a
pas osé I Malheur à Tégoïstel malheur à l'infâme I...
Ob l non, non ; Dieu n'a pas mis en moi cette flamme
pour que je l'éteignel Qu'elle me consume, mais
qu'elle éclaire I... Que me veul-onT...
XIL — LÉO, MARGUERITE.
MARGUERITE. Mou ami, tu étais seul?
LÉO. Pourquoi me déranger?... Laisse-moi seul,
Marguerite.
MARGUERITE. Mon ami, j'ai cru bien faire... les
voici I ce sont les jeunes envoyés par une so-
ciété...
LEO. Messieurs...
X[£l. — Les méues, ROLLER, FRANTZ, FLAMiNG.
ROLLER. Parle, toi, Frantz, qui nous a amenés ici,
parle!
FRANTZ. Monsieur Léo Burckart, les frères de la
Jeune-Allemagne, réunis à Francfort, et au nom de
tous les frères des dix-sept États souverains et des
quatorze universités , vous ont voté des félicitations, et
vous offrent de payer Tamende à laquelle la Gazette
germanique est condamnée, par une souscription
publique. (Le prince sort du cabinet un papier à la
vain.)
LÉO. Avant de répondre à votre offre loyale et géné-
reuse, permettez-moi, messieurs, de lire ce papier.
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 199
FLAMiNG (regardant le prince). Je connais les traits
de cet homme.
LÉO, signant. Je n'ai plus d'amende à payer, mes-
sieurs; je rentre enfin dans ma ville natale; mais j y
serai libre. Je suis plein de reconnaissance envers les
membres de cette association, dont j'ignore les statuts
et les desseins ; mais leur bonne volonté me devient
inutile. La personne que voici est le prince Frédéric-
Auguste^ notre nouveau souverain.
MARGUERITE. Léo ! quel changement !
LÉO. Pauvre Marguerite!... mieux eût valu peut-
être la ruine et la prison i
dbyGoogk
SECONDE JOURNÉE.
La salle commune d*un hôtel de belle apparence; un gros poêle
allemand, des tables rangées comme peur une table d*hdte. — A
drpitQ, un escalier montant à une cliambre» — A gaiiche, une
grande entrée intérieure donnant dans les appartements princi-
paux. — Un orchestre pour les jours de bal. — Au fond du théà*
tre on aperçoit la route; en travers, une barrière peinte aux
couleuis du prince, les deux montants sont surmontés de lions
héraldiques.
t — FLAMING, ROLLERi DIEGO, TROIS AUTRES ÉTUDIANTS.
ROLLER. Hôtel du Soleil ! C'est magnifique ; et il
faut espérer que ce sera cher ; hôtel tenu à l'anglaise,
cuisine française... rien d'allemand que le poêle I
Mousserons très-bien ici... Holà! hol Thôtelier.
DIEGO. Ohé ! la maison I les bourgeois I les philis-
tins damnés !
TOUS. Du tabac!.... du feu!.... de la bière!.... du
vin!
l'hôte. Messieurs! messieurs! (A part). Des étu-
diants? je suis perdu ! ^
ROLLER. Ne regarde pas sur la route, nous n'avons
pas d'équipages.
l'hôte (à part). Ils ne sont que six! (Haut.) Mes-
sieurs, ma maison n'est pas une auberge.
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SGËlfES DE LA TIE ALLEMANDE. IM
ROLLER. Alors c'est une taveroe.
l'hôte. Non, messieurs.
ROLLER. Encore un mot*. • et nous allons en faire un
coupe-gofge.
l'hôte. C'est ici unhôtel^ messieurs.
ROLLER. Un hôtel T Qu'est-ce que c'est que cette
aristocratie de domicile I ... Nous te faisons l'honneur
de t'amener ce soir toute l'université, et ta maison
sera ce que nous voudrons qu'elle soit, entends-tu?
Nous ferons barbouiller une enseigne bachique; nous
décrocherons ton Soleil d'or^ et nous intitulerons toit
établissement : Cabaret du sauvage... EsAn content?
l'hôte. Toute l'université ce soir? Ah! Mes-
sieurs I...
ROUER. Tais-toi!
FLAMiNG Va nous chercher de la bière.
DIEGO. Va nous chercher du vin.
FLAMiNG. De la bière et du vin.
l'hôte. Messieurs, pardon. Nous avons ici des
voyageurs qui dorment, de grands personnages...
FLAMiNG. Après l'empereur et les femmes, les étu-
dians sont les plus grands personnages qui soient.
DIEGO. Après les femmes et avant l'empereur.
FLAMING. Cela dépend des opinions. Va nous cher-
cher à boire, ensuite nous t'expliquerons nos idées.
l'hôte. Mais...
ROLLER. Et quand cela t'ennuiera que nofus frap-
pions sur les tables, nous frapperons sur les car-
reaux.
l'hôte. Je suis ruiné, perdu I
hbrmann C'est bien dit.
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196 SOUVENIRS D*ALLEMAGNE.
FLAMiNG. Est-ce assez grand seulement, cette salle?
ROLLER. La plus grande du village, assurément.
DIEGO. En jetant bas cette cloison, on donnerait un
peu plus d*aisance.
ROLLER. Bah I nous ne serons gênés qu'au comroen*
cernent ; quand la moitié des buveurs de bière aura
roulé sur le parquet, l'autre moitié sera extrêmement
à Taise. Une bonne orgie a toujours deux étages , le
dessus des tables et le dessous.
l'hôte. Voici de quoi vous rafraîchir, messieurs,
mais, au nom du ciel^ parlez moins haut ; ne fumez
pas, et retirez-vous tranquillement quand vous au-
rez bu. Nous avons ici une dame et un voyageur qui
paraît fort distingué.
ROLLER. Eh bien I nous inviterons ton voyageur à
boire avec nous, et la dame... A quoi Pinviterons-
nous, la dame?... ma foi, à s'en aller au plus tôt; car»
dans une heure seulement, ce ne sera pas la place
d'une dame ici.
l'hôte. Grand Dieul
ROLLER. On va tcîut t'expliquer...
IL -- Les mêmes, le chevalier PAULUS.
HERMANN. Est-ce-là le grand seigneur ?
l'hôte. Non, tnessieurs, c'est son ami.
DIEGO. J'ai déjà vu cette figure.
le chevalier. Monsieur l'hôte, je vous demanderai
la carte des vins. Je voudrais tremper un biscuit dans
quelque chose d'un peu... cordial, en attendant le
dîner.
l'hôte. Voici la carte, monsieur le chevalier. Vins
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 187
du Rhin, vins du Palatinat, vins de France... Trente-
deux articles.
LE CHEVALIER. Il suffit d*un scul, s'U cst boD. (Il
lui indique un vin sur la carte).
ROLLER (à l'hôte). Ce seigneur vient de se lever?
L*HÔT£. Ils sont arrivés dans la nuit.
DIEGO. Mettez deux verres.
LE CHEVALIER. Qu'est-ce que c'est?... un étudiant?
DIEGO. Qu'est-ce que c'est? un...
LE GHEVAUER. Tais-toil... Diégo?
DIEGO. Paulusl (lisse serrent la main en se croisant
les pouces à la façon descarbonari.)
LE CHEVALIER. Tu vious de Fautro monde.
DIEGO. Du nouveau monde s'entend. Je ne suis pas
un revenant, je suis un voyageur.
LE CHEVALIER. Tu tious toujours le même article.
DIEGO. Toujours des révolutions. Les rois s^en vont,
je les pousse.
LE CHEVALIER. Ceux de ce monde-ci sont plus so-
lides.
DIEGO. Aussi, j'y vais posément : j'étudie ; je fais
partie de l'université de Leipsick pour l'instant, tu
vois.
LE CHEVALIER. Et qu'cst-cc quc tu y apprends?
DIEGO. Les sciences abstraites.
LE CHEVALIER. Et qu'cst-ccque tu y enseignes?
DiiGO. Le maniement de la canne à deux bouts, l'u-
sage du stylet et quelques jeux de hasard de mon in-
vention.
LE CHEVALIER. Bravo Mexicaiu I... descendant de
Fernand Cortez 1... tu as bien descendu.
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i«8 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
miw. N'est-ce pas? Moil un ancien membre du
gouvernement provisoire de Tampico ! un ex-^ambassa^
deur de Bolivar à la république du Pérou.
LE CHEVALIER. Tu es bien vieux, aujourd'hui, pour
un étudiant I
DIEGO. On est toujours jeune pour apprendre. Une
autre bouteille... Et puis, sais-tu? me voilà parmi ces
bons jeunes gens allemands : on me respecte, on me
paye à boire, et les marchands me font crédit. Quand
arrivera le grand jour, je me lèverai comme un seul
homme I... Et loi,, es-tu toujours fidèle?
LE CHEVALIER. Fidèle à uos serments, le même dans
les deux mondes... la eharbonnerie couvre la terre ;
Toici ma pièce de crédit. (Il lui montre une médaille
au bout d'un ruban caché sous ses habits.)
DIEGO. Fort bien. T'occupes-tu des sciences ? te
livres-tu toujours à la recherche des antiquités mexi-
caines?
LE CHEVALIER. Cela était bon sur l'autre continent
Depuis, j'ai fouillé Pompéi^ Herculanum^ Aquilée...
Hélas I les choses antiques y sont de fabrique moderne,
on n'y découvre que ce qu'on y enterre?
DIEGO. Mais ici?
LE CHEVALIER. Je suis] secrétaire d'un ministre
futur.
DIEGO. Le nouveau conseiller intime?
LE CHEVALIER. Léo Burckart. J'écrivais dans le
même journal que lui... On nous a saisis^ proscrits,
ruinés!
DifiGo. Mais^ sous le nouveau prince^ vous voilà ré-
tablis^ décorés, subventionnés I
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8CÈNBS DB LA VIE ALLEMANDE. iZ9
LE cHEYALiER. Aussi, tu Yois, je me débaraise de
Tor du pouvoir le plus que je puis.
DIEGO. Enfin, tu sers la tyrannie.
LE GHEVAUER. N'est-co pas uD de nos règlements?
ne devons*pous pas accepter les places qui nous sont «
offertes^ afiA d'aider^ au besoin, nos amis, el de
nous... retourner dans l'occasion ?
DIEGO. C'est possible ; mais moi, ce n'est pas ma
manière de voir. Je suis un pauvre diable ; j'ai usé mes
souliers et mes pieds encore plus souvent sur tous les
ehemins de la terre; voyageur de la liberté, depuis
deux ans seulement, j'ai couru toutes les universités
d'Allemagne pour transmettre la lumière de l'une à
l'autre... Mais, à chacun sa spécialité... C'est bien.
LE ghetalIer. Et aujourd'hui tu te remets en
route?
DIEGO. Non. Cette fois, je suis comme cet homme
des légendes, derrière lequel marchait toute une forêt.
L'université vient ici en masse.
LE CHEVALIER. Ahl ahl c'ost uuo révolte I
DIEGO. Non. C'est une folie, une équipée d'enfants ;
l'avenir seul peut en faire quelque chose de présenta-
ble. Nous mettons la ville en rumeur pour venger la
mort d'un chien ,, comme dans les Brigands de
Schiller, pure imitation ; mais pour des têtes alle-
mandes...
LE CHEVALIER, Dis-moi tOUt.
DIEGO. Un jour...
LE CHEVALIER. Cela commenco comme un conte.
DiJiGO» Et cela deviendra peut<-étre de l'histoiret et
de l'histoire sanglante.
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UO SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
LE CHEVALIER. J'écOUte.
DIEGO. Tu sais que danjs chaque université les étu-
diants élisent un roi.
LE GHEYALiER. Partout de la servitude.
DIEGO. Donc, il y a huit jours, Sa Majesté Max P',
roi des Renards, tyran des Pinsons* et protecteur des
associations provinciales, passait avec ton serviteur
devant la porte d'un boucher. Le chien royal (tu sais
que tout étudiant a un chien] se crut en droit de pré-
lever un impôt sur l'étalage du marchand. Le boucher,
au lieu de s'en prendre à nous, lance sur le caniche
un dogue corse, qui ne lui a donné qu'un coup de
dent, mais qui lui a cassé les reins.
LE CHEVALIER. Eh bien I
DIEGO. Eh bieni tu ne comprends pas I... Nous
avons rossé le boucher et ses garçons au moyen des
cannes ferrées dont tu vois un échantillon. Les bour-
geois sont sortis avec des fusils^ des épées... Quelques
camarades qui passaient se sont rangés derrière
nous..; Une bataille superbe I Deux chiens et trois
marchands un peu éreintés^ un peu tuési... Voilà
toute la ville en révolution... On nous arrête... L'uni-
versité sort en désordre, et nous délivre en démolissant
la prison où nous étions, à n'en pas laisser une pierre
sur l'autre. L'affaire va devant les juges; on nous con-
damne, et nous, nous condamnons la ville I nous l'a-
bandonnons. La ville ne vit presque q ue de notreséjour,
de notre <lépense... nous la prenoi^s par la famine...
(i) Termes usités chez les étudiants pour qualifier les andeiis ou
les nouveaux.
dbyGoogk
SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. ihi
nous nous retirons sur le Mont-Sacré^ comme le peu-
ple romain.
LE CHEVALIER. Cela peut aller loin...
DIEGO. N'est-ce pas?... et le tout pour un cbien es-
tropié; mais c'était un beau cbien I
LE CHEVAUER. Ah çal je ne vous vois là encore que
six ou sept.
DiÉGo.Va regarder un peu sur la route, la vallée est
toute noire d'étudiants en marche. Dans une demi-
heure ils se seront abattus sur ce village comme une
nuée de sauterelles. Tiens, les Renomistes en tête....
ensuite lesRenards^ les Pinsons; après, les voitures
de bagages, les chiens, les femn\es... et les créanciers
qui ne nous perdent pas de vue. Pauvres gens! qui
sait où nous les conduirons?
LE CHEVAUER. Ce uc scra pas à la fortune I
DIEGO. Adieu , nous allons rejoindre le gros de
l'armée ... Sois toujours fidèle comme autrefois ,
toujours un bon frère... incorruptible! nous aurons
quelque chose à faire bientôt.
LE CHEVAUER. Dans le bavardage de ce fou, il y a
des choses bonnes à savoir. Merci, monsieur le reprér
sentant de la propagande américaine; conspirateur
d'enfance, étudiant dans vos vieux joursl...
iri. — L'HOTE, LE CHEVALIER, puis LÉO BURCKART.
l'hôte. Les voilà partis; mais tout à l'heure...
(Léo entre.) Je vous demande encore mille fois par-
don, monsieur ; ne jugez pas ma maison par ce qui
vient de se passer... C'est un hôtel, le plus bel hôtel
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m dOUVËNlflS D'ALLEMAGNE.
d6 rendrôit, et non une taverne d'étudiants» Je &uift
déshonoré, monsieur.
LÉO. Rassurefc-vous. Je voulais aujourd'hui même
vous quitter pour me rendre à la ville, où des affaires
m'appellent sans retard. Nous partirons plus tôt. Voilà
tout... mais, pour vous-même, soyez tranquille , je
connais les étudiants, c'est une noble race, un peu
turbulente, uji peu folle; mais là est l'honneur etî'a-
venir de l'Allemagne!
l'hôte. Us vont tout briser Ici, monsieur; tout man**
ger, tout boire !
LÉO. Ils payeront.... Tout sera Tpayé, quoiqu'il ar-
rive, croyez-en ma parole. Faites porter cette lettre,
monsieur.
IV. — LÉO, LE CHEVALIER.
Lfto. Je vais donc m'e mettre à Toeuvrel J'ai là de-
vant moi une ville! une grande ville I pleine d'.intelli*^
genoe* d'industrie et de mouvement! Ah I près del'ac*
tion, toute ma crainte s'éloigne et tout mon sang se
rafraîchit. Cette foule qui monte vers moi, cette cité
qui fume et bouillonne là-bas; tout cela est sous ma
main : mon Dieu I suis-je plus que les autres? Hélas I
non, si ton esprit ne descend pas en moi ! (Apercevant
le chevalier.) Vous étiez là...
LE GHBYALiEE. Depuis l'entrée de ces jeunes gens,
monsieur.
LÉO. Ils sont donc toujours fous, nos bons étudiants 7
LE cHEVAnER. Voussavcz ce qui s'est passé?
LÉO. Oui ; rhôte m'a tout raconté. La ville est et
ipouvement pour une ridicule éc[uipée^ ppi}f rien#.4Ét
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SGË1IB8 DB LA VIE ALLËIfAffDB. UI
ce n'est pas une chose commode, voyet-votis, qae de
gouverner des enfants à qyi Ton a dit un jour qu'ils
étaient des héros, et de mettre en pénitence des éoo-
liers qui sont revenus de Paris avec autant de halafres
faites parles sabres français que par les rapières dont
ils se servent dans leuis duels. Il faut bien leur pas-
ser quelque chose et tolérer l^rs privilèges pour
qu'ils en respectent d'autres!...
LE GHBYALIER. YOUS UC SavOZ paS tOUt.
LÉO. Quoi donc?
LE GHETALiER. Sous ce tumulte d'écoIiers,il y a des
hommes qui agissent. Les sociétés secrètes travaillent
ici comme partout Les negros ^ Espagne, les carbo-
nari en Italie, ici les membres delà Jeune-Allemagne
et de l'Union de Yertu.
l6o.. Vous avez appris.
LE GHEYALiER. J'ai rencoutré là jusqu'à des affiliés
du nouveau monde
LÉO. Vous en êtes donc, vous, de ces sociétés?
LE CHEVALIER. Ne VOUS souveuez-vous pas que je
faisais partie d'une rédaction de journal dont les idées
étaient assez avancées... sous le précédent gouverne^
ment?
• LÉO. Ah t.. . c'est bien,
l'hôte. Un roulement de voiture! encore des voya-
geurs, grand Dieu ! et être obligé de les renvoyer.
(A son garçon.) Il n'y a pas de paquets à descendre,
va...
V. — Les mAmes, DIANA.
*l'hôte. Et même.... je parie que c'est une An-
glaise?
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iàk SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
tËo. C'est mademoiselle Diana de Waldeck. (A
rhôte.) Avertissez madame.
DIANA (gaiement.) Voici justement notre nouveau
conseiller... et je ne sais quoi encore... en service
très-extraordinaire.
LÉO. Quelle heureuse rencontre!. .
DIANA. Non. C'est une visite
VL — Les mêmes, MARGUERITE.
MARGUERITE (entrant). Diana I
DIANA. J'ai appris que vous arriviez. Vous savez tout ;
les étudiants font du bruit dans la ville. Il est impos-
sible d'y entrer.
LÉO. Cependant nous allons essayer. Les étudiants
se retirent en masse... Alors, dans quelques heures, la
ville sera fort paisible. Nous prendrons un détour pour
nous y rendre.
MARGUERITE. Léo I vraiment, tout cela n'est pas ras*
surant... Si nous retournions sur nos pas.
DIANA. Vous comptiez vous loger là-bas ; je vous
préviens qu'ils ont cassé les vitres partout; trouvez-y
une maison sans fenêtre, à la bonne heure. Le moyen
d'y passer la nuit. J'ai bien peur que demain la ville
ne soit enrhumée.
MARGUERiiE. Ah ! tout Cela t'amuse, toi, Diana I
DIANA. Parce que je viens te tirer de peine. Je veiHe
sur toi comme un bon ange, pendant que ton mari
veille sur nous tous ; ce qui l'empêchera de veiller
sur sa femme naturellement.
LÉO. Mon devoir ne m'appelle pas à combattre oe
tumulte dont rien ne m'avait prévenu; j'en ai com-
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. ftAS
pris parfaitement d'ici toutes les causes ^ tout le peu
d'importance; les précautions déjà prises par les ma-
gistrats suffiront à rétablir l'ordre, croyez-moi.
DIANA. Aussi n'ayons-nous nulle crainte sérieuse ,
monsieur ; ce n'est pas à de telles épreuves que nous
attendons votre génie. Voilà ce qui arrive : Toute
la haute société de la ville a fait dès hier soir ce que
les étudiants font aujourd'hui. On s'est répandu dans
les châteaux, dans les villas; et, pour faire voir à l'é-
meute qu'on ne la craint pas, ou plutôt que l'on
compte sur sa galanterie, cette émigration en masse a
été partout le prétexte de réunions charmantes, de ban-
quets et de bals chez les principaux seigneurs des en*
virons.
LÉO. Cela est fort prudent et de fort bon goût.
DIANA. Il y a notamment ce soir une fête ravis-
sante dans le château de la grande-duchesse ; le
prince n'étant pas à sa résidence. C'est le plus brillant
rendez-vous qu'on puisse se donner. Vous êtes atten-
dus, vous souperez, vous danserez, et puis l'on vous
trouvera un appartement ; après quoi, vous ferez de-
main votre entrée dans la ville, pacifiée et délivrée
pour longtemps de toute université, car j'espère bien
que ces messieurs seront renvoyés à leurs parents.
Voici deux lettres d'invitation.
LÉO. Tout cela est fort bien arrangé ; mais il faut,
moi, que je me rende à la ville. Puisque vous avez
tant déboutés, madame, emmenez me femme au châ-
teau ; qu'elle s'amuse, qu'elle danse, si elle n'est pas
trop fatiguée de sa route. Moi, je pars, je vais voir im
peu ce qui se passe là-bas.
dby Google
146 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE*
MAEGUEBps. MoD Dieu I Léol me laisser aiotî
seule; mais je ne te quitterai pas. Non , je t'acoompa
gnerai à la ville, quoiqu'il paisse arriver I
LÉO. Ce n'est pas l'occasion de faire preuve de dé-
vouement. Ce que nous propose ton amie est fort
simple, et je l'en remercie de tout mon cœur. Tajras
au bal, parce qu'il faut que la femme d'un homme
d'État s'habitue à faire bonne contenance dans les in-*-
stants difiSciles : parce que, depuis une heure, je
brûle d'être dans la ville, et que c'est toi seulement qui
me... ehl oui, qui m'embarrasses, qui me gènes.** Tu
peux rester ici, les étudiants y viennent. Va à cette
fête, résigne^toi ; dans la nuit j'irai vous rejoindre et
vous porter des nouvelles.
MARGUERITE. Ahl fais de moi ce que tu voudras,
Diana; je suis bien souffrante. Ne pouvons^ous aller
au château sans paraître à ce bal ?
DiAi^A. Viens t'habiller, viens. (À Léo.) Elle dan»
sera, je vous le jure. (Elles sortent).
LÉO. Pauyre femme I Mon Dieu I mon Dieu I avais--je
le droit de compromettre son bonheur en faisant le
sacrifice du mien? Monsieur le chevalier, vous acom-
pagnerez ces dames au bal, si vous voulez. Voici une
invitation; vous avez ce qu'il vous faut?...
PAULUS. Un habit à la française parfait. (Seul).
Chez la grande-duchesse? presque à la cour... Oh!
ohl... fort bien... (Il sort après Léo, en apercevant
Frantz et Flaming.)
VIL —FRANTZ, FLAMING, EN costume d'étuduict,
fRANTz. Et tu les as VMsf.M
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 1&7
PLAMUiG. Lui seulement, te dis«je; lui que nous
venons de rencontrer; mais sans doute elle est dans
rhotel. On parlait d'une dame ici, et je crois que
H. Burckart est un homme de mœurs trop pures pour
emmener une autre femme que la sienne.
FRANTZ. Mais il est monté à cheval à detix pas d*ici, .
Flaming; il se dirigeait vers la ville*
rLAMiNG. Eh bien I interroge Thôte.
FRANTZ. Non. Je reste ici seulement
FLAMING. Alors j'iuterroge moi même. Holà I
l'hôte. Qu'est-ce que veut monsieur?
FLAMING. Écoute. Il y a une dame ici, n'est-ce
pas?
l'hôte. Il y en a deux.
FLAMING. Bon.
FRANTZ. C'est Diana. J'ai reconnu son équipage et
sa livrée. Il suffit.
FLAMING. Que veux-tu faire?
FVANTz. J'attends. Tu ne comprends donc pas? Je
connais la femme de H. Léo Burckart.
FLAMING. Et tu ne le conais pas, lui?
FRANTZ. Mon Dieu! comment veux-tu que je le con-
naisse? Tu me fais des questions... Naturellement j'ai
peu de sympathie pour ce futur ministre, et je n'ai
pas tenu à le revoir depuis notre malencontreuse vi-«
site à Francfort.
FLAMING. Mais la société de sa femme ne froisse pas
te3 opinions politiques, n'est-cô pas?
FRANTZ. Tais-toi. Ne dis plus un mot de cela , en-
tends-tu?
FLAMING. Tu vas te fâcher.
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148 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
FRANTZ. Non. Écoute, je veux toat te dire. G'^i la
fille de mon ancien professeur. Tu sens bien que si
j'aimais celte femme, je l'aurais épousée depuis long-
temps.
FLAMiNG. Et si elle ne t'aimait pas, elle?
FRANTZ. Elle m'aurait aimé.
FLAMING. Tu as uu amour-propre...
FRANTZ. Eh bien I ne vois-tu pas que son mari s'en
va, que cette femme est seule, que tout à l'heure la
maison sera pleine d'étudiants.
FLAMING. On entend déjà d'ici le chœur des Ca-
valiers qu'ils chantent à^ pleine voix. Nous avons peu
d'avance sur eux. •
FRANTZ. C'est vrai. Comment se fait-il que son
mari l'ait quittée et qu'elle demeure seule ici ?
FLAMING. Va lui rendre visite.
FRANTZ. Je n'ose. Flaming... ne trouves-tu pas ce
tapage d'écoliers bien ridicule ?
FLAMING. Frantz 1 ne trouves-tu pas cette démarche
d'amoureux bien insensée ?.. .
FRANTZ. Eh I je ne suis pas amoureux I Les voilà qui
approchent. Si c'est comme cela qu'on étudie à l'uni-
versité... Depuis huit jours que je suis arrivé après un
long voyage pour reprendre mon cours de théologie,
je n'ai pas pu attraper une seule leçon, tantôt ce sont
des réunions politiques » tantôt des rixes dans la rue
avec les bourgeois, tantôt des orgies Fla-
ming I
FLAMING. Eh bien?
FRANTZ. Les voici qui descendent. (Les dames pas-
sent dans le fond.)
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SCÈNES DE LÀ VIE ALLEMANDE. ik9
FUMiNG. Tâis-toil
PAULUS (en descendant, rejoint Marguerite et Dia-
na). Mesdames...
DUNA. Merci, monsieuri ma voiture est là, près de
la barrière,
FRANTZ. Où vont-elles?
FLAMiNG. Demande aux domestiques avant que la
voiture soit partie. (Seul.) Ahl quelle patience I Être
l'ami d'un amoureux, c'est conduire un enlant à la li-
sière... Si on lâche, l'enfant se casse le nez; et
Thorame... Oh ! l'homme souvent se casse la tête?
FRANTz. Tu as un oncle chambellan, Flaming?
FLAMING. Oui, j'ai un parent parmi la domesticité
du prince.
FRANTZ. Ton oncle est au château de la grande-du-
chesse , à un quart de lieu d'ici... il peut me donner
une invitation pour la fête, et je trouverai bien un
costume. Tu vas venir avec moi, Flaming.
FLAMING. Allons; aussi bien, voilà le tapage qui
arrive !
\m. — L'HOTE, ROLLEB, HERMANN, CBCEdr d'étodiarts.
l'hôte. C'est la tempête! mon Dieul mon Dieu!
(La scène se remplit de monde. Des bannières sont
plantées au fond du théâtre. Le >i des éludians est
porté en triomphe.
roller. Combien vaut tout ce qui est ici?
l'hôte. Vous voulez acheter ma maison ?
roller. Pas aujourd'hui. Le mobilier seulement.
l'hôte. Il y en a pour plus de deux cvnts florins.
ROJXER. En complant le poêle... faïence de Saxe.
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150 SOCTBNIRS D'ALLEMAGNE.
C'est juste ! Voilà la somme. Les vitres par dessus le
marché. Maintenant délivre-nous de ton aspect ridi-
cule.
l'b6t£. Ah I ah 1 voici le bourguemestre, un in«
stant
HERMANN. H. le bourguemestre.
ROLLER. Attendez, pour l'introduire , que le roi ait
pris place sur son trône... Voilà. (Le roi des étudiants
s'assied sur un fauteuil élevé sur des tables.)
IX.->-Ls8 PRÉGÉOSNTS, LE BOURGUEMESTRE» MARCSAHQ^
HERMANN. Le bourguemestre.
LE ROI. Approchez, monsieur le bourguemestre;
comme nous voulons que tout se passe dans lés rè-
gles, nous réclamons votre présence.
LE BOURGUEMESTRE. Mcssîeurs, j'espèro que vous
respecterez les propriétés.
LE ROL Du moment que nous vous avons fait ve^
nir... Combien avez-vous de miliciens dans votre vil-
lage?
(«ç B0URGU£M]çsTRE. Huit hommes*
LE ROI. Vous les réunirez.
LE BOURGUEMESTRE Us sont sur la grand'placc.
LE ROI. Eh bien I vous les mettrez en sentinelle à
toutes les portes... afin que le désordre ne soit jfas
troublé un seul instant!
LE ROI (à l'un des marchands). Que veux-tu, toi,
philistin ?
LE MARCHAND. MoDseigneur, pardon ; je suis un
malheureux débitant de tabac de cette ville.
LE ROI. £h bien I te doit-on qilelque chose?
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8GË1IB8 DE LA VIE ALLEMANDE. Ul
LE MABGHAND. Oo me doit beaucoup; mais en m*a
pris bien davantage.
LE Boi. Qu'est-ce qu'on t'a pris T.. • c'est impos-
sible.
LE MARCHAND. Mon Dieul ne vous fâchez pas, mon-
seigneur. Pardon ; on n'aurait pas retrouvé dans vos
charrettes couvertes, parmi vos bagages...
LE ROI. Quoi ?
LE MARCHAND. Une femme.
LE ROI. Une femme I
LE MARCHAND. Oui: ma femme I... mon épouse lé-
gitime, messieurs I (Huées des étudiants.)
LE ROI. Un instant I... il n'y a que d'honnêtes gens
ici; voilà un bourgeois qui a perdu sa femme, il faut
qu'elle se retrouve! (Tumulte parmi les étudiants.)
Qu'est-ce que c'est?
HERMANN. Ce u'cst ricH : Un étudiant qui se trouve
mal.
LE MARCHAND, C'ost ma femme«
HERMANN. Respoct au costume I
LE MARCHAND. Yous Rviez promis de me la faire
rendre, monseigneur.
LE ROI. Le jugement de Salomon : chacun la moi-
tié. (A un autre.) Qui es-tu, toi?
DEUXIÈME MARCHAND. Tailleur.
LE ROI. Que demandes-tu ?
LE TAILLEUR. Qu'ou me paye.
LE ROI. Qui est-ce qui te doit?
LE TAILLEUR. M. DiégO.
LE ROI. Ta note.
LE TAILLEUR. Troîs couts florius.
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152 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
LE ROI (à Diego). Reconnais-tu que les vêlements
ont été fournis?
DIEGO. Et usés. Il n'y a rien à dire : ils n'allaient
pas très-bien étant neufs ; mais à présent ils ne vont
plus du tout.
LE ROI. Mais sur le prix?
DIEGO. C'est autre chose.
LE ROI. Combien cela valait-il raisonnablement T
DIEGO. Cent florins.
LE TAILLEUR. Jamais.
LE ROI. Une fois... deux fois...
LE TAILLEUR. Donuez. Hais je n'y ai pas gagné un
sou.
DIEGO. Ni moi non plus.
LE ROI. Et maintenant la musique I
UN TROISIÈME MARCHAND. Môusieur Max...'
UN AUTRE. Votre Majesté...
LE ROI. Silence I
UN AUTRE. Monsieur Max, je suis le restaurateur du
Corbeau...
UN AUTRE. Monseigneur, je suis celui qui monte la
garde (^and on se bat en duel. On me doit six fac-
tions...
UN AUTRE. On me doit quinze cents pots de bière
pour une assemblée...
UN AUTRE. Monseigneur, je promène les chiens des
étudiants pendant les classes...
LE ROI. L'audience est remise à demain. La mu-
sique?
TOUS. La musique!
ROLLER (roulant un tonneau.) Uo instant, mes-
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 158
sieurs, voici de quoi soutenir les voix!... Faites circu-
ler les pots à bière.
UN ÉTUDIANT. C'est du viu !
KOLLER. C'est vrai. Pardon, messieurs, on Ta roulé
pour de la bière ; mais il se trouve que c'est d'excel-
lent vin du Rhin : excusez.
LE ROI. Allons, on t'excuse. La musique !
UN MUSICIEN AMBULANT. <}ue faut-il VOUS jouor, mon
empereur?
UN ÉTUDLiNT. La Chassc de Ludzow î
TOUS. Oui, la Chasse de Ludzow t
FLAMING. La Chasse de Ludzow t c'est la fanfare
du peuple allemand I
ROLLER. Oui, c'est avec cela qu'il chasse... quand il
chasse.
l'hôte. C'est un chant de 1813 : il est défendu,
messieurs.
ROLLER. Raison de plus.
TOUS. La Chasse de Lv4zow!
ROLLER. Bon... cela chauffe; faites circuler, et que
cela ne s'éteigne pas.
pjAMiNG. Les bourgeois qui ont peur d'être com-
promis pe,uvent se retirer.
TOUS. Chut! chut!
LE CHOEUR.
Qui brille là-bas au foDd des forêts?
De plus en plus le bruit augmente.
Pour qui ces fers, ces bataillons épais,
Ces cors dont le son frappe les guérets
Et remplit l'Ame d'épouvante?
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m SOUVENIRS D'ALLBlfAOIfR^
lA Af ir chasseur répond ea oea moU (
Hurra!
Huira!
C'est la chasse... c'est la chasse de Ludzowî
O'où Tiennent ces cris, ces mgissenients?
Voilà le fracas des batailles !
Les cavaliers croisent leurs fers sanglans.
L'honneur se réveille à ces sons bruyants
* Et brille sur leurs funérailles!
I^e noir chasseur répond en ces mots ;
Hurra!
Hurra I
C'est la chasse,,. ç*est la chasse de Ladz^ I
IL ^ Les mêmes, FRANTZ, en costume de bal,
FRANTZ. Pardon de vous interrompre, frères; mais
j'ai besoin de vous.
ROUER. Que veux-tu ?
rRÀNTz. J'ai une querelle, je veux deux témoins,
PLUSIEURS VOIX. Nous voici !... nous voici 1..,
l'hôte. Messieurs, messieurs, le duel est défendu.
HERMANN. S'il dit eucore un mot, enlevez-le, et
i»ettez-lui la tête dans le tonneau !
LE ROI DES ÉTUDIANTS. Uu duel ? Rvec qui ?
FRANTZ. Avec M. Henri de Waldeck.
lE ROI. A-t-il des témoins?
FRANTZ. Non, il va venir en chercher parmi vous :
tenez, le voilà.
WALDECK. Messieurs, M. Frantz Lewald m'a dit que
deux d'entre vous voudraient bien me faire Thonneur
de me servir de seconds,
PLUSIEURS VOIX. Avec plaisir, monsieur..,
FRANTZ. (prenant Waldeck à part) . Vous s^veï nos
conventions.
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 1ll
WALDEGK. Lesquelles?
PRANTZ. Pas un mot sur la cause de ce dQel.
WALDEGK. C'est dit.
niANTz. Quelles que soient lei questions dèâ té*
moins...
WALDEGK. Eh I monsieur, vous avez ma parole.
Pour tout le monde, c'est une querelle de jeu. Mais,
entre nous, c'est une affaire dont je commence à
comprendre le motif... Oui, j'ai dit à ma sœur, à la
descendante des comtes de Waldeck, branche d'une
maison princière, qu'il était ridicule de se faire l'in-
troductrice, le chaperon de la fille d'un petit professeur
de Francfort, de la femme d'un obscur folliculaire
dont rélévation subite me déplaît sans m'étonner. Je
ne m'étonne pas de ces choses-là. J'en dis ce qu'il me
plaît de dire... voilà tout.
FRANTz. Et vos soupçons surtout m'ont paru con-
tenir une offense pour cette dame, dont je connais la
famille.
WALDECK. Pensez ce que vous voudrez.
LE ROI. Messieurs, pas un mot de plus. Ceci est
contre les règles. Tout doit être dit maintenant devant
tous. Voici vos témoins : Hermann et Flaming, Diego
et Fritz.
FRANTZ. Sortons.
HERMANN. Mais pourquoi pas ici même? il ne fera
pas clair dehors.
LE ROI. Ici, rien que la joie... prenez des torches,
et allez-vous-en là tout près, dans le jeu de boules.
(Plusieurs veulent les suivre.) Que tout le monde reste
Ici, ^ Vexception des aualre témoins et (}es (leux adver-»
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|5« SOUVENIRS OrALLEMAGNE.
saires... Allez, messieurs, et faites en braves, en vieux
étudiants que vous avez été... Ne vous ménagez pas.
(Ils sortent.)
BOiXER. Nous avons encore ici un fond de tonneau
à boire, et un reste de chanson'jà écouter.
LE CHGEUR.
Qni voie ainsi de sommets en sommets?
Des monts ils quittent la clairière.
Les voilà cachés dans ces bois épais :
Le hurra se mêle au bruit des mousquets,
Les tyrans mordent" la poussière l
Le noir chasseur répond en ces mots :
Hurra!
Hurra!
G*6st la chasse... c*est la chasse de Ludzow!
Qui meurt entouré de cris d*horreur,
Qui meurt sans regretter la vie?
Déjà du trépas ils ont la pâleur :
Mais leur noble cœur s'éteint sans terreur,
Car ils ont sauvé la patrie?
Le noir chasseur répond en ces mots :
Hurrah!
Hurrah!
C'est la chasse... c'est la chasse de Ludzoow!
XL ^ Les mêmes, FLAMING revenaiït.
FXAMiNG. Ouvrez, ouvrez; ciel et terre, ouvrez
donc.
LE ROI. Qu'y a-t -il?
FLAMING. Ce qu'il y a ?.. . Un détachement de troupes
cerne l'auberge... on vient d'arrêter Frantz, M. de
Waldeck et les témoins; je me suis sauvé en sautant
pardessus le mur...
LE ROL Qui a osé faire celaî
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 157
XIL — Les méiibs, LÉO BURCKART.
LÉO. Moi, messieurs.
LE ROI. Et qui êles-vous?
LÉO. Je suis Léo Burckart.
LE ROI. Ahl le nouveau conseiller inlime; et vous
entrez en fonctions par Toppression, par l'arbitraire I
LÉO. J'entre en fonctions par le maintien des lois,
messieurs. Pour être des étudiants, vous n'en êtes pas
moins des Allemands, soumis au code de votre pays,
et qui devez obéir; car un jour vous serez tous quelque
chose dans la famille ou dans l'État, et il faudra bien
qu'on vous obéisse à votre tour.
LE ROI. Nous avons cfes privilèges, monsieur...
LÉO. Vos privilèges... d'abord, pourquoi réclamer
des privilèges... Eh bien! tels qu'ils sont, je les ad-
mets, et je leur ai fait une part large. Vous avez
quitté la ville, je vous ai laissé faire; vous vous êtes
emparés de cette hôtellerie, je vous ai laissé faire en-
core !... mais on est venu prendre chez vous des té-
moins pour un duel... le duel est défendu; défendu
dans l'armée, défendu parmi les citoyens^ défendu
aux universités... Amenez les prisonniers.
Xlir. ^ Les prégédèiits, DIANA et MARGUERITE veulent
i entrer par une porte de côté^ accompagnées du CHEVA-
LIER ; la porte^ ouverte Latéralement^ les cache à une
partie des personnages,
LE CHEVALIER. Oh ! n'culrez pas , madaraie, at-
tendez.
MARGUERITE. Mais ils vout Ic tucr, il est seul contre
tous. '
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158 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
DIANA. Rassure-toi^ sois tranquille.
MARGUERITE. Qui fait-il arrêter, grand Dieu I mais
c'est Frantz... Frantz Lewald; il ne sait donc pas
que j*ai été insultée dans ce bal ; et que M. Frantz,
l'ami de ma famille, s'est battu pour moi...
DIANA. Oh ! ne lui dis pas, ne lui dis jamais cela,
Marguerite... (On voit arriver les prisonniers amenés
par quelques soldats.)
LES ÉTUDIANTS. LoS Voici I
ROLLER. Mais ils n'iront pas en prison 1
TOUS. Non ! non I
LÉO. Faites approcher ces messieurs.
MARGUERITE. Diana, Diana! il est blessé... blesse
pour moi... eh bien ! cela ne te fait-il rien?
DIANA. Son adversaire est mon frère, Marguerite;
peut-être est-il aussi blessé.
LÉO. Monsieur est officier... monsieur est citoyen...
ces messieurs sont étudiants, la peine sera égale pour
tous. La loi vous condamne à vingt jours de prison,
messieurs... vous irez en prison vingt jours.
WAp)ECK. Moi? un aide de camp du prince! vous
ne savez ce que vous faites, monsieur, ni qui vous
condamnez... ni quelle est la cause du dueljque vous
condamnez !
FRANTZ (s'élançant vers lui). Taisex-vous, vous
m'avez juré...
LÉO. Emmenez ces messieurs !
WALDECK. Bien, vous me payerez cet outrage! (Les
prisonniers sortent.)
ROLLER. Et nous Ics laissons partir ainsi?
TOUS. Non I non I non I
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 150
LÉO. Si, messieurs! car vous êtes des enthousiastes,
desenfants; maisvous n'êtes pas des rebelles. •• Écoutez-
moi un instant. Vous qui croyez aux futures gran-
deurs de FAllemagne régénérée, s*il vous reste dans
tout le corps une goutte du vieux sang germanique,
et dans le cœur une étincelle de son nouvel esprit de
liberté... écoutez-moi : Vous êtes tous des hommes!
Eh bien, à quoi vous occupez-vous ici!... A des jeux
d'enfants, à des espiègleries d'écoliers... Est-ce là le
baptême des patriotes qui ont vu mourir Koerner, et
des soldats de 1813 ? Il j a mieux que de la bière et du
vin dans le monde, mieux que des villes à mettre en
rumeur, et des auberges à piller! Il y a toute une
Allemagne à refaire avec les longs travaux de la pensée
et les dures veilles du génie ! mettez-vous à Tœuvre.
Architectes, prenez l'équerre ! législateurs, prenez la
plume ! soldats, tirez Tépée ! (Rumeurs en sens di-
vers.) Toutes les carrières vous sont ouvertes ! l'avenir
n'a plus de barrières privilégiées : moi-même, vous le
voyez, je suis une preuve vivante que l'on peut arriver
à tout. Moi, c'est-à-dire un de vous; moi, qui après
vous avoir parlé en maître, vais vous parler en père.
Allons, enfants, vous valez mieux que vous ne croyez
vous-mêmes ; pesez-vous à votre poids, et ne jetez pas
vos belles années à la dissipation, comme des grains
de sable au vent... Rentrez à l'université, seuls, libres,
en chantant vos chansons, qui sont les nôtres... et
qu'on a eu tort de proscrire... rentrez tous ensemble,
comme vous en êtes sortis, vos. torches d'une main,
vos épées de l'autre; que l'on voie bien que vous avez
cédé à la persuasion, et non à la force. Le marchand
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160 SOUVENIRS D'ALLKMAGNK,
a eu tort, il payera une amende. Les juges se sont
laissés entraînera un mouvement de violence... le
mandat d'arrêt sera rapporté. Messieurs Frantz et
Henri de Waldeck ont transgressé les lois, ils seront
punis : ainsi justice sera faite à tous, et, avec l'aide
de Dieu, nous soutiendrons dignement le vieux nom
de l'Allemagne! (Les musiciens prennent la tête du
cortège en jouant de leurs instruments. Les étudiants
sortent derrière sans chanter.)
LE ROI DES ÉTUDIANTS. Éteignez les torches et re-
mettez les rapières dans le fourreau... nous sommes
des vaincus, et pas autre chose !
dbyGoogk
TROISIÈME JOURNÉE.
Les jardins de la résidence du prince au coucher du soleil. Les pro-
meueurs passent et repassent. La façade du palais s'illumine peu
à peu.
L — FLAMING, ROLLER en costuma cCétndiant.
FLAMiiNG. Allons donc, encore un instant I
ROLLER. Non, ma foi I je ne puis rester si longtemps
sans boire et sans fumer ; et la vue d'un palais ne me
réjouit pas tellement les yeux, que cela me fasse oublier
la pipe et la bière.
FLAMiNG. Et les jolies promeneuses?
ROLLER. Crois-tu qu'elles viennent ici pour nous?
C'est pour ces messieurs à ceinture pendante et à sabre
traînant. Aux étudiants les filles d'auberge, c'est assez
bon pour eux. Tiens, ne me parle pas de ces villes
d'université, qui sont en même temps résidence royale.
Vive Bonn, vive Heidelbergl... D'ailleurs, voilà qu'on
nous chasse. (On entend les clairons sonner la re-
traite.)
FLAMING. Il n'est pas l'heure.
ROLLER. N'est-ce pas fête au palais? Qu^importe
qu'il ne soit pas l'heure pour le peuple, s'il est l'heure
pour, le prince? D'ailleurs, c'est bientôt le moment de
dbyGoogk
162 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
notre assemblée définitive, à la taverne des Chasseurs ;
le jour est proche; Flaming I et ce sera le jour de de-
main, peut-êtfe : c^est pourquoi il faut se tenir debout
et la ceinture serrée, comme à la veille des saintes
laques I... Mais qu'est donc devenu Diego?
FLAMING. Te défierais-tu de lui?
ROLLER. De lui? oh ! non; c'est le cœur le plus brave
et le plus loyal que je connaisse, mais aussi, c'est la
plus pauvre tête que j'aie sondée. Ces hommes du Midi
n'ont pas plutôt avalé trois ou quatre bouteilles de
bière, qu'il n'y a plus moyen d'en tirer une parole
sensée ni une action raisonnable.
FLAMING. Eh bien ?
ROLLER. Eh bien? tu sais qu'il a reçu ce soir ses
lettres pourHeidelberg, et l'argent de sa route J'ai des
inquiétudes sur tout cela. Adieu.
FLAMING. Non, je m'en vais avec toi.
ROLLER. Pourquoi ne restes-tu pas ? Tu as un oncle
chambellan, tu peux prendre ta part des plaisirs aris-
tocratiques, toi. Et qui sait? Une de ces grandes dames
qui se sera brouillée la veille avec son amant te fera
peut-être l'aumône d'un coup d'œil : ce sera honorable
pour l'université,
FLAMING. Tu es fou, RoHer) tu sais bien que j'ai
cessé de voir mes parents pour être tout à vous. Si l'on
se défie de moi parce que je suis de famille noble, on
n'a qu'à mêle dire...
ROLLER. Eh non 1 c'est que j'ai le cœur plein d'a-
mertume, voilà tout. Tiens... il suflBit d'avoir un habit
brodé pour entrer là d'eu nous sortons.
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SCÈNES DB LA VIE ALLEMANDE. 165
IL — Les mêmes , FRANTZ.
FLAMiNG. N'est-ce pas Franlz Lewald, vraiment?
ROLLER. Frantz en habit de courl... Frantz, qui
De nous connaît plus... p^rce qu'il est méconnais-
sable I
FLAMING. Ce collet brodé!
ROLLER. Cette épée I
FLAMING. A quel ordre appartiens-tu, philosophe!
ROLLER. De quel titre faut-il te saluer, républi-
cain?
FRANTZ. Mon ordre? celui des frères de la Jeune-
Allemagne.., Et mon nom est Frantz Lewald, toujours
le même» Eh I mon Dieu, pourquoi tant de surprise ?
N'est-ce pas une chose bien singulière que de me voir
ici ! On m'a invité au palais, comme tout le monde,
comme tout bourgeois honorable a droit de l'être. Fais
demander un billet à ton oncle, Flaming ; va mettre
un habit, Roller; revenez tous deux, et le maître
des cérémonies vous accueillera comme il va m'ac-
cueillir.
FLAMING. Frantz, nous te plaignons sincèrement.
Au lieu d'aller avec eux, viens avec nous, je te le con-
seille. Au lieu de nous exciter à revêtir une livrée,
quitte la tienne I A moins qu'elle ne serve à cacher une
résolution glorieuse, à moins que le bouffon ne re-
couvre le Brutus.
FRANTZ. Adieu, frère. Je ne suis pas Romain, mais
Allemand ; je n'étudié pas la liberté dans les livres,
mais dans les faits. Les époques ne sont jamais sem-
blables, et les moyens diffèrent aussi. Quand tout sera
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iU SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
prêt, appelez-moi, faites-moi un signe, et vous me
retrouverez courageux et fidèle. En attendant, laissez-
moi marcher dans mes plaisirs et dans mes peines : je
hais cet esprit de liberté farouche, qui méprise toute
fantaisie, toute gaieté, tout amour I... qui foule aux
pieds les fleurs, et qui se défend de toutes joies, comme
s'il n'était pas impie de repousser les dons du ciel!...
Ah ?donnez-moi l'occasion de servir enfin notre patrie;
mais délivrez-moi du tourment de haïr, de méditer des
plans funestes! faites qu'il n'y ait un jour qu'un bras
à joindre aux vôtres, un grand coup à frapper au péril
de ma vie, et si c'est aujourd'hui, si c'est tout à l'heure,
eh bien, dites-le-moi! pour que je dépouille cet
habit, et que je me mette à l'œuvre, le front levé et
les mains nues.
FLAMiNG. Non, Frantzl non! tu peux baisser le
front encore en passant devant les altesses ; tu peux
offrir ta main gantée au maître des cérémonies, et tu
n'en sera pas moins le bienvenu pourtant à faucher
bientôt la moisson que nous avons semée. Nous lisons
dans ton cœur, Frantz Lewald ; ton cœur est pur et
sincère, et nous nous plaignons seulement de ne pas
l'avoir tout entier !
FRANTZ. Eh bien ! oui, plaignez-moi. Adieu I nos
cœurs se comprennent, et j'ai honle des choses que
nous pensons tous trois en ce moment, sans oser les
dire... Pourtant, je vous demande d'être discrets,
comme si j'étais confiant I
ROLLER. C'est bien, c'est bien ; et pourvu que ton
sang soit toujours aussi prêt à couler pour la patrie. ..
qu'il l'a été dernièrement à couler pour une femme...
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 165
FRANTZ. Oh I silence , mes amis, silence I... à de-
main!
FLAMiNG. A celte nuit, tu veux dire.
FRANTZ. Y a-t-il donc quelque chose d'arrêté?
FLAMING. Tu le sauras ; adieu 1
IIL — Les mêmes, un OFFICIER.
l'officier. Sortez, messieurs, il est l'heure, sortez...
FRANTZ. Pardon, j'entre au palais, je suis invité.
l'officier. Votre billet.
FRANTZ. Le voilà.
l'officier. Laissez passer monsieur.
FLAMING. Allons, Rollor.
ROLLER. Mais Diego, Diego, tu ne l'as pas vu
sortir ?
l'officier. Messieurs, les portes se ferment.
FLAMING. Viens donc, il sera parti et nous attend à
la taverne.
IV. — L'officier, diêgo, soldats.
LE CONCIERGE. Pcut-ou fermer la porte, mon lieu-
tenant?
l'officier. Oui, sans doute. On relèvera les senti-
nelles au dehors, sans ouvrir les grilles, afin que les
invités puissent se promener dans les allées. (On amène
Diego entre deux soldats.)
DIEGO. Lâchez-moi ! je vous le dis, lâchez-moi, ou
j'ameute contre vous toute l'université I
l'officier. Qu'est-ce? un promeneur en retard, un
bourgeois de la yille ? Laissez sortir.
DIEGO (un peu ivre). Un bourgeois.... pour qui me
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166 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
prenez-vous ? je ne suis pas un bourgeois, je suis un
brave étudiant I
l'officier. Q« 'est-ce qu'il a fait?
PREMIER SOLDAT. Au momeut où tout le monde
sortait, il se cachait derrière une statue.
DIEGO. Je ne me cachais pas : je méditais.
DEUXIÈME SOLDAT. Il dégradait les . monuments
publics.
l'officier. Qu'est-ce enfin, et de quoi s'agit-il?
PREMIER SOLDAT. Yous savcz bicD^ mou comman-
dant, ce guerrier d'autrefois, habillé en Romain, sur
la terrasse du midi : cet homme s'en est approché en
faisant de grands gestes, comme s'il jouait la trai-
gédie. J'étais en faction; je n'ai rien dit; la consigne
ne défend pas aux bourgeois de causer avec les
statues.
DIEGO. Eh I je ne suis pas un bourgeois I
l'officier. Est-ce tout?
PREMIER SOLDAT. Non, mou Commandant; alors j'ai
fait semblant de tourner le dos, alors le bourgeois s'est
mis à graver quelque chose sur le piédestal.
l'officier. Qu'a-t-il écrit?
PREMIER SOLDAT. Rien : des mots sans suite. Il a
gâté le marbre, voilà tout; d'ailleurs, je ne sais pas
lire.
l'officier (à l'autre). Qu'a-t-il écrit.
DEUXIÈME SOLDAT. Il a écrft *. « Tu dovs. Brute. »
PREMIER SOLDAT. Voycz-vous ? mou Commandant,
des injures à un factionnaire 1 Oh! que non, je ne
dormais pas, bourgeois.
DIEGO. Ignorant I qui prend pour lui un souvenir de
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SCÈNES DE LA VIE ALLE.If ANDE. 467
Tantiquité, une citation latine... Mais vous connaissez
cela, vous, commandant?
l'officier. Je ne connais que mon service^ mon-
sieur; et tout ceci commence à me devenir suspect.
Avec quoi avez-vous gravé ces mots ?
PREMIER soLPAT. Âvec uu poiguard.
DIÉ60. Avec quoi donc? avec le tuyau de ma pipe...
et cela vous est-il suspect aussi, un poignard d'étu-
diant?
l'officier. C'est selon les circonstances.
PREMIER SOLDAT. Hum I... UU étudiant de cet
DIÉ60. On apprend à tout âge.
DEUXIEME SOLDAT. G'est UU bourgcois^ mon com-
mandant I
DIEGO, furieux. Un bourgeois?... Tiens, connais-tu
cela? (Il tire un ruban caché sous ses habits.)
l'officier. C'est le cordon où ils inscrivent leurs
duels... c'est la médaille qu'ils portent en souvenir
de 1813. C'est bien, emmenez cet homme au corps de
garde ; il y passera la nuit, et demain il se fera réclamer
par le doyen des études.
DIEGO. Au corps de garde?... un étudiant au corps
de garde f
V. — Les MÊBfES, le chevalier.
LE CHEVALIER. Qu'est-coque cela? Un étudiant qu'on
arrête... C'est loi, Diego?
DIEGO. Vils sicaires !
LE GHEVAUER. Commandant, je connais cet homme.
l'officier. Vous, monsieur le chevalier I
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168 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE
LE CHEVALIER. Me troublez pos la fête pour si peu de
chose... laissez*Dous, je réponds de lui.
L'oFnciER. Il suffit. Marchons...
LE CHEVALIER (à Diégo.). Tu vois que les frères ne
s'abandonnent pas... Je t'ai sauvé, tu es libre.*
DiÉGO. Ah ! Paulus... c'est toi I.. . toujours parmi les
esclaves?
LE CHEVALIER. Moi-même. Et toi? Toujours parmi
les ivrognes I
DIEGO. Je n'ai pas changé de religion, au moins,
aussi, toujours prêt à risquer ma vie pour la bonne
cause I toujours voyageur, ambassadeur des républi-
ques! CCS jours derniers à Gœltingue, à Leipsick;
demain à Heidelberg.
LE CHEVALIER. Tu vas à Hcidelberg?
DIEGO. En voiture, en grand seigneur : tiens, voilà
des sequins de Venise , des ducats, des piastres d'Es-
pagne...
LE CHEVALIER. Et qui t'a donné cela ?
DIEGO. Qui m'a donné cela? Celui qui veille pen-
dant que le maître estendormi. En voilà^ en voilà en-
core!
LE CHEVALIER. Mais tu as une somme !
DIEGO. Il y a de quoi faire sauter la banque... si le
jeu n'était pas défendu ! Infâmes tyrans, qui ont dé-
fendu le jeu; mais dans trois mois il n'y en aura plus
de tyrans; je les abolis I... j'ai là leur condamnation.
Adieu, Paulus: il faut que je parte demain matin au
point du jour I
LE CHEVALIER. Eh bicu tuas le temps : écoute-moi:
à ta place, avant de supprimer les tyrans, je voudrais
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 169
les voir de près. Veux-lu que je te présente aux ty-
rans?
DIEGO. Oui, pour les frapper dans leur fête!
L£ CHEVALIER. Nou, pour manger leurs glaces, boire
leur vin et gagner leur argent.
DIEGO. Gagner leur argent! On joue donc à la
cour?
LE CHEVALIER. Ou HO joue plus quc là, puisque le
jeu est défendu ailleurs.
DIEGO. Oh I les despotes ! Eh bien, oui, je veux ga-
gner leur argent; oui, je veux boire leur vin; oui, je
veux manger leurs glaces. Conduis*moi à eux.
LE CHEVALIER. Uu instant. Diable , il faut changer
de costume ; viens chez moi, je te prêterai un de mes
habits. Tu ne parleras qu'espagnol , mais tu maur
géras, tu boiras, et tu joueras comme un Allemand.
Cela te convient-il ?
DIEGO. Si cela me convient, pardieu !
LE CHEVALIER. Silcuce, quclqu'uu s'approche, c'est
le grand-maréchal; partons, qu'il ne te voie pas sous
ce costume. Viens chez moi.
DIEGO. Tu est mon sauveur! tu sers la liberté à ta
manière, c'est bien... (Ils sortent).
VI. — LE GRAND-MARÉCHAL, MARGUERITE, PIAN A.
LE GRAND-MARÉCHAL. Mesdames, les jardins sont li-
bres, et vous pouvez vous y promener en toute sécu-
rité. Pardon...
DUNA. Nous vous rcmercious. L'air des salons est
étouffant.
LE GRAND MARÉCHAL. C'est unc critiquB dont nous
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i70 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
allons profiter : madame, tout sera ouvert dans un ins*'
tant.
Vn. — DIANA, MARGUEBITE.
DUNA. Eh bien! toujours triste?
MARGUERITE. Oh I ue compronds-tu pas, Diaoa,
que cette vie m'est insupportable? Constamment sé-
parée de Léo, réduite à regretter le temps où je me
plaignais de le voir à peine. Depuis trois mois, c'est
au plus s'il m'a donné quelques jours, et le voilà ab-
sent encore depuis six semaines... Forcée de venir à
ce bal, je fais ce que je puis pour remplir en tout mon
devoir. Ma vie est attachée à des conventions que je
respecte... et je regrette de n'avoir pas assez de reli-
gion pour les supporter sans souffrir,
DUNA. Mais ton mari revient, tu le sais ; les confé-
rences de Carlsbad sont achevées,., tu vas le revoir
tout glorieux de son triomphe.
MARGUERITE. Eh bien! sa présence, vois-tu, m'est
souvent plus douloureuse encore que son ébigne*
ment I... Ah! j'ai le cœur plein d'amertume et d'en-
nui!... Étais-je née pour devenir l'épouse d'un mi-^
nistre? moi, pauvre femme, élevée dans la classe
bourgeoise, et à qui l'on ne craint pas de le rappeler
souverft!
DUNA. Que veux-tu dire? N*aimes4u pas ton ma-
ri?... Je pensais que vous étiez unis par amour...
MARGUERITE. Ah I Diana ! l'amour pour de telles
nature^ n'est rien qu^un caprice, une fantaisie; le
mariage n*est que l'accomplissement d'un devoir en-
vers la société, et ne leur offre tout au plus qu'un re-
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. ili
pos passager à des ambitions plus dignes de les émou-
voir... Est-ce assez pour une femme, Diana? Et ne
puis-je regretter de n'avoir pas confié le soin de mon
honneur à quelque esprit plus humble, et moins préoc-
cupé du bonheur de tous?
DIANA. Prends garde; tu t'es condamnée en avouant
que la foi manque à ton cœur... Ah ! Margueritel....
la résignation est la plus grande vertu des femmes;
c'est l'amour d'elles-mêmes qui les perd, plus sou-
vent encore que l'autre amour, et ceux qui les sédui-
sent ne sont que les complices de leur orgueil!... II
en est tant parmi nous qui trouveraient ta position
digne d'envie ! Ce repos dans le devoir, cet hon-
neur dans le sacrifice, n'est-ce pas la vraie cou-
ronne que Dieu réserve à notre carrière I... Mais il y
a des fronts qu41 a jugés indignes de la porter jamais.
MABGUERiTE. On vicut, Diana.... rentrons.
LE MARÉCHAL. Mesdames, le prince est descendu dans
les jardins et s'étonnait tout à l'heure de ne point vous
y rencontrer (Il sort.)
MARGUERITE. Nous sommcs aux ordres de Son Al-
tesse.
DIANA. Je l'aperçois qui passe dans cette allée.. ««
Écoute-moi, Marguerite; j'ai besoin de parler au
prince un instant ; assieds-toi là, près de ces fleurs, je
te rejoins et te présenterai ensuite.
MARGUERITE. Tu vas me lasser seule?
DIANA. Quelques minutes au plus; écoute, cela est
grave, vraiment: mon frère est disgracié, et c'est ton
mari qui lui a fait perdre ses emplois. Je vais parler
au prince en sa faveur. Mais, tiens, voilà notre ami
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472 . SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
Fraotz Lewald, qui voudra bien t'accompagner pour
rentrer au palais. (Elle sort.)
MÂRGUER[TE. Diana I
FRANTZ. Un seul mot, madame, au nom de notre
ancienne amitié !
VIIL— FRANTZ, MARGUERITE.
MARGUEMTE. Quo voulez-vous me dire?
FRANTZ. Ne le devinez- vous pas, mon Dieu 1 c'est
que je ne comprends plus rien à votre conduite avec
moi. Suis-je donc devenu maintenant pour vous un
ennemi ? Je ne puis plus vous voir que devant des
étrangers, comme tout le monde, moins que tout le
monde.
MARGUERITE. Pardou... Nou, il vaut mieux que je
vous dise (out dès à présent : si je ne vois plus en vous
un ami, c*est que vous n'êïes plus le même, monsieur
Frantz I Vous voulez me compromettre, vous voulez me
perdre: vous me suivez partout, monsieur; et je ne
puis tourner la tête sans vous retrouver sombre et
pensif derrière moi 1 Si vous me parlez devant des
étrangers, c'est avec des paroles ambiguës, avec une
émotion singulière souvent! Et même n'avez-vous pas
osé m'écrire?... M'écrire comme vous l'avez fait, c'est
une trahison I J'ouvre votre lettre sur la foi d'une an-
cienne et pure amitié, et j'y trouve des phrases insen-
sés I Ah ! monsieur...
FRANTZ. Grand Dieu ! vous m'avez si mal jugé I
Mais j'avais la tête perdue I Vous ne savez peut-être
pas... Deux fois je me suis présenté chez vous, comme
autrefois, et votre porte ih'a été fermée.
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SCÈNES DE LÀ VIE ALLEMANDE. i/S
MARGUERITE. MoD mari était absent, absent pour le
service du prince... de l'Élat.
FRANTz. Voire mari ! ah I tenez, ne me parlez pas de
votre mari I ou je vous en parlerai, moi !
MARGUERITE. Je me retire.
FRANTZ. Marguerite!... ne me privez pas de cet ins-
tant, dussiez-vous m'arracher le cœur, comme avec
vos premières paroles! Écoutez !... Si je ne suis pas
reçu de vous, si je ne vous vois pas à toute heure,
comme le premier indifférent peut le faire... c'est que
vous savez bien que des liens sacrés me rattachent aux
ennemis de votre époux. Je ne le méprise pas, vous
voyez... Il a d'aulres principes, et des opinions sé-
vères nous séparent jusqu'à la mort! Marguerite,
ah ! ne me défendez pas de vous aimer.... non, je veux
dire de penser à vous seulement , et votre mari, qui
vous délaisse, ne s'apercevra jamais d'une sympathie
d'âmes, si pure, si discrète, qu'elle ne prétend rien
sur la terre, et qu'elle est, pour ainsi dire, un espoir
de la vie du ciel!...
MARGUERITE. Comment pouvezrvous penser à Dieu
et me parler ainsi?
FRANTZ. Dieu n'a pas prononcé l'éternité des
unions humaines : il y a dans certains pays des lois
qui peuvent les dissoudre... Et partout il, y a la
mort.
MARGUERITE. TaisCZ-VOUS.
FRANTZ. La mort ! elle nous entoure, elle rampe
SOUS ces fleurs, et aux lueurs de cette fête î Pardon-
nez-moi de vous frapper de crainte, mais il faut que
vous le sachiez pourtant ! Vous ne voyez donc pas
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174 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
qu'il se prépare ici des luttes sanglantes I Avant deux
jours, peut-être , les amis et les époux se chercheront
inquiets et pleurants, comme le lendemain d'un com-
bat ou d'un incendie?
MARGUERITE. Quelle pensée avez-vous, ô ciel?.**
Hon mari serait menacé I...
FRANTz. Eh I je ne parle ici que de la possibilité de
ma mortl... Je vous demande un peu débouté...
comme celui que le couteau menace, et qui obtient la
pitié même de sesjuges? Marguerite I dites-moi seule-
ment que nôtre pensée s'unit en Dieu, afin que je me
dévoue s'il le faut avec plus de courage... (Il lui
prend la main).
MARGUERITE Nou ! uou 1 laissez-tnoi : voici Diana
qui revient I — Grand Dieu I vous avez été blessé là,
blessé pour moi I Ohl malheureuse I Frantz, il y a
donc entre nous un sort bien fatal. Je ne voulais pas
vous affliger, Frantz I Mon Dieu... mais que puis-je
faire I... Diana I... je suis sauvée.
IX. ~ Les mêmes, DIANA.
DIANA [tout émue de son côté.) Rentrons^ tout ceci
m'indigne...
MARGUERITE (à part). Elle ne s'aperçoit de rien !
DUNA| Le prince m'a refusé la grâce de mon
frère.
MARGUERITE. De tou frère, Diana.,. M.de Waldeckl
DIANA. Et c'est ton mari qui l'avait fait destituer à
la suite de ce duel fatal I
MARGUERITE. Dieu!
DIANA. Et parce que ce jeune homme imprudent,
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 175
furieux, a prêté l'oreille à ces conspirateurs de tragé-
die^ dont on fait tant de bruit depuis quelques jours!.,
rien ne peut désarmer le prince ; mon crédit s'y est
perdu 1 il m'a refusée, moi I
MARGUERITE. Rcuirous^ mou amie; cette fête est
triste et funèbre... Je vais partir.
DIANA. Ton mari revient ici cette nuit. (Elles ren-
trent.)
X, — FRANTZ, SEUL.
Enfin, je l'ai vuel j'ai tout avoué... j'ai tout dit!
elle m'a entendu sans colère... Oh ! il y a bien près
de son silence à un aveu ! Comment ai-je trouvé dans
mon âme celte hardiesse inespérée, dont je m'étonne,
encore? Qui m'a inspiré cette résolution soudaine? à
moi si timide jusque-là?... Qui sait? les sons de la
musique, l'enivrement de la fête. ... Ah ! elle avait tout
deviné, tout compris! Elle suivait les progrès de cet
amour qui s'amassait en moi ; el elle y répondait peu t-»
être avant même qu*il n'eût éclaté. Oh 1 qui saura
jamais le secret de tous ces cœurs de jeunes filles, qui
ne peuvent répondre qu'à l'amour qui leur est ofiferl,
et qui ont souvent à cacher des préférences qu'on
ignore I Aujourd'hui seulement, je mesure toute la
folie de mes espérances d*hier 1. .. Une femme si jeune
et si noble d'esprit, et qui devait être gardée de tout
amour à l'ombre d'un nom illustre... Oh ! l'amour,
l'amour sincère et tout-puissant n'est donc pas une
invention des poètes? L^amour triomphe de tous
les obstacles ! Il brise, en un instant, ces inéga-
les conventions de la société, qui enchaînent la co*
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176 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
h)inbe à l'aigle, la femme aimante à Thomme de
marbre !.. Oh 1 je suis heureux I je suis fier 1 Qu'on
ne vienne plus me parler de complots, d'ennemis, à
présent : je n'ai plus rien d*amer dans l'âme; je suis
heureux, je suis aimé !.. . •
XL — FRANTZ, WALDECK.
v\^ALDEGK. Pardonnez-moi, monsieur, d'avoir sur-
pris vos dernières paroles... Vous parliez d'ennemis,
et je saisis cette occasion de vous dire que j'espère ne
plus être compté parmi les vôtres.
FRANTZ. II est inutile de réveiller ce souvenir.
v\^ALDEGK. Veuillez m'accorder un instant. Quand
les épées de deux hommes d'honneur se sont une fois
rencontrées, il y a entre eux dans l'avenir plus de
chances pour l'amitié que pour la haine.
FRANTZ. Je n'ai nul molif de haine contre vous,
monsieur, je vous ai adressé une provocation, vous
m'avez rendu une blessure; nous sommes quittes.
WALDECK. Oh I nous ne pouvons plus être indiffé-
rents l'un à l'autre. A compter de cette heure, nous de^-
venons compagnons de danger, frères d'opinion. Dès
aujourd'hui, j'appartiens comme vous à la Jeune-Alle-
magne. Demain je ne serai plus un instrument de la
tyrannie, mais un citoyen de la patrie régénérée. De-
puis longtemps c'était mon espoir, et je rêvais en se-
cret la liberté de l'Allemagne.
FRANTZ. Et vous gardiez ce secret-là avec une dis-
crétion que je vous recommande encore 1
v\^ALD£GK. C'est tout ce que vous avez à me ré-
pondre?
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 177
FRANTz. Je réponds que si des gens de cœur, qui
rêvent raffranchissement de leur pays, sont obligés de
grossir leurs rangs avec des conspirateurs intéressés
ou d'ambitieux transfuges, du moins ils ne les admet-
tent jamaifs ni à leur amitié, ni à leurs confidences...
parce qu'ils savent trop que ces alliés de la veille sont
^les traîtres du lendemain I
WALDEGK. C'est bien, je sais maintenant ce que je
dois attendre de vous, monsieur! Il me reste à m'ac-
quitter d'un message... venant des hommes mêmes,
qui m'ont jugé plus digne que vous ne le pensez de
leur confiance et de leur amitié I (Il lui laisse un billet
et sort.)
FRANTZ. Demain la réunion... demain I Que iaire?
Tout se confond, tout s'obscurcit devant mes yeuxl
XII. — LE MARÉCHAL, suivant de loin Frantz qui s'éloigne.
Monsieur! (Seul.) Il me semble que ces deux
invités se parlaient un peu haut... Serait-ce encore
une provocation?
XIU. — LE MARÉCHAL, LE CHEVALIER, DIEGO vêtu d'un
habit de général.
LE CHEVALIER. C'est Cela ; un peu plus de cambrure
aristocratique dans la taille : la main gauche à la
garde de l'épée ; saluons gravement, et ne répondons
qu'en portugais ou en espagnol.
DIEGO. Me courber devant ces vils courtisans !
LE CHEVALIER. Mousieur le maréchal , permettez
que je vous présente l'illustre étranger pour lequel
je vous ai demandé une lettre d'invitation.
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178 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
' LE MARÉCHAL (s'ioclinant). Monsieur...
LE CHEVALIER. Le seigneuF don Diego Ramirez de la
Plata...
LE MARÉCHAL. SeîgneuF...
LE CHEVALIER. Ancien conseiller d'État du gouver^
nement provisoire de Tampico...
LE MARÉCHAL. Ah I ah !... '
LE CHEVALIER. Ex-ambassadcur du grand Bolivar,
à différents souverains et empereurs.
LE MARÉCHAL. Mouseigneur. . .
LE CHEVALIER. Ex-graud chanibellau...
DIEGO (bas). Assez I,.. tu m'humilies avec toutes
ces grandeurs.
LE MARÉCHAL. Votro Scigueurie veut sans douta être
présentée à Son Altesse.
LE CHEVALIER (bas). Réponds en espagnol, il ne le
sait pas.
DIEGO. Yo que soy contrabandisia !
LE CHEVALIER (bas au maréchal). Il ne connaît pas
un mot de notre langue : j'ai eu toutes les peines du
monde à le décider.
LE MARÉCHAL. Alors VOUS permettez... Il faut queje
surveille, que je sois partout.
LE CHEVALIER. Comment donc Allez, allez,
monsieur le grand-maréchal. (A Diego.) Salue donc,
XIV. —DIEGO, LE CHEVALIER.
DIEGO. Oui, va ramper plus loin, esclave doré I va-
t'en changer de couleur, caméléon.
LE CHEVALIER (arrêtant un valet qui porto un pla-
teau). Un verre de punch I allons,
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. !79
DIEGO. Oui ! digérons toutes ces bassesses.
lE CHEVALIER. Un autre verre I
DIEGO. Quand je pense que ce breuvage de court!-*
san est trempé des pleurs des victimes I...
LE CHEVALIER. Tu le trouvc trop faible, n'est-ce
pas? Eh bien, tiens, voici une tranche d'ananas dans
un verre de tokay... apprécie un peu ce rafraichisse-
ment.
DIEGO. Hélas I... la sueur des malheureux noirs a
arrosé ce fruit délicat 1... Si nous allions jouer, Pau-
lus, maintenant que je suis présenté.
LE CHEVALIER. Revenous au punch I... hein?
DIEGO. Ouil qu'il ne leur en reste plus une goutte!
Hais tu ne bois pas, toi?...
LE CHEVALIER (marchant de travers). Moi?... je
suis gris 1 ma parole... je n'y vois plus; je ferai des
folies.
DIEGO. Nous nous soutiendrons. Allons jouer, mon
argent me brûle I
XV. — Les mêmes, LÉO BURCKART.
LÉO (à un domestique). Allez dire au plus grand
de ces deux hommes que quelqu'un désire lui parler.
LE DOMESTIQUE (au chevalicr). C'est son excel-
lence...
LE CHEVAUER (à Diégo). Ticus : la salle au fond ;
je t'y rejoins... va. Monseigneur revient en bonne
santé.
LÉO. Merci.
LE CHEVALIER, Sou Altcssc csi-elle prévenue de
votre arrivée?
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ISO SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
LÉO. Je lui ai fait demander ses ordres. Le prince
m'a fait répondre : A demain les choses sérieuses I
Mais, comme il faut que je le voie, et que je ne puis
entrer dans les salons avec ce costume.... prévenez-le,
Paulus, que j'attends ici, et que je serais reconnais-
sant qu'il voulût bien m'accorder quelques minutes,
soit dans les jardins, soit dans son cabinet.
LE CHEVALIER. Nous avous cu des nouvelles de
Votre Excellence; elle a fait des merveilles au con-
grès, et je suis heureux d'être le premier à Ten féli-
citer.
LÉO. J'avais toujours dit que celui qui de nos jours
ferait de la diplomatie franche et loyale, tromperait
tous les autres. Ils ne peuvent se figurer que l'on
pense ce que l'on dit, ni que l'on dise ce que l'on
pense ; et, tandis qu'ils cherchent le sens caché de
paroles qui n'en ont pas, on arrive au but, comme la
tortue de la fable, en allant droit son cl^emin. Et ici ?
LE CHEVALIER. Oh I ici il y a bien des choses. D'a-
bord grande effervescence dans l'université...
LÉO. Je sais.
LE CHEVALIER. Mais, de plus, conspiration élablie,
marchant à son but aussi, moins franchement que
VOUS, monseigneur; mais ayant cependant bien des
chances d y arriver, si, par un hasard...
LÉO. Est-ce que vous savez...
LE CHEVALIER. Je sais... c'est-à-dire jc saurai quel-
que chose celte nuit. Donnez-moi seulement congé
jusqu'à demain, monseigneur.
LÉO. Vous êtes libre : seulement, prévenez le
prince.
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 181
LE CHEVAUER. Dirai-jc un mot de votre retour à
madame?
LÉO. Mon, je vous prie : TÉtat avant tout, mon bon-
heur après ; allez.
XVL — LÉO , SEUL.
Oui, oui, conspiration ici, conspiration là-bas I
C'est un immense réseau qui enveloppe toute rAUe-
magne, et voilà à quoi s'occupent les princes, tandis
que les complots rampent autour d'eux! Des
complots d'écoliers, il est vrai, auxquels la grande
foule demeure indifférente, et qui reposent sur des
idées... non pas nouvelles, mais apprises des Grecs et
des Romains... apprises par cœuri Et ce serait un
noble effort pourtant, si la vraie et solide liberté, la
liberté de l'avenir n'était pas à la merci de ces tenta-
tives impuissantes!... Hélas! pourquoi faut-il que les
idées généreuses aient toujours la vue si courte!
XVIL — LÉO, DIANA.
DIANA. Ah! c'est VOUS; monsieur... venez, le prince
vous attend.
LÉO. Madame... Et vous m'accompagnerez près de
lui.
DUNA. Oui, monsieur.
LÉO. Allons...
XVIIL —Les mêmks, MARGUERITE.
MARGUERITE (bas). Diana, Diana.
DIANA. Marguerite.
MARGUERITE. Est-co que je ne pourrai pas le voir à
il
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182 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
mon tour? Est-ce que je ne pourrai pas lui parler,
moi, sa femme ?
DIANA. Votre femme demande à vous parler un
instant : celaest juste. Je me rends près du prince. Je
vous annoncerai. (Elle sort.)*
LÉO. Marguerite...
MARGUERITE. Léo, mou ami I
LÉO. Tu ne recevras plus dans ta maison made-
moiselle de Waldeck : je te dirai pourquoi.
MARGUERITE. Pourquoi ? ah 1 n'importe ; c'est à elle
que je dois le* bonheur de te parler. Tu reviens, Léo,
et tes premières paroles sont à des étrangers I
LÉO. Appelles-tu TAllemagne une étrangère î Ap-
pelles-tu le prince un étranger?
MARGUERITE. Ahl queje suis heureuse de te revoir;
j'avais besoin de ton retour, Léo. C'est Dieu qui te
ramène. Tu ne sais pas ce qu'il y avait en moi de
doutes et de craintes. Mais te voilà, je ne veux pas de-
meurer plus longtemps à ce bal ; partons.
LÉO. C'est impossible, mon enfant; il faut que je
reste près du prince. En ce moment le prince m'at-
tend dans son cabinet.
MARGUERITE. Eh biou ! je rentre toujours ; je t'at-
tendrai.
LÉO. J'aurai probablement à travailler jusqu'au
jour, et demain encore.
MARGUERITE. Aiusi, te voilà revenu, et je ne pour-
rai te voir davantage I
LÉO. C'est pourquoi je ne voulais pas que l'on t'ap-
prît mon retour ce soir.
jiiARGUERiTE. Oh I si l'on m'avait dit autrefois quç
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SCÈNES DE L. VIE ALLEMANDE. 183
nous serioûs dans la même ville, et qu'il y en aurait
un de nous qui cacherait sa présence à l'autre...
LÉO. Si Ton t'avait dit cela, eh bienl... tu ne
m'aurais pas choisi pour mari ; n'est-ce pas ce que tu
veux dire? C'est juste : les femmes ont besoin que
Ton ne s'occupe que d'elles. Il faut qu'un mari soit
toute sa vie un amant, et qu'il songe sans cesse à les
divertir de cet ennui profond qui les accable toutes,
depuis que la société leur a imposé le désœuvrement
comme une convenance I
MARGUERITE. Asscz, mou ami; vous n'avez pas be-
soin de vous armer contre moi de vos graves idées de
réforme. L'amour n'est pas dans les longues heures
perdues^ il est dans un mot qu'on dit, dans une main
qu'on serre, dans l'expression d'un adieu.
UN DOMESTIQUE. Sou Altcssc attend monseigneur
dans son cabinet.
LÉO. Tu vois, mon amie. Que veux-tu que je te dise
encore? Le temps est changé : proscrit, toutes mes
heures étaient à moi^ et par conséquent à nous ; mi-
nistre, tous mes instants sont au prince, au peuple, à
l'Allemagne. Pardonne^moi, Marguerite, je ne t'en
aime pas moins pour cela ; mais la nécessité est là, il
faut y céder.., Adieu^ mon enfant.
MARGUERITE (scule). Uu baiscr froid comme son
cœur.
XIX. — MARGUERITE, FRANTZ.
FRANTZ. Madame!
MARGUERITE. FrautzI... Vous nous écoutiez, mon-
sieur I
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ISA SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
FRANTz. Je n'entendais pas; mon cœur est tout bou-
leversé. Ne me repoussez pas cette fois. Un mot, un
mot terrible 1 et plus tard tout v(»us sera dit,
MARGUERITE. On va uous remarquer, monsieur.
FRANTZ. Je vous ai parlé, n'est-ce pas, de ce pou-
voir suprême et mystérieux auquel il fallait que j'o-
béisse... eh bien? il est venu ,me chercher jusqu'au
milieu du bal, jusque sous vos yeux. Un homme m'a
remis un billet. Demain, Marguerite, demain à minuit,
une chose terrible se décidera, qui va m'envelopper,
m'entraîner, m'emporter loin de vous ; peut-être pour
longtemps, peut-être pour toujours.
MARGUERITE. Eh bien I nous serons malheureux cha-
cun de notre côté, voilà tout ; un peu plus de souf-
france, qu'importe?
FRANTZ. Oui ; mais je ne veux pas vous quitter ainsi,
Marguerite ; je ne veux pas, si l'avenir me garde le
sort de Kœrner ou de Staps, mourir sans vous avoir
parlé une dernière fois... Oh? la mort me serait trop
cruelle alors, et je ferais quelque lâcheté!
MARGUERITE. Mais quc me dites-vous là, Frantz?
FRANTZ. Je vous dis tout ce que je puis vous dire, et
ce que je vous cache est le plus terrible... Margue-
rite ! oh I j'ai besoin de vous voir demain I
MARGUERITE. Me voir I... eh bien I demain je pour-
rai vous recevoir chez moi, Frantz.
FRANTZ. Chez vous?... ah 1 ce n'est pas celai chez
vous... c'est chez M. Léo Burckartl Je n'entrerai
pas devant tous, en plein jour, chez l'homme qui est
devenu l'ennemi de tous mes frères, et dont les mains
auront peut-être à se teindre un jour de leur sang I
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 185
MABGUEBITE. FraOlZ I
FRANTz. Oh 1 c'est un homme d*honneur, j'en con-
viens... mais, je vous Tai dit, il est le soldat d'une
opinion et moi je suis celui d'une autre... Hélas! quelle
âmehumaineajamaisétésoumiseàdelellesépreuves?...
Écoutez I point de coquetterie ici, point de vaines ter-
reurs ; quelque chose me dit que cette nuit de demain
me sera funeste... Que je vous voie seulement I que
j'entende quelques douces paroles à ce moment su-
prême... Autrement, seul au monde... à qui dirais-je
le secret de ma vie et de ma mort ! Ma mère n'est
plus, et je n'ai point d*autre sœur que vous!
MARGUERITE. Ah ! quc faire ?
FRANTZ. Ce billet^ écrit à la hâte à la lueur de ces
flambeaux, vous dira tout, Marguerite.
MARGUERITE. Mais OU viout...
LE DOMESTIQUE. La voiturc de madame est avancée.
FRANTZ (haut). Me permettez-vous, madame, de
vous donner la main jusque-là ? (On sort en foule du
palais, Frantz remet à Marguerite son billet, en l'ac-
compagnant jusqu'à la grille.)
II.
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QUATRIÈME JOURNÉE.
Cabinet de Léo Burckart — Une table chargée de papiers.
L -- MARGUERITE.
MARGUERITE. Il R^cst pasdc rclour encore... Il n*est
pas même revenu ici. Ses papiers, ses livres... tout
est à la même place, et comme il Ta laissé en parlant!
Oh ! je n'ai pas fermé Toeil de la nuit; ma tête est brû-
lante : les heures se sont écoulées à l'attendre, et à
craindre son retour! Etrange situation que la mienne?
Qu'ai-je donc fait pour trembler ainsi? Frantz de-
mande à me voir, à me dire adieu I... Frantz est un
ami d'autrefois, le seul ami qui me soit resté ; et, d'après
tout ce qu'il m'a dit, il me semble que je ne puis re-
^pousser sa demande. Lisons encore cette lettre... elle
est écrite sur le papier même qui lui assigne le ren-
dez-vous fatal dont il me parlait.*. L'écriture est dé-
chirée, mais il y reste un cachet funèbre : une tête de
mort et dès poignards en croix ; puis des mots latins
que je ne puis comprendre... Oh I mon Dieu 1 les voilà
bien, ces lignes tracées au crayon..*
« Il y a une heure de chaque soirée où votre mari
« se rend d'ordinaire au château... à cette heure-là^
dbyGoogk
SCÈNES DE LÀ VIE ALLEMANDE. 187
« je le sai3> vous avez Thabitude de prier dans votre
« oratoire, dont une porte donne sur le cloître des
(( Augustins. Laissez seulement une clef à cette porte,
« ordinairement fermée : cela paraîtra, si l'on s'ea
« aperçoit, l'effet d'une négligence, et suffira pour que
« JQ puisse parvenir auprès de vous, si vous prenez
^ soin d'éloigner vos gens de cette partie de la niai-
« son. Votre honneur sera-t-il rassuré par le choix
« que j'ai fait d'un tel lieu pour notre entrevue? C'est
« dans un oratoire, devant Dieu, que je prendrai
« congé de vous, pour tout jamais peut-être... ce sera
« la veille du 18 octobre... et c'est ce jour-là mémCf
« qu'en ^Siije me dévouais à la mort,.. »
Cette dernière ligne est leur devise à tousl... Mon
Dieu I ne suis-je pas appelée à détourner Frantz d'une
résolution funeste à lui-même, funeste à mon mari?
J'irai. Frantz ne demande aucune réponse... j'ai la
clef... Lorsque la nuit sera tombée, j'ouvrirai cette
porte comme pour mieux entendre les chants du cloî-
tre... Ahl n'y a-t-il pas une faute dans tout cela? (Elle
sonne.) Qui fait ce bruit?
UN DOMESTIQUE. Quelques personnes qui attendent
monseigneur.
MARGUERITE. Que tOUCZ-VOUS là?
LE DOMESTIQUE. Le joumal de monseigneur,
MARGUERITE. Dounez... (Seulc.) Monseigneur...
quand on l'appelle ainsi, il me semble que c'est un
autre que l'on nomme... « A monseigneur le conseil-
ler, président de la régence, Léo Burckart... » Et c'est
à tous ces titres qu'il a sacrifié son bonheur, sa tran-
quillité; qu'il m*a sacrifiée, moi... J'en suis réduite à
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188 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
chercher dans les journaux ceux qui parlent de lui,
pour avoir de ses nouvelles; et presque toujours com-
ment le traitent-ils? Une alliance entre le prince et la
Bavière? un mariage,.. Ahl mon Dieu... un men-
songe sans doute! Vendu à l'Angleterre I... lui, Burc-
kart vendu... ohl les infâmes! Il me semble que si
j'étais à sa place, j'aurais besoin du bonheur de ma
famille pour oublier toutes ces calomnies. Je m'at-
tends toujours à le voir revenir à moi ! le cœur brisé
et le front abattu... Revenir à moi I... pourquoi ai-je
tressailli à cette idée?... Oh ! mon Dieu ! mon Dieu I
ce rendez-vous, c'est une trahison ! Frantzest un cœur
loyal, mais il s'abuse lui-même. Je n'irai pas. Pen-
dant qu'il me parlait hier... ohl je vous l'avouerai à
vous seul, mon Dieu ! j'étais touchée, ma raison s'éga-
rait par moments... je me suis dit, je crois, que, libre,
un tel amour m'aurait rendue heureuse J'ai re-
gretté même un instant que Frantz fût revenu si tard
de son voyage! Je ne le reverrai plus... Je n'irai pas.
Hais comme il viendra, lui, comme il ferait peut-être
une imprudence, je vais lui écrire... lui dire tout ce
que j'ai pensé; et, pour plus de sûreté encore, j'irai
passer la journée chez Diana. Ah ! mon Dieu I mon
mari m'a défendu de la voir... mais pourquoi? Il y a
autour de moi bien des choses inexpliquées, des se-
crets terribles... il faut tout de suite écrire à Frantz.
Je sens en moi-même que je fais bien I
UN DOMESTIQUE. Madame la comtesse Diana de Wal-
deck.
MABGUERiTE. Elle! et je n'ai pas songé... Je n'y suis
pas!
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SCÈNES DE LÀ VIE ALLEMANDE. 189
IL — MARGUERITTE, DIANA.
DïANA. Tu n'y es pas I
MARGUERITE. Oh ! pardoD. . . j'ignorais. . .
DIANA. Au reste, ma visite n'était pas pour toi,
mais pour ton mari.
MARGUERITE. Il est à la résidence.
DIANA. Je le sais... et je viens l'attendre ici.
MARGUERITE. Il a travaillé toute la nuit avec e
prince.
DUNA. Oui... et leur travail a déjà porté ses fruits...
La ville tout entière est en tumulte. Il s'agit de choses
vraiment sérieuses, de conspirations, de complots...
Les écoles devaient se révolter demain, dit-on, à l'oc-
casion de l'anniversaire de la bataille de Leipsick, le
18 octobre. Tout était prêt^ et, comme elles comptaient
sur les anciens soldats de la landwerth, on a ordonné
un désarmement général.
MARGUERITE. HélasI... Comment tout cela finira-
l-ilî
DIANA. Bien, il faut l'espérer* Dis-moi, tu as vu
Frantz hier?
MARGUERITE. Moi 1 oui... un instant... je crois.
DIANA. Le reverras-tu aujourd'hui?
MARGUERITE. Pourquoi Cette question, Diana?
DIANA. Mais elle est bien simple et bien naturelle,
ce me semble... Frantz est notre ami... le tien surtout,
maintenant.
MARGUERITE. Oui ', mais... mais je ne le vois pas...
Je le rencontre, comme cela, par hasard.
DIANA. J'en suis fâchée... j'aurais voulu, par un
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190 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
intermédiaire, lui faire parvenir un avis» que je ne
puis lui donner moi-même. C'est peut-être une tra-
hison de ma part... mais peu importe.
MARGUERITE, Une trahison î mon Dieu, qu'y a-t-il
donc?... tu m'effrayes...
DIANA. C'est inutile. •• si tu ne dois pas le voir...
MARGUERITE. Mais enfin... Je le verrai peut-être :
on peut lui écrire...
DUNA, Il n'est pas chez lui.
MARGUERITE. Comment le sais-tu 7
DUNA. On s'est présenté ce matin pour Tarrêter.
MARGUERITE. L'arrêter I. . .
DIANA. Oui ; il paraît qu*il est compromis dans toutes
ces conspirations, il fait partie d'une société secrète...
tu sais bien...
MARGUERITE. Ah!.. .
DIANA. Et je voulais lui faire dire de ne pas rentrer
chez lui, de quitter la ville...
MARGUERITE. Je m'en charge. C'est-à-dire, si je le
vois, moi; je ne sais oîi je pourrai le voir... Silence I
on vient par cette galerie. C'est Léo, sans doute. Oui,
le voilà... enfin I
IIL — Les mêmes, LÉO.
MARGUERITE. Oh I comme tu es pâle et défait... mon
Dieu I
LÉO. Rien... de la fatigue... voilà tout. (À Diana.)
Pardon, madame.
DUNA (à Léo). J'ai besoin de vous parler, a vousseul.
Léo. Je le pensais aussi... Laisse-nous^ nia bonne
Marguerite; j'irai chez toi tout à l'heure.
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SCÈNKS DE LA VIE ALLEMANDE. 191
IV. — DIANA, LÉO.
DIANA. Vous devinez ce qui m'amène, monsieur?
LÉO, A peu près...
DIANA. Je viens vous faire une seule question.
LÉO. J'écoute.
DIANA. Croyez-vous que ce journal soil ordinaire-
ment bien renseigné?
LÉO. Mais... oui, madame.
DIANA. Eh bien ! veuillez me dire ce que vous pen-
sez de ce passage :
LÉO. « Les deux voix de la Bavière ont été données,
« à condition que le prince Frédéric épouserait la
« grande duchesse Wilhelmine. «Ce que j'en pense,
madame^ c'est qu'il y a jusque dans les consefis les
plus secrets des espions et des traîtres.
DIANA. Ainsi donc, c'est vrai... ainsi cette nouvelle,
vous ne la démentez pas?
LÉO. La démentir serait une insulte pour un pays,
dont l'appui nous est nécessaire; d'ailleurs, il est
dans mes principes politiques, madame, de ne jamais
tromper... un mensonge dût-il être utile à la cause
que je sers.
DIANA. Ainsi, monsieur, vous m'avouez à moi que
ce bruit... cette nouvelle a quelque consistance.
LÉO. A vous, madame, comme à tout le monde, et
à vous peut-être plutôt qu'atout le monde encore; car
je sais combien les vrais intérêts du prince vous sont
chers.
DIANA. Donc cette alliance... voi^s croyez (ju'elle s§
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492 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
LÉO. Je Tespère.
DIANA. Mais... mais le prince m'aime, vous le sa-
uvez bien.
LÉO. Je le sais depuis mon retour seulement. •• Son
Altesse me Ta dit elle-même.
DIANA. Ah !... il vous Ta dit.
LÉO. Hélas I qu'est-ce que cela prouve?... Puisque
vous me forcez de parler politique avec vous, ma-
dame, je vous dirai que la raison d*État n'a^pf^s de
cœur... Les princes, vous le savez bien, ne se marient
pas; ils s'allient... Heureux encore ceux que la diplo-
matie n'est pas venue fiancer au berceau, et qui ont
eu le temps de goûter d'un amour libre et mutuel.
DIANA. Très-bien I et j'aurais dû m'attendre à tout
cela... Voilà comme vous me remerciez de ce que j'ai
fait pour vous.
LÉO. Peut-être vous ai-je de grandes obligations,
madame ; et alors je vous ferai un reproche, c'est de
me les avoir laissé si longtemps ignorer.
DUNA. Vous êtes oublieux, monsieur... c'est une
des qualités des fortunes qui s'élèvent vite, que de
ne plus se souvjsnir de ceux qui ont aidé à leurs com-
mencements.
LÉO. Oh I je crois vous entendre, madame... vous
voulez parler du jour, où le prince est venu chez
moi.
DIANA. Qui l'y a conduit?... Voyant le désespoir de
de voire famille, les larmes de Marguerite... qui a été
le chercher? Ah ! vous avez cru qu'il était venu de
lui-même et pour admirer l'auleur pseudonyme de
quelques articles de journal ou de pamphlets obscurs...
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S€ÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. IDS
La prétention est orgueilleuse, et pourtant elle ne m'é*
tonne pas.
LÉO (après un silence). Madame, je suis bien aise
d'apprendre ce que je fous dois... pardonnez-moi de
ne vous en avoir aucune reconnaissance. Je n*ai jamais
vu dans ma mission qu'une tâche rude à accomplir,
et j'aspire au repos auquel j'aurai droit après l'avoir
finie. Seulement, je vous crois ici plus injuste envers
le prince qu'envers moi-même, et j'aime à penser que
vous n'avez fait que lui indiquer ma demeure.. . Hélas !
je lui ai plus donné qu'il ne m'a rendu I et, dans ce
haut rang où il m'a placé, je me vois moins puissant^,
que je ne l'étais avant d'y atteindre. (Il va à la table.)
Cette plume , madame, cette plume était un sceptre
plus réel que le sien... et j'ai peur, en la reprenant,
d'en avoir usé le prestige!
DIANA. Ainsi, c'est une guerre déclarée entre nous,
n'est-ce pas?
LÉO. Dans laquelle je vous laisserai tout l'honneur
de l'attaque et tout l'orgueil de la victoire.
DUNA. Monsieur... adieu.
V. — LÉO, LE GHEVAUER.
LE CHEVALIER. Enfin VOUS êtcs seul, monseigneur.
LÉO. Vous attendiez depuis longtemps, monsieur ?
LE CHEVALIER. Oui, monscigncur.
LÉO. C'est bien... Passez dans votre cabinet, et ou-
vrez la correspondance.
LE CHEVALIER. Monseigocur ne mo demamle pas si
j'ai réussi.
LÉO. En quoi ?
42
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H SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
LE GHETAUER. Mais daDS mon entreprise d'hier.
LÉO* Laquelle?
LE CHEVALIER. MonseigoBur se souvient que je lui
ai demandé la permission . .\
LÉO. Eh bien ! je vous l'ai donnée...
LE CHEVALIER. Que jo lui ai montré un hommeé..
LÉO. Je ne me souviens pas.
LE CHEVALIER. Eh bien ! cet homme^ monseigneur...
c'était un de mes amis.
LÉO. Un de vos amis? -
LE CHEVALIER. Oui, uu frèro des sociétés secrètes4
LÉO. Vous êtes de ces sociétés, monsieur?
LE CHEVALIER. Je VOUS Tai dit, je m'en suis fait re-
cevoir. .. pendant que je travaillais au journal... et que
nous faisions de l'opposition ensemble, monseigneur,
LÉO. Je croyais que vous y faisiez de la science, et
moi de la politique.
LE CHEVALIER. C'est ccla... Et dans mes courses ar-
chéologiques j'allais visiter les vieux châteaux de l'Ita-
lie, de la Saxe, de la Souabe. Là, de temps en temps,
je trouvais dans les ruines une vingtaine d'amis, ama-
teurs comme moi d'antiquités... puis, par occasion,
nous parlions de politique... de sorte que, comme je
l'ai dit à Votre Excellence, je suis aflSIié à tout... Je
^is carbonaro en Italie; ici membre de la Jeune Al-
lemagne.
LÉO. De sorte...
LE CHEVALIER. De sortc qu'au moment où il allait
partir pour Heidelberg, y portant le plan de la conspira-
tion, j*ai avisé un de mes anciens camarades... il était
un peu animé déjà par up certain nombre de coups de
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SGÈUBS DK LA VIK ALLEMANDE. 495
l'élrier... Je l'ai déci^dé à venir à la cour. Le punch
el le vin du prince l'ont achevé ! A celte heure il dort
en prison, grâce à mes soins; et dans les poches de
l'habit qu'il a quitté chez moi, il y avait ce paquet.,.
LÉO. Et la chose s'est passée ainsi que vous me le
dites?
LE CHEVALIER. Tout à fait.
LÉO. Vous ne vous vantez pas.
LE CHEVALIER. En aucuue manière.
LÉO. Vous étier affilié à ces sociétés secrètes t
LE CHEVALIER. Je lo suis eucorc.
LÉO, Vous avez enivré cet homme pour lui prendre
ces papiers.
LE CHEVALIER. J*ai Complété seulement son état
d'ivresse. .
LÉO. Et cet homme sait que vous m'appartenez, que
vous êtes mon secrétaire. Cet homme croira que vous
avez agi par mes ordres...
LÉ CHEVALIER. II HO s*en doutora pas, monsei^
gneur... Il croira avoir perdu les papiers.
LÉO. Mais s'il s'en doute , monsieur... Savez-vous
bien que vous avez compromis mon nom ; un nom que
j'avais juré de conserver pur... un nom que vous ve-
nez de tremper dan$ votre...
LE CHEVALIER. Pardou, je croyais avoir bien fait,
monseigneur.
LÉO (se contenant, à part). Allons, voilà que j'allais
me faire un traître avec un lâche! (Haut.) Vous irez
trouver le directeur de la police avec un mot de moi.
UN DOMESTIQUE. Monscigneur....
LÉO. J'avais défendu qu'on fît entrer personne,
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106 SOUVENIRS D'ALLRMAGNE.
LE DOMESTIQUE. SoD Àltesse Royale, monseigneurle
prince régnant.
LÉO (au chevalier). Passez dans votre cabinet, mon-
sieur, et réunissez-y vos papiers avant de quitter l'hôtel.
VI. — LÉO, LE PRINCE.
LÉO. Votre Altesse dans ma maison... dans la mai-
son d'un de ses sujets.
LE PRINCE. Vous VOUS trompoz, Léo ; je ne viens
pas chez un sujet, je viens chez un ami. D'ailleurs,
pourquoi vous étonner? ce n'est pas la première fois
que je vous rends visite... Un jour, j'ai frappé comme
aujourd'hui à une porte en demandant Léo Burckart...
alors c'était pour lui confier le soin des affaires pu-
bliques et de ma propre sûreté.
LÉO. Et aujourd'hui^ je suis prêt à répondre de ma
conduite, monseigneur ; et j'aime mieux que ce soit
ici qu'autre part. Cette demeure n'est pas beaucoup
plus riche que celle où vous m'avez rencontré pour
la première fois; cet habit est le même, et le cœur
qu'il recouvre bat, aujourd'hui ainsi qu'alors, pour la
liberté de l'Allemagne.
LE PRINCE. Mais, comme chacun entend ce mot de
liberté à sa manière, les uns vous accusent de la ser-
vir trop ardemment, les autres de Pavoir trahie I
LÉO. En acceptant le pouvoir, monseigneur, me suis-
je un instant dissimulé ce résultat inévitable. La pensée
pure et droite appartient au ciel, et l'action lente et pé-
nible appartient à la terre; ce que j'ai écrit dans d'au-
tres temps, j'espère encore le réaliser; mais qui me voit
marcher aujourd'hui par des chemins difficiles, peut
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 497
douter que je tende toujours au but, où rimagination
m'emportait autrefois sur ses ailes I Je veux accomplir
par des voies pacifique, ce que d'autres espèrent ob-
tenir plus vile par des conspirations, par des révoltes.
Je me vois forcé de combattre à la fois des haines
calculées et des sympathies imprudentes...
LE PRINCE. Et maintenant vous êtes tranquille;
vous avez désarmé les unes et calmé les autres. Votre
diplomatie triomphe de tout.
LÉO. Ma diplomatie est seulement de la franchise
et du bon sens. A la conférence de Carlsbad, j'ai tou-
jours parlé haut et parié devant tous; j'ai fait com-
prendre aux députés des petits États qu'il leur impor-
tait de s'unir enfin pour faire équilibre aux grandes
puissances. Le irailé d'alliance et de commerce que
j'ai proposé passe, vous le savez, à la majorité de neuf
voix sur dix-sept; mais à une condition.
LE PRINCE. Celle de mon mariage.
LÉO. Non, monseigneur, nous y reviendrons en-
suite ; à deux conditions , j'aurais dû dire : la première
a été de maintenir la paix dans vos États, de répri-
mer cet esprit turbulent des universités, qui les égare
depuis quelque temps vers des utopies impossibles.
J'ai accepté ce devoir avec tristesse, mais avec le sen-
timent d'une absolue nécessité! Une conspiration était
organisée par toute l'Allemagne ; notre accord l'a bri-
sée dans tous ses anneaux à la fois. En arrivant ici,
j'ai trouvé la révolution blessée, mais vivante... Les
étudiants comptaient sur la landwerth, cette ancienne
compagne de leur dévouement en 1813... J'ai dé-
sarmé la landwerth.. • Il ne restait donc aux rebelles
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i98 600VBNIRS D'ALLEMAGNE.
qu'6ux*mêmes> et j'ai ordonné ce matin que les chefs
des rebelles fussent arrêtés. A cette heure ils doivent
l'être, monsoig&eur.
L£ PEiNG£. Eh bien 1 vous vous trompez! Soit ha-
^sard, soit prévoyance, les chefs sont libres... Vous
avez rendue une ordonnance pour le désarmement de
la landwerth... et l'airestation des chefs... c'est vrai,
vous l'avez rendue, monsieur, mais c'est moi qui l'ai
signée. C'est à mon nom que va s'en prendre la haine
de ces anciens soldats et de ces jeunes rebelles..... À
l'heure qu'il est, ceux qui vous ont échappé et dont
vous ignorez la retraite, trop peu nombreux pour faire
une révolution, vont tenter un assassinat I Contre qui?
contre moi, monsieur. En venant ici, j'ai probablement
été suivi... en sortant, je serai assassiné peut-être.
LÉO. Assassiné I...
LE PRINCE. Eh I mon Dieu I c'est possible. Vous
voyez, au reste, de quelle manière j'en parle... Au jeu
que nous jouons tous les deux, vous tenez les cartes...
et c'est moi qui perds ou qui gagne. Ce que je vous ai
dit, monsieur, est donc à titre d'observations que vous
^ êtes libre de ne pas écouter.
L&o. Oh I monseigneuré.,
LE PRINCE. Je ne dis pas que vous faites faosse
route, mon cher Burckart; je dis seulement que vous
marchez en aveugle... et cela, par cette détermination
étrange que vous avez prise d'éloigner de vous tous les
moyens de gouvernement ordinaires... Là-bas, vous
croyez avoir réussi par votre éloquence, n'est-ce pas? eh
bien I sur vos neuf voix, quatre ont été achetées à prix
d'argent*., par l'Angleterre^ dont l'intérêt se trouve
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SCÈNBS D£ LA VIE ALLEMANDE. 199
être le nôtre ; mais qui avilit notre cause par sa parti-
cipation* Vous vous êtes contenté de donner des ordres
sans vouloir vous mettre en rapport direct avec la po-
lice.,* Eh bien I voilà que les principaux meneurs vous
sont échappés.. # Voila ma vie exptme aux attaques
d'un fanatique 1... et vous ne savez rien; vous ne pou-
vez même prévoir le coup qui frappera votre prince I
LÉO. Si, monseigneur, je sais tout.
LE PRINCE. Vous savcz... Voyous alors.
LÉO (avec effort se décidant à entrer dans le cabi-
net). Donnez-moi les papiers que vous avez pris sur
l'émissaire des étudiants, monsieur le chevalier. (Il
revient el élale des papiers sur la table.) Vous voyez
bien, monseigneur, que je n*ai plus les mains si
pures!... et que me voilà digne de prendre rang
parmi les princes de la diplomatie... Voyez I ceci a été
volé à un étudiant qui le perlait à fleidelberg, et co
qui va vous rendre bien content et bien fier... volé
chez vous, car il était de votre bal. Tenez..,, vous de-
mandez ce qu'ils doivent faire ce soir... Ce soir, ils
doivent recevoir un nouvel adepte, dont on ne dit pas
le nom, mais qui tient à la cour... un homme très-im-
portant enfin... Puis ensuite ils doivent*. ..vous ne vous
tronipiez pas... vous mettre en accusation et vous ju-
ger. Votre police est bien faite, monseigneur... mais
vous voyez que la mienne est meilleure encore.
LE PRINCE. Et le lieu de cette réunion 7
LÉO. Je l'ignore... mais je le saurai. Rentrez dans
votre palais : et soit que l'on en ouvre ou ferme les
portes... dormez tranquille. Je veille sur vous; je ré-
ponds de vous : ma poitrine couvre la vôtre.
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200 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
LE PRINCE. Vous êtes un fidèle et loyal serviteur, Léo.
LÉO. Obi cela, je lésais, monseigneur; mais,
maintenant j'attends autre chose de vous que la re-
connaissance de cette vérité. Maintenant que j'ai fait
mon devoir, qu'àce devoir j'ai sacrifié ma popularité,
mon honneur,'et que, s'il le faut Je lui sacrifieraisma
vie... faites le vôtre I
LE PRINCE. Le mien?
LÉO. Oui, des obligations pareilles nous sont im-
posées; et la tâcbe la moins lourde est à vous, mon-
seigneur... Je me suis engagé avec la Bavière, en votre
nom. Donnez-moi votre parole.
LE PRINCE. Mais vous savez bien ce qui s'y (q)pose. •
LÉO. Votre amour, n'est-ce pas? Eh bien! mon
amour à moi... c'est encore un de ces sacrifices que j'ai
faits à Votre Altesse, et dont je ne lui ai pas même
parlé. Croyez-vous, monseigneur, que je n'aime pas
ma femme aiitant que vous aimez votre maîtresse?
Eh bien ! ai-je hésité un instamt à m'en séparer I
LE PRINCE. A vous OU séparer?.
LÉo.Eh,mon Dieul monseigneur, n'est-ce point une
séparation réelle que la vie que je mène... Croyez-
vous que j'ignore ses chagrins... que je ne voie pas ses
larmes; eh bien! j'ai sacrifié mon bonheur domesti-
que à vos intérêts... je veux dire à ceux du pays !
Faites aussi vous-même le sacrifice d'un vain amour,
et qu'on ne dise pas que c'est une femme hardie...
instrument peut-être de quelques sombres intrigues
anglaises, qui a guidé jusqu'ici vos sympathies pour
la liberté... et qui les retient oii il lui plaît.
LE PRINCE. Ah ! monsieur I... faites votredevoir de
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SCÈNES DB LA VIE ALLEMANDE. SOI
ministre, et oe vous mêlez pas de me juger ; vous
êtes allé trop loin I £t vous, homme glacé, qui savez
si bien froisser le cœur des autres avec votre main de
pierre... rentrez donc aussi dans vous-même : peut-
être aussi vous occupez-vous trop des choses publi-
ques... regardez quelquefois dans votre maison. Votre
femme est délaissée, dites-vous? Les femmes belles
comme la vôtre ne le sont jamais... Vous savez tout,
dites-vous 7 Apprenez donc une chose que je sais, moi :
que je sais presque seul, et parce que je dois tout sa-
voir; une chose que je dois vous dire, parce qu'il faut
qu'un ministre soit respecté de tous.
LÉO. Prince!
LE PRINCE. Ohl nul n'accuse votre femme I mais
il y a un homme qui la compromet par ses assidui-
tés... Et c'est un homme... qui s'est battu un jour
pour elle, puisqu'il^aut qu'on vous dise tout I
LÉO. Pour elle I
LE PRINCE. Et que vous avez fait mettre en prison
vous-même...
LÉO (violemment). Frantz ou Waldeckî
LE PRINCE. Il suffit... je vous lalsse. En cet instant
solennel je n'ai dû rien vous cacher.... Nous avons
été loin tous les deux ; mais il fallait que ces cho-
ses-là fussent dites. Adieu, adieu, oublions tout cela.
(Il lui présente sa 'main que Léo feint de pas voir.)
LÉO. Je salue humblement Votre Altesse.
VII. — LÉO, LE CHEVALIER.
LÉO. Monsieur le chevalier?
LE CHEVALIER. Quc me vcut votre excellence ?
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SOS SOOVBNIRS D'ALLBMàGNR.
£Éo. Je m'étais mépris sur votre capacité en ne fai-
sant dévoua qu'un simple sectaire; au lieu de S.OOO
florins d^appointements qiie vous aviez , je vous en
donne 12,000. Voici votre nomination comme inspec-
teur aux bureaux de la poliôe générale du royaume;
elle est, vous le voyez, antidatée de deux mois... c'ei^
à dire de l'époque où vous avez commencé à ex^«^.
Vous vous ferezfaire un rappel de vos appointements ;
c'est une gratification que je vous offre de la part du
prince pour le service que vous venez de Im rendre...
Maintenant, comme vos fonctions sont individueltes et
vous éloignent de moi, vous ne serez pas astreint
comme par le passé à manger à ma table.... QvLknd
je désirerai vous y recevoir, j'aurai l'honneur de vous
inviter.
ts GHEVAtiËR. Monseigneur, soyez certain que mon
dévouement...
LÉO. Je vais le mettre à l'épreuve.
LE CHEVALIER. J'attends.
LÉO. Vous êtes convoqué pour ce soir I
LE CHEVALIER. A dix heurcs.
LÉO. Le lieu de la réunion,
LE CHEVALIER. Je l'ignorc.
LÉO. Vous l'ignorez?
LE CHEVALIER. CommO tOUS.
LÉO. Et par quel moyen devez-vous le savoir?
LE CHEVALIER. Lorquo l^hcurc sera venue , les plus
jeunes des étudiants, les nouveaux... sans savoir ce
qu'ils font, ni pourquoi ils le font, parcourront les
rues, en chantant un chant patriotique, la Chasse de
Ludtow,.. ce sera le signal. Alots tous les affiliés
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SGfiNES DE LA VIH ALLEMANDE. SOS
sortiront de la ?ille ; et à chaque porte, un homme les.
attendra : à cet homme ils demanderont en quel lieu
est la lumière... et le lieu que désignera cet homme
sera celui de la réunion.
LÉO. EU les membres de cette réunion sont masqués?
LE CHEVALIER. Toujours... car il y a parmi les affi-
liés telles personnes qui approchent assez du prince,
pour désirer qu'on ne voie pas leur yisage.
LÉO. Et YOtts recevez ce soir une de ces per-
sonnes?
LE GHEYAUER. Oui«
LÉO. Savez-vous son nom?
LE GHEYAUER. M. Qc Waldcck.
LÉO. Mais comment êtes-YOUs si bien au courant
des choses, yous que Ton sait être mon secrétaire?
LE GHEYALIER. La première loi de l'association est
que tous ses membres accepteront toutes les places,
afin d'envelopper le pouvoir de tous cotés.
LÉO. Bien. Faut-il un costume particulier pour as-
sister à cette réunion ?
LE CHEVALIER. La rediugotte de l'étudiant, la cas>
quette avec ses trois feuilles de chêne, un manteau
brun, un masque sur le visage, et ce ruban sur le
cœur.
LÉO. Pouvez-vous me procurer un costume complet
pour huit heures du soir... et venir me prendre avec
ce costume?
LE CHEVALIER. G'ost difficile*
LÉO. Le pourrez-vous?
LE CHEVALIER. Oui.
LÉO. Je vous dirai mes intentions tout le long dd
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204 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
. la roule, et, en échange, vous m'apprendrez, vous, les
paroles sacramentelles à Faide desquelles je pourrai
répondre...
LE GHEVAUER. C'eSt dît.
LÂo. Et maintenant, monsieur, qui me répond de
vous?
LE CHEVALIER. Mon intérêt.
LÉO. Cependant, s'ils réussissaient, vous auriez
droit peut-être à quelque chose de meilleur que ce que
je puis vous donner.
LE GHEVAUER. Ils uc réussirout pas.
LÉO. Oh I vous êtes prophète! eh bien, réussirai-je,
moi?
LE GHEVAUER.Vous ne réussirez pas nonplus^ mon-
seigneur...
LÉO. Et puis-je savoir où vous avez puisé cette con-
viction?
LE GHEVAUER. Daus les faits passés... dans votre
conduite passée... dans vos projets.
LÉO. Donc, à votre avis, j'ai manqué de capacité...
Répondez-moi franchement.
xï GHEVAUER. Non, monscigncur, mais d'adresse.
LÉO. Voyons.
LE CHEVALIER. Un ministre qui veut demeurer en
place doit s'appuyer sur le peuple ou sur le prince.
Or l'un de vos appuis vous manque déjà, et l'autre va
vous manquer bientôt. Le peuple vous manque, parce
que, souvenez-vous bien : dans cette auberge, où les
étudiants s'étaient réunis... vous avez, personnelle-
ment, fait emprisonner plusieurs d'entre eux... au lieu
d'abandonner ce soin à un magistrat inférieur, et de
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. SOS
n'arriver, vous, que pour faire grâce. Le peuple vous
manque, parce que, au lieu d'envoyer à la diète un
député que vous pouviez désavouer à son retour, vous
y êtes allé vous-même; de sorte que, comme vous avez
adopté des mesures répressives, et que quelques-uns
sont corrompus, ... on ne croit pas à votre conscience. ..
et vous vous trouvez confondu dans l'idée qu'on a de
la corruption générale... Le peuple vous manque,
parce qu'il est toujours sympathiquement et instinc-
tivement de l'avis du faible contre le fort, et qu'il fera
demain des martyrs de ceux dont vous faites des cou-
pables aujourd'hui. En ce cas, il vous restait le prince.. .
Mais voilà que vous êtes venu vous heurter contre une
intrigue d'amour , qui ne vous nuisait en rien, et qui
pouvait, au besoin, vous servir, si vous l'eussiez com-
prise ou ménagée... Sur toute autre chose le prince
vous eût cédé sans doute : sur celle-là il sera in-
flexible ; et cette Pénélope au rebours défera chaque
nuit l'ouvrage de votre journéel Or, le seul moyen qui
vous reste, pardon, monseigneur, si je vous dis dépa-
reilles choses, c'est de céder sur ce point de mariage,
de renoncer à votre rêve de coalition... et de devenir
aux mains du prince un moyen de despotisme, au lieu
d'être, comme vous Paviez cru , un instrument de li-
berté.
LÉO. Jamais, monsieur, jamais I
LE GHEVALiËR. Alors VOUS tomberez... m ouseigueur.
LÉO. Mais , dans cette prévision , comment pouvez-
vous me servir?
LE CHEVALIER. Parco que plus je vous aurai été
utile, plus je serai nécessaire à votre successeur.
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Vt6 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
LÉO. Vous avez raison, et je puis me fier à vous.
Ainsi , ce soir, à huit heures , au premier refrain de
ce chant qui doit servir de signal..*. 7^^^^ ^^
prendre, et conduisez-moi.
L£ CHEVALIER. J'y Serai.
VIIL — LÉO, SEUL.
LÉO (seul). Ah I... me voilà donc arrivé au bout de
mon rêve! Je n'aurais pas cru pouvoir sitôt regarder
ma carrière de l'autre côté de Thorizon 1 ma belle
vie I ô ma réputation sainte ! je vous ai donc laissées
en lambeaux tout le long du chemin , à ces buissons
infâmes dressés par la calomnie I Et cet hommeM*
cet homme, que j'appelais mon prince, et qui m'aj^e-
lait son ami 1 cet homme à qui j'ai tout sacrifié : tran-
quillité, réputation, bonheur privé,... et qui, pouf
tout remerciement^ vient essayer de me mordre le
cœur avec un soupçon!... Marguerite!... Margue^
ri^el.... oh ! je n'ai pas même une inquiétude 1 mais
je souffre. (La nuit est tombée ; il est as^is ^t plongé
dans h rêverie, la tête dans ses mains.)
K. — LÉO, MARGUERITE.
MARCrUERiTE (se croyaut seule d'abord). Sept heures
et demie... Il est parti, et j'ai préparé tout pour cette
entrevue qui m'est demandée : pourtant j*hésite en-
core. Ah!... Léo!
LÉO. Oui; Marguerite, oui, c'est moi... Viens, mon
enfant chérie^ viens sur mon cœur, dont tu as été si
longtemps, non pas absente, mais éloignée.
MARGUERITE. Léo I Léo ! que me dis^tu-Ià !..• prends
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 107
garde; je ne suis plus habituée à tes douces paroles;
je les avais presque oubliées? Ohl c'est maintepant un
écho si lointain que je ne puis croire à la voix qui me
les dit*
LÉO. Oui, tu as raison ; et crois-moi , le moment est
bien choisi pour me faire ce reproche. «• Plains-moi,
Marguerite^l plains-moi ; car j'ai bien souff^, et je
souffre bien encore..,. J'ai la tête brûlante et le cceur
brisé 1
MABGUERiTE. Ah I moQ ami.
l£o. Autrefois, mon Dieul quand j'étais fatigué
par des rêves, au lieu d'être écrasé comme je le suis
aujourd'hui par la réalité... je n'avais qu'à m'appro-
cher de toi, Marguerite; à poser ma tête sur ton
épaule ; comme si ton haleine avait le pouvoir cé-
leste de chasser toute triste pensée et tout fatal sou-
venir I
MAEansRiTE. Ah 1 Léo ! pourquoi m'as-tu oubliée si
longtemps? Pourquoi reviens-tu si tard? Gomment
n'as-tu pas vu combien je souffrais? Que tu m'aurais
épargné de larmes, Léo*., (à part) et de remords peut^
être...
Lto. AMu quelquefois regretté notre petite maison
4e Francfort, le temps où nous étions pauvres, incon-
nus, oii notre amour était notre richesse et notre lu-
mière!
MABGUERiTE. Tu lo demandes, Léo I Ah I Dieu
m'en est témoin, combien de fois, seule dans mon ora-
toire... (Elle hésite, en pensant au rendez-vous de
Frantz.)
LÉO. Eh bien?
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aOd SOUVENIRS D* ALLEMAGNE.
MARGUERITE. Ah!
; - LÉO. Achève donc?...
^' MARGUERITE, J'ai demandé, les genoux sur le mar-
bre^ le front dans la poussière, j'ai demandé au ciel,
pardonne-le-moi, Léol qu'il t'enlevât ton rang,' tes
honneurs, ton génie même, pour que nous nous re-
trouvions seuls à seuls avec notre amour.
LÉO. Eh bien! Marguerite, Dieu t'a exaucée!
MARGUERITE. Que dis-tu? On t'enlève tout cela?
LÉO. Non , je m'en dépouille I... Un jour encore, et
j'aurai arraché de mes épaules cette robe de Nessus
qui me dévorait !... Marguerite I nous reverrons notre
maison; Marguerite! nous nous y retrouverons seuls,
et, je l'espère, tu oublieras ce que tu as souffert pen-
dant le temps où nous l'avons quittée.
MARGUERITE. Voîs-tu, Léo, je uc crois pas à ce que
tu médis, et il me semble que je rêve... Si cela
était... tu ne me parlerais pas avec une voix si triste
et des yeux si abattus.
LÉO. C'est qu'entre aujourd'hui et demain^ Margue-
rite... il y a un abîme... : un abîme où je puis tomber
en essayant de le franchir.
MARGUERITE. Que me dis-tu, Léo !... As-tu quelque
chose à craindre? Cours-tu quelque danger? Mon
Dieu, mon Dieu, parle, réponds-moi.
LÉO. Ah! j'aurais dû me taire... j'aurais dû avoir
la force de te quitter sans me plaindre ; mais je suis
tellement abattu, tellement accablé.... Ah! j'en ai
honte, vraiment!
MARGUERITE. Me quitter? Tu vas me quitter en-
core!
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SCËNES DE LA VIE ALLEMANDE. S09
LÉO. Embrasse-moi.
MARGUERITE. Écoute ; tu me fais peur; parle. Jà
LÉO. Non, Marguerite, non, il n'y a rien à crai^P^
dre; je suis fou de m'abandonner ainsi, sois tran-
quille; songe que si je réussis cette nuit, demain nous
sommes libres et heureux.
MARGUERITE. Uu danger, un danger... tout le
monde me parle de danger.
LÉO. J'avais besoin de revenir à toi, de te presser
sur mon cœur ; il y avait si longtemps que nous n'a-
vions eu entre nous une heure pareille.
MARGUERITE. Tii es bien coupable, Léol... Ahl
sais-tu que j'ai cru un instant que tu avais cessé de
m' aimer ; sais-tu que j'ai espéré que je ne t'aimais
plus !
LÉO. Moi, ne plus j'aimer ; moi à qui tu viens de
rendre le seul bonheur que j'ai eu depuis, six mois :
tiens, tous les rêves des hommes sont insensés...
il n'y a que l'amour sur la terre, et Dieu dans le
ciell
MARGUERITE. Mais qu'ai-je donc fait pour mériter
un pareil bonheur, juste en ce moment, juste à cette
heure même?... Mon Dieu, mon Dieu, je vous remer-
cie I mon Dieu, vous avez eu pitié de moi; m'ayant
vue chancelante, vous m'avez tendu la main et vous
m'avez relevée I... Je suis à toi, Léo... Oh I je t*aimel
je t'aimel
LÉO. Écoute; n'as-tu pas entendu?...
MARGUERITE. Quoi?
LÉO. Une chanson lointaine... un chœur d'étu-
diants.
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940 SOUVENIRS D*ALLBIIAGI«B.
MARGUERITE. Qu'importeî
LÉO. Il faut que je te quitte, Marguerite*
MARGUERITE. Pour loDgtemps?
LÉO. Pour quelques heures seulement, je Tes-
père...
MARGUERITE. Oîl VaS-tuî
LÉO. Je ne sais pas... On me conduit.
MARGUERITE. Et qui Cela?
LÉO. Le chevalier Paulus, qui doit m*attendre.
MARGUERITE. Et tu 06 peux te dispenser de sortir à
cette heure?
LEO. Impossible.
MARGUERITE. Oh ! je t'accompaguerai .
LÉO. Oui, jusqu'à la porte du jardin; ensuite... (Il
sonne; un domestique entre.)
MARGUERITE. Que VCUX-tU?
LÉO (au domestique) . Laissez brûler une lampe ici;
je rentrerai peut-être dans la nuit, et je veux trouver
de la lumière.
MARGUERITE. Mou Dicu ! mou Dieu, protégez-nous I
(Ils sortent. — Le domestique apporte la lampe et se
retire.) '
X. — FRANTZ, SEUL.
FRANT» (entrant avec précaution par une porte la-
térale, couvert d'un manteau sombre, un masqua à la
main). Personne : J'avais cru entendre des voix....
Depuis une heure j'attends dans l'oratoire, et elle
n'est pas venue, que veut dire cela?... Quejairel il
faut que je la voie, il faut que j'aille à notre assem-
blée. Jusqu'à présent je n'ai rencontré personne; mais
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SCÈNES DB LA VIB ALLEMANDE. SU
ici, où 6uis-je7 au eœur de la maison, sans doute....
Du bruit? Ce n'était rien... Ahl je suis dans le cabi-
net de Léo ; c'est cela : il est au palais probablement.
Quelle étrange chose d'errer ainsi dans une maison
inconnue, oii Ton peut être surpris à chaque instant et
à chaque pas, et cependant de sentir qu'on ne peut
s'^ arraeher?... Oh I Marguerite I Margueritel il faut
que je la voie I... aucun bruit... personne... Le cœur
me bat comme si je faisais une action infâme. Si je
savais oii me cacher... Me cacher I puis-je attendre?
dans cinq minutes le chœur des étudians va passer, il
m'a semblé l'entendre déjà... (Il s'accoude à la table ,
et machinalement ses yeux tombent sur les papiers.)
Mon nom?... le nom de Flaming? le nom de Roller :
qu'est-ce que cela? Eh bien, que fais-je donc? ces
papiers, ai-je le droit de les lire? Je suis entré ici
pour dire un dernier adieu à Marguerite, et non pour
voler les secrets de son mari!... Mais ce secret, c'est
le mien... le mien? que m'importerait encore! Mais
c'est celui des autres aussi. N'est-ce pas, au contraire.
Dieu qui m'a conduit! qui a empêché qu'elle ne vînt,
pour que je vinsse, moi? Nos projets de cette nuit....
Il sait tout. Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! ils sont per-
dus. (Le chœur passe plus près de la maison. Pas un
instant de retard! qu'ils fuient! qu'ils se dispersent...
Quelqu'un? (Au moment de sortir, il se trouve face à
face avec Marguerite, qui revient du jardin.).
XI — FRANTZ , MARGUERITE.
MARGUEBITE. Qui va la?
FBANTZ. Marguerite !
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212 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
MARGUERITE. Fraotz? Partez, monsieur, partez; il
y a un grand danger qui vous menace. ••
FRANTZ. Je le sais.. • je le sais.
MARGUERriE. Je n'ai consenti à vous voir que pour
vous dire cela ; je vous l'ai dit, allez.
FRANTZ. Marguerite...
MARGUERITE. Alloz, mousiour; vous n'avez pas un
instant à perdre, quittez la ville I
FRANTZ. Oui, mais auparavant, j'ai encore quel-
ques dernières paroles |i vous dire. Vous me reverrez,
Marguerite! cette nuit même peut-être...
MARGUERITE. Nou , ne reveucz pas... Adieu. Vous
m'effrayez I (Seule.) Cette agitation... ce costume.. • ce
masque... que veutdire tout cela? Ohl pourtant, mon
Dieu, je te remercie I Dans ces dangers qui menacent
à la fois ces deux hommes , c'est pour Léo que j'ai eu
peur... c'estLéo que j'aimej (Elle tombe à genoux, le
cœur des étudiants s^éloigne.)
dbyGoogk
CINQUIÈME JOURNÉE
Le château deWirtzburg. — Salleen ruines, d'architecture saxonne,
ouverte au fond sur les montagnes éclairées par la lune.
(La scène présente un tableau d'étudiants, de payisans et de soldats
vêtus d'uniformes étrangers; quelques-uns buvant, d'autres
comptant des armes qu'ils rangent en tas, d'autres roulant des
tonneaui de poudre. — Quelques-uns sont masqués. )
L — ROLLER, FLAMING, HERMANN, WALDECK.
ROLLER (faisant passer cinq paysans devant les au-
tres étadianls). En voilà encore cinq d*Eisenburg; de
braves gens... c'est la même famille. Le père a soixante
et dix ans; et les femmes, voyant déjà partir les
deux fils et les deux neveux, voulaient garder le vieil-
lard, disant qu'il en avait fait assez dans sa vie, de-
puis 92 jusqu'à 1815; mais j'ai montré ceci, la croix
des braves deLeipsick, et le père m'a dit : Est-ce con-
tre l'empereur de France qu'il faut marcher encore?
En ce cas, je suis trop vieux ! — J'ai répondu : Non I
l'aigle est toujours blessé, toujours captif sur son ro-
cher de Sainte-Hélène ; ce sont les aigles à deux têtes
qui nous dévorent, nous allons leur donner la chasse^
cette fois. — ^Je suisà vous, s'est écrié le vieux paysan.
Et vous, femmes, a-t-il ajouté, vous vous trompiez; je
dbyGoogk
31d SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
n*ai pas le droit de me reposer ici; je n'ai pas fini ma
journée?
FLAMiNG. Bien. Onl-ils des armes?
ROLLER. Le décret royal, exécuté hier, leur a enlevé
jusqu'aux armes d'honneur du vieillard et. de l'aîné.
FLAMING (montrant le tas)... Qu^ils en prennent...
celles*Ià aussi deviendront des armes d'honneur I
ROLLER. Où faut-il placer ces hommes?
FLAMING. Au nord , du côté du fleuve. Et mainte-
nant, voici toutes les avenues gardées. Si notre ren-
dez-vous est découvert, nous avons de quoi soutenir
un siège de plusieurs jours dans ces ruines, jusqu'à
l'arrivée de nos frères de Goettingue.
ROLLER. Les princes ont tenu un conseil à Carls-
bad ; nous tenons le nôtre à Wif tzburg ! Ces vieilles
ruines s'étonnent de servir d'asile à la liberté, après
avoir été si longtemps le repaire des oppresseurs I
FLAMING. Ne médisons pas de nos aïeux, Roller:
pour les juger, il faudrait mieux savoir l'histoire
que nous ne la savons, pauvres étodia'nts que bous
sommes I
ROLLER. Mais n'est-ce pas ici même que se tenaient
les séances du tribunal secret? Les cachots sont par
là, tiens; la porte est faite d*un seul bloc de pierre,
et il faut trois hommes seulement pour la tourner
sur ses gonds. Ici les nobles seigneurs s'asseyaient en
nombre impair; voici leurs sièges de rocher. Les con-
damnés tombés en leur pouvoir entraient par cette
porte. Il en était d'autres que les juges ne pouvaient
atteindre qu'avec la pointe d'un poignard; oeux^là
monraientplus vite et souffraient moins.
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 215
FLAMiNG. Eh bien I étudie mieux tes livres, et tu
verras que ces terribles seigneurs étaient, comme
nous, des ennemis de la tyrannie; qu'ils frappaient
l'oppresseur étranger ou le prince félon que la loi ne
pouvait atteindre ; et que ce tribunal ne versait que
le mauvais sang.
ROLLER. Oh ! toi, Ton te connaît : quand il s'agit de
noblesse, tu es toujours prêt à contrarier toutes nos
idées. Ce n'étaient pas des manants, à coup sûr, qui
jugeaient les tyrans dans de si belles salles ornées
de statues et d'armures?... Les manants n'ont jamais
fait construire de châteaux.
FLAMING. Qui te dit le contraire?... Mais ce fut la
noblesse qui comprit toujours le mieux l'indépen-
dance.
ROLLER. Pour elle-même, soit.
FLAMING. Et pour le peuple aussi; mais la bour-
geoisie est l'humble servante des princes, et c'est la
bourgeoisie armée qui nous a contenus hier.
WALDECK (approchant). Pour moi, nobles ou prin-
ces, je n'en fais pas de différence. Tenez, messieurs...
tenez , frères , veux-je dire , je suis venu à vous de
moi-même, et me suis donné de tout point; je suis
noble, c'est vrai; mais, si j'avais pu choisir, je vou-
drais être né dans la plus basse condition, et m'élever
par mon génie. Tenez, j'ai un aïeul parmi ces statues,
ainsi que vous pouvez le voir au blason qui décore ce
piédestal, eh bien , ce blason, je le renie, je le dé-
grade... faites-en si voulez autant des autres. (Il raye
l'écusson avec son poignard.)
FLAMING. Arrêtez I Si vous reniez ceux-là pour vos
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316 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
aïeux, nous ne les renions pas pour nos grands
hommes! Ce comte de Waldeck fut un brave seigneur
qui délivra Mayence des Espagnols qui tenaient les
Flandres I Celui qui se targue de ses aïeyx est un in-
sensé, celui qui les outrage est un lâche. Respect à la
mémoire des anciens comtes deWaldeck, amis, respect à
ces héros, à ces capitaines!... ensuite, nous convien-
drons, si vous voulez, que celui-ci n*en descend pas I
(Il désigne Waldeck, qui s'éloigne.) •
KOLLER. Mais qui donc Ta amené ?
HERMANN. C'ost lonouveau membre de l'association,
qu'on va recevoir parmi les voyants. Ainsi, du privi-
lège en tout, et parmi nous-mêmes : parce qu'il a été
puissant, parce qu'il a approché les princes, on en fait
un républicain choisi , un conspirateur de première
classe, on lui fait sauter deux degrés en deux jours,
tandis que moi je suis encore aspirant dans le troisième.
ROLLER. Mais toi aussi, qu'as-tu fait? qn*as-tu ris-
qué? Cet homme-là met. en jeu sa tête; il perd son
rang, ses places ; il donne par là des gages de con-
fiance qu'il faut reconnaître; toi, tu ne risque rien que
ce qui couvre ton corps, un trou à ton habit, tout
au plus, ce qui regarde surtout ton tailleur et ton
hôte; peut-être encore ta liberté pour quelques mois ;
la belle affaire ! tu travailleras la théologie en prison
mieux qu'à l'université, où tu ne la travailles pas du
tout!...
HERMANN. Tu vcux uu coup de rapière pour de-
main ; il fallait le dire.
ROLLER. Pour tout de suite I (Ils vont pour ramasser
deux épées au tas d'armes.)
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. S47
FLAMING. Un instant I... ceci ne doit servir à dé-
coudre que des soldats royaux et des philistins. Tous
les duels sont remis à huit jours d'ici par ordre du
comité supérieur.. • mais les coups de poing ne sont
pas défendus en attendant.
HERMANN. Mcrci... uous attendrons.
FLAMING. Enfants I... tenez, voici les hommes qui
viennent! (Plusieurs gens masqués entrent et se
mêlent à la foule ; le veilleur leur fait déposer les bû-
chettes à mesure.)
HERMANN. Ahl moi , je n'aime pas les masques s
masque d'ami, visage de traître : voilà mon opi-
nion.
FLAMING. Avec dcs fous comme ceux-là, on ne
réussirait à rien : mais tu ne comprends donc pas
qu'il s'agit ici d'une résolution grave , d'un jugement
à mort et que, si nous ne réussissons pas, tous ceux
qui seraient convaincus d'y avoir coopéré seraient
traités commodes assassins, décapités tous les dix-
sept, jusqu'au dernier, tandis qu'ainsi le vengeur
seul risque sa vie.
HERMANN. Moî ^ jc u'aime pas à prévoir la dé-^
faite.
FLAMING. En voici deux, puis trois; ils seront bien-
tôt au complet , chacun donne en entrant la bûchette
qui représente un des pays souverains de l'Allema-
gne ; en la reprenant dans Turoe, il prend le nom de
la province qui lui échoit, et le reçoit comme le sien
pour tout le temps de la séance. (Entrent Léo et le
chevalier, qui vont se placera part près d'un pilier^
pendant que la salle conlinuêà se remplir.)
iS
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SIS SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
n« — LSS MÊMES, LÉO, LE .CHEVALIER.
u CHEVALIER. £h bieni monseigneur, ne compre->
nez^vous pas qu'il eût été insensé de vouloir faire en-'
tourer de troupes ce rendez-vous de conspirateurs^
L'endroit est bien choisi, pardieu 1 En temps ordi-
naire, c'est la retraite des voleurs sans ^le; au-
jourd'hui ils ont cédé la place; ils se sont envolés
comme des hibous effrayés par la lumière. •• à moins»
toutefois, qu'ils ne soient restés pour faire les hon^
neurs du lieu à tous ces intrus I Je gage qu'il s'en
cache plus d'un sous ces capes d'étudiants I
LÉO. Quel singulier spectacle I une conspiration sous
ces vpûtes humides» aux pieds de ces statues d^ che-
valiers saxons; sous ces colonnes lourdes, taillées du
temps de Charlemagne...
LE CHEVALIER. Pardou, c'ost du pur byzantin;
cette architecture remonte au sixième siècle, les sta^
tues sont plus modernes...
LÉO. Et c'est ici, monsieur l'antiquaire, qu'ils veu-
lent tenir leur conseil suprême, leur tribunal, n'est-ce
LE CHEVALIER. Oui, c'ost ici 1 Pardou... vous m'^
Vez rappelé» par ce mot, aux délices de ma jeunesse I
C'est ainsi que je descendais , à la lueur des flam-
beaux, sous les voûtes d'Herculanum et d'Aquilée;
j'allais y chercher des urnes » des statues, des choses
antiques, comme ces jeunes fous viennent y méditer
des pensées d'un autre temps, des idées perdues I
LÉO. En effet I la liberté ne sort pas par ces voies
ténébreuses, die aime te plein jour^ le grand soleil,
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SGÈNEd DE LA VIE ALLEMANDE. 919
el lève ses bras nus dans un ciel d'azur I Toutefois, ce
spectacle m'émeut profondément : n'y a-t*-il pas dans
tes ruines, dans ce mystère, dans celte réunion bi-
zarre, quelque chose de saisissant pour tous ces coeurs
jeunes, une poésie qui enivre, qui égare. Et, en pas-
sant à travers tout cela, n'est-on pas pris de doute sur
soi-même, comme Luther qui, entrant un soir dans
l'église de Wittemberg, douta de ses propres idées et
se mit à prier jusqu'au matin, le front dans la pous-
sière, au pied des saintes images que ses disciples
avaient brisées I... Hélas I monsieur, l'étude des sys-
tèmes m'avait conduit à la conviction, l'expérience
des choses me rend au doute... Je vous parle avec
confiance, car vous risquez votre vie avec moi, et quel
que soit votre but caché, je rends justice à votre cou-
rage. Mais cela ne vous émeut-il pas vous-même i en
effet?
LE CHEVALIER. Je n'ai pas les mêmes passions ; ces
idées me sont étrangères! Il fut un temps où mon
cœur bondissait quand je retrouvais le sens perdu
d'une inscription effacée, le profil d'une médaille ou le
bras d'un héros de marbre.... J'étais heureux comme
un enfant, et mon âme s'épanouissait de joie I
LÉO. Et aujourd'hui...
LE CHEVALIER. J'ai longtemps vécu en France : là
j'ai appris à rire de tout... et maintenant, je ne ris
même plus ; je méprise.
LÉO. Je ne doute que de l'homme; mais vous, vous
doutez de Dieu t
LE CHEVALIER. Douter... c'est presque croire I
LÉO. Silence !
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3S0 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
UN HOMME MASQUÉ. Ffères, la nuit s'avance... le
temps s'écoule... quelqu'un nous manque que nous
ne pouvons plus attendre. Veilleur, combien comptez-
vous de voyants?
LE VEILLEUR. ScizO.
l'homme masqué. Le dix-septième est traître^ pri-
sonnier OU mort. Servants, faites retirer les plus
jeunes, et que les voyants restent seuls ici, car la séance,
va s'ouvrir. (L'ordre s'exécute; il ne reste que seize
hommes, tous masqués.)
m. — LÉO, LE CHEVALIER.
l'homme masqué. Maintenant combien sommes-
nous?
LE VEILLEUR. SeizC.
l'homme masqué. Quinze de nous pourront seule-
ment prendre part à la délibération. Frères! n'ou-
blions pas que , de même qu'au congrès chaque mi-
nistre représente un roi^ de même ici chacun de nous
représente un peuple; le premier sorti présidera le
tribunal.
LE VEUXEUR (tirant une bûchette de l'urne). Au-
triche.
UN VOYANT. C'est moi.
UN AUTRE. Ici, comme à la diète, il y a un sort sur
ce nom-là 1
LÉO (bas). Ahl ah I voilà que cela tourne à la pa-
rodie. II était temps , je commençais à les prendre au
sérieux.
LE CHEVALIER (de même). Pour un diplomate,
vous êtes bien ennemi des formes.
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMAND!*. 321
LÉO. Surtout des mots.
LE CHEVALIER (haut). Tifo ton nom, mon frère.
LÉO. Holstein.
LE CHEVAUER. Etmoi, BruDswick.
LÉO (bas). Je rougis vraiment déjouer un rôle dans
cette comédie d'enfants.
LE CHEVALIER (bas). Yotre Excellence, qu'elle me
permette de le lui dire, juge un^peu trop en profes-
seur. Vous vous trompez en croyant avoir affaire à des
écoliers, et vous allez voir les actions prendre un as-
pect plus grave.
LE PRÉSIDENT. Qucl cst le Seizième ?
UN VOYANT. Wurtemberg.
LE FRteiDENT. Il assistera à la séance sans voter, et
priera Dieu en lui-même pour que son esprit nous
éclaire... Quel est le nom resté dans Turne?
LE VEILLEUR. Hanovrc.
LE PRÉSIDENT. C'cst bien; prenez tous place et de-
meurez silencieux : nous devons recevoir un nouveau
frère... Que ses parrains aillent le recevoir à la porte,
et que les servants l'introduisent.
LÉO (bas) . Est-ce Waldeck ?
LE CHEVALIER. Oui.
LE PRÉSIDENT. Sileuce ! (Waldeck est introduit les
yeux bandés.)
IV. ^ Les mêmes , WALDECK.
LE PRÉSIDENT. Frère, quelle heure est-il?
WALDECK. L'heure où le maître veille et où l'esclave
s'endort.
LE PRÉSIDENT. ComplCZ-la.
43.
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s» SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
WALDEGK. Je ne rentends plus depuis qu'elle sonne
pour le maître.
LE PRÉSIDENT. Quand Tentencjrez-vous?
WALDEGK. Quand elle aura réTeilié l'esclave.
LE PRÉSIDENT. OÙ ost le maître?
WALDEGK. A table.
LE PRÉSIDENT. OÙ ost Tesclaveî
WALDEGK. A terre.
LE PRÉSIDENT. Que boit le maître.
WALDEGK. Du sang.
LE PRÉSIDENT. Que boit l'esclave?
WALDEGK. Ses larmes.
LE PRÉSIDENT. Que foroz^vDus do tous les deuxt
WALDEGK. Je mettrai l'esclave à table et le maître à
terre.
LE PRÉSIDENT. Êtos^vous mattro ou bien esclave?
WALDEGK. Ni Tun ni l'autre.
LE PRÉSIDENT. Qu'êtes-vousdouc?
WALDEGK. Rien... mais j'aspire à devenir quelque
chose.
LE PRÉSIDENT. Quoi ODCore?
WALDEGK. Voyant.
LE PRÉSIDENT. En savoz-vous les fonctions?
WALDEGK. Je les apprends.
LE PRÉSIDENT. Qui VOUS cnseigue?
WALDEGK. Dieu Cl mou maître.
LE PRÉSIDENT. Avcz-vousdcs armos !
WALDEGK. J'ai cette corde et ce poignard.
LE PRESIDENT. Qu'est-cc quo cctto corde?
WALDEGK. Le symbole de notre |force et de notre
union.
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. ^SS
LE PRÉpDENT. Qu'êies^vous seloD oe sjmbok?
WALDEGK. Je suis TuD des fils de ce chanvre, que
l'union a rapprochés et que la force a tordus.
LE PRÉSIDENT. Pourquoi vous a4-on donné la
corde?
WALDEGK. Pour lier et pour étreindre.
LE PRÉSIDENT. Pourquoi le poignard?
WALDEGK. Pour couper et pour désunir.
LE PRÉSIDENT. Êtcs-vous prêt à jurer que vous fe-
rez usage du poignard ou de la corde contre tout
condamné dont le nom sera inscrit au livre de sang?
WALDEGK. Oui.
LE PRÉSIDENT. JurCZ-le.
WALDEGK. Je le jure.
LE PRÉSIDENT. Yous dévoucz-vous à la corde et au
poignard vous-même, s*il vous arrivait de trahir le
serment que vous venez de faire, sur ce livre d'une
main et sur l'Évangile de l'autre : sûr le glaive et sur
la croix.
WALDEGK. Je m*y dévoue. (En ce moment, on en-
tend un grand bruit à la porte du fond, et comme un
froissement de fer ; en même temps, quelques coups
de tambour battant sourdement la cbarge^^ puis enfin
4es coups aux portes.)
LÉO. Quel est ce bruit?
LE PRÉSIDENT. ÉcoUteZ I
UN SERVANT, entrant. Nous sommes perdus! tout
est découvert.
LE PRÉSIDENT. Qu*y a-t-il?
LE SERVANT; Des soldats royaux qui frappent à la
porte.
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324 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
l'officier (dehors). Au nom du prince,- ouvrez ,
ouvrez I
LE PRÉSIDENT. Lâches sont ceux qui fuient I nous
mourrons en martyrs I
LÉO (bas). Qu'est-ce que cela? Le savez- vous, Pau-
lus? je n'ai donné aucun ordre.
LE CHEVALIER. Sileucel
y. »Le<) MÊMES, UN OFFICIER, soldats.
l'officier. Au nom du prince, messieurs, vous
êtes prisonniers.
LE PRÉSIDENT. Soit... d'autrcs accompliront notre
tâche.
l'officier. Quel est celui que je vois un poignard
à la main.
LE président. Un de nos frères.
l'officier. Que voulait-il?
LE président. Ce que nous voulons tous : frapper
au cœur la tyrannie I
l'officier. Qu'il meure le premier, et comme un
rebelle ; car il est pris les afmes à la main.
LE PRÉSIDENT. Il ne mourra pas seul, car nous
sommes tous ses complices.
l'officier. Qu'il meure d'abord.... Apprêtez les
armes!
waldeck (laissant tomber la corde et le poignard ,
et allant vivement à l'oflQcier). Arrêtez, monsieur l'of-
ficier, prenez garde à ce que vous allez faire : je
suis ici pour un dessein que je veux expliquer au
prince.
l'officier. Soldats...
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 225
WALDIQK. Je suis le comte deWaldeck, monsieur;
je vous demande à être conduit au prince , entendez-
vous?
L'omciEK. Soldats...
WALDEGK. Monsieur, n'entendez vous pas ce que je
dis?... vous répondrez de ce que vous allez faire !
L*OFFiGi£R. Vous le vojcz, VOUS êtes ici face à face
avec la mort; soyez-donc franc. Êtes-vous fidèle au
prince? je vous conduis à lui... Êt?s-vous fidèle à ces
hommes? vous allez mourir.
WALDEGK. Je suis fidèle au prince, monsieur ; fi-
dèle aux lois : je n'avais d'autre intention que de pé-
nétrer ce complot , de connaître les conspirateurs, et
de tout découvrir ensuite. (Les deux parrains ra-
massent silencieusement, Tun la corde, l'autre le poi-
gnard, et s^approchent par derrière.)
(L'officier se découvre et montre sous son manteau
un habit d'étudiant.)
l'étudunt. Frères 1 cet homme vous a reniés trois
fois, il est à vous.
PREMIER PARRAIN (lo frappant du poignard). Voilà
pour le lâche !
UN AUTRE (l'étranglant)* Voilà pour le traître!
TOUS. Vive l'Allemagne! (Les étudiants, qui étaient
vêtus en soldats, se mêlent à cette acclamation et
serrent la main de leurs camarades ^)
LE PRÉSIDENT. Prious Dieu ! (Tous s'agenouillent.)
(1) Une des épreuves de la charbonnerie et du Tugendbund con-
sistait, en effet» à supposer Tintcrvcntion do la police pour éprou-
ver les récipiendaires.
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S26 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
LE cHKVAtiBft (bas à Léo). Vous V(^et... c'était
une épreuve.
LÉO (se levant) . De par le ciel !• ..
LE CHEVALIER (bas). Arrêtez !
UEO. Laissez^moi, cela ne peut se suppofter.
L£ CHEVALIER. Yous allez nous perdre I
LÉO. Un meurtre, monsieuri un meurtre devant
moi lé».
LE CHEVALIER. Taiscz-vous. Id Hous soffimes
égaux ; si vous dites un mot de plus, je vous livre.
LÉO. Peu m'importe...
LE CHEVALIER» Et le priûceest perdu.
LÉO» Le prince I...
LE CHEVAUER. Je suis ici pour ou contre vous , à
mon gré: silencieux* vous me trouverez fidèle; im*-
prudent, non-seulement je vous abandonne, mais en*-
core je vous dénonce, et je déclare à tous que je vous
ai attiré ici dans un piège. Ah ! vous voyez bien que
vous vous trompiez... ce ne sont point ici des jeux
d'enfants I
LE PRÉSIDENT. Dcvaut ce poignard teint du sang du
parjure, et devant la croix dont il est l'image... ju-
rons qu'ainsi mourra tout transfuge et tout lâche; et
remercions le ciel de nous avoir permis de donner cet
exemple I
Tousl Nous le jurons!
LE PRÉSIDENT. Et maintenant* qu'on porte ce
corps sanglant au milieu des plus jeunes de nos
frères, et qu'ils apprennent à leur tour comment la
trahison est entrée ici, et comment elle en est sortie.
UN VOYANT. Frères, la nuit s'avance, et nous avons
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SCeilSS DE X,A VIE ALLEIMANDE. 227
encore beaucoup de choses à faire avant le jour; sous
Timpression de ce grand exemple, jugeons des enne-
mis plus puissants et plus dignes de notre colère.
W PRÉSIDENT. Reprenons nos places. Vengeurs,
quel heure est-il?
l' ACCUSATEUR. L'houre des confidences.
lE PRÉSIDENT. Vengeurs, quel temps fait^il ?
l'accusateur. Le temps est sombre,
LB président, Vengeurs, où est le saint VehméT
l'accusateur. Mort en Westphalie, ressuscité ici.
LE PRÉSIDENT. Quello prouvo avons-nous de sa ré*
surrection?
l'accusateur. Napoléon abattu, l'Allemagne déli-
vrée, les quatorze universités liées du même serment,
des villes révoltées, des traîtres punis...
LE PRÉSIDENT. Frèros, je te donne la parole pour
accuser. Accuse, nous jugerons.
l'accusateur. Frères ! en 1806, les princes d'Alle-
magne vinrent à nous; ils nous dirent ; Peuples et
noblesse, nous avons un maître qui nous pèse, ve-
nez en aide à notre puissance, et nous serons en aide
à votre liberté. Un de nous fut choisi par le sort et
s'avança contre Napoléon plein de bonne foi et de
confiance, comme David contre le géant; mais le
jour de cet homme n'était pas venu , et le sang de
Frédéric Staps devint le baptême de notre Union
de Vertu (1). Quatre ans plus tard , les princes
nous crièrent encore : ïl est temps, levez-vousl... Tou-f
tes les épées étaient^ aux mains du vainqueur; nous
(I) TugenbuD('#
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228 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
en fîmes fabriquer d'autres avec le fer des charrues ;
mais, en commandant son épée, chacun de nous com-
manda un poignard du même fer à l'ouvrier qui la
forgeait. Les épées nous ont conduits jusqu'aux cœur
de nos ennemis, et nous les avons frappés au cœur;
les poignards nous conduiront jusqu'au cœur de nos
maîtres, et nous les frapperons de même !... Le mo-
ment est venu ! A nos prières, à nos menaces, on a
répondu par Tamende, par la prison, par la mort!
Hier encore , et c'est par toute l'Allemagne comme
ici, les compagnons de la landwerth , les braves de
1813, ont été dépouillés de leurs armes. Frères! on a
brisé l'épée, mettons au jour le poignard !...
TOUS. Vive l'Allemagne!
l'accusateur. Je n'ai plus qu'un mot à vous dire :
cette ordonnance émane du prince. J'accuse le prince
de forfaiture et de trahison.
LÉO (se levant). Et moi je le défends, messieurs!
LE CHEVALIER (bas). Ditcs frèves ! et déguisez votre
voix, ou vous nous perdez.
LE PRÉSIDENT, Attendez. Le frère représentant la
Saxe n'a-t-il rien à ajouter ?
l'accusateur. Non, j'écoute.
LE PRÉSIDENT. J'ouvrc la bouchc au frère représen-
tant le Holstein ; il peut parler.
LÉO. Eh bien ! accusez les coupables selon vous,
mais les coupables seulement. Le prince ne vous a
rien juré, ni en 1806, ni en 1813 ; car ce n'était pas
lui qui régnait alors.
l'accusateur. Il a accepté le serment en acceptant
la couronne.
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 229
LÉO. Que lui reprochez-vous?... de ne pouvoir dis-
poser d'assez de millions d'hommes pour faire la loi
aux grandes puissances?... Il a accepté les arrêts de
la conférence; mais il a fait ses réserves en faveur de
nos libertés.
l'accusateur. Frère, tu oublies que nous sommes
ici au-dessus des fictions politiques et légales, les
princes de la terre ne sont pas nos princes , à nous !
Pense à tes serments... Le prince perdra son trône,
parce qu'il n'y aura plus de trônes. Perdra-t-il en même
temps la vie 1 voilà la question.
UN VOYANT. Le frère représentant le Holstein a le
droit de faire ses réserves en faveur des princes ; car
notre société admet les deux nuances d'opinion , qui
reposent également sur le grand principe de l'unité
germanique : la sainte fédération ou le saint empire.
C'est une querelle à vider plus tard entre vainqueurs.
PLUSIEURS. Oui ! oui I
LE PRÉSIDENT. Poursuivez.
LÉO. Donc je défends le prince, et j'en ai le droit.
l'accusateur. Alors, vous accusez le ministre.
Deux noms sont au bas de cette ordonnance : Frédé-
ric-Auguste et Léo Burckart.
LÉO. Je dis que les résj)lutions ont été acceptées
par l'envoyé plénipotentiaire avant que le prince les
connût.
l'accusateur. Qui peut le savoir si ce n'est un de
leurs conseillers?
LE président. Frère, tu t'oublies 1 nul de nous n'a
le droit d'interroger celui qui parle sous le masque.
LÉO. Je dis que le ministre est seul coupable ; et,
dbyCoogk
330 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. '
s'il y a crime à vos yeux, sur mon honneur, c'est lui
qui i*a commis I c'est donc lui qui doit en répondre.
UN VOYANT. Frères, c'est aussi mon avis. Le prince
a montré en plusieurs circonstances le cœur d'un vé-
ritable Allemand. II n'y a eu que faiblesse dans sa
conduite; dans celle du ministre^ il y a eu trahison.
LÉO. Trahison ?
LE CHAVALiER (bas). Preucz garde.
LÉO. Trahison I.... Que vous a-t-il promis?.... A-t-
il été des vôtres? a-t-il juré votre fédération, prêché
votre république?... Lisez ses écrits, lisez ses livres...
et posez ses actions d'aujourd'hui sur ses principes
d'hier : les uns et les autres se répondront.
l'accusateur. Défendez-vous aussi le bras qui nous
frappe, l'ennemi qui nous abat?
LÉO. Je défends...
TOUS. Assez, assez.
LE CHEVALIER (bas). Silcncc !
LÉO. On accuse mon honneur...
LE CHEVALIER. Un mot de plus, et je vous arrache
votre masque. (Tumulte au dehors.)
LE PRÉSIDENT. Qui osc troublcr ainsi la séance du
saint tribunal?...
VI. —Les mêmes, FRANTZ LEWALD.
LE PRÉSIDENT. Vcillcur , pourquoi laissez-vous
LE VEILLEUR. C'cst uu dcs voyauts; il a le masque
et la croix.
LE PRÉSIDENT. Pourquoi entrez-vous, étant venu si
tard, sans les formules exigées ?
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 181
FIANTS. Frères, ce n'est pas le moment des céré-
monies et des formules... Nous sommes vendus,
trahis, livrés.. . Je n'ai pas besoin d'en dire plus, lisez ;
(Il remet les papiers trouvés chez Léo Burckart.)
LÉO (bas). Que veut dire cela ?
LE CHEVALIER. Cette fois, je n'en sais rien. Écou-
tons.
LE PRÉSIDENT. Les papiers confiés à Diego pour nos
frères d'Heidelberg...
l'accusateur. Diego serait-il un traître?
UN VOYANT. Diego pcut être en prison, Diego peut
être assassiné; mais ce n'est pas un traître : je ré-
ponds de lui comme de moi.
le chevalier (bas). Sur mon âme I ce sont les pa*
piers saisis I Oxx les avez-vous donc laissées, monsei-
gneur !
LÉO. Dans mon cabinet, sur mon bureau... Je n'y
comprends rien... il faut qu'il y ait magie I
LE CHEVALIER. Ou trahisou.
LÉO. Ils étaient peut-^tre expédiés en double.
LE PRÉSIDENT. Et entre les mains de qui étaient ces
papiers?
FRANTZ. Entre les mains du ministre.
TOUS. Du ministre? de Léo Burckart I
FRANTZ. Oui... ainsi, il sait nos noms, il connaît
nos desseins.
LE CHEVALIER (bas). Ce sont bien les mêmes.
l'accusateur. Et commentsont^ils tombés entre les
tiennes ?
FRANTZ. Je ne puis le dire...
TOUS. Parle ! parle I
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Î31 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
^ LE PRÉSIDENT. Le frère a le droit de refuser toute
explication à cet égard ; d'ailleurs elles seraient inu-
tiles. Les papiers étaient entre les mains du ministre,
donc le ministre sait tout ; donc nous sommes tous
morts demain, s*il ne meurt cette nuit.
LE CHEVALIER (bas). Euteudez-vous?
TOUS. Oui, oui, qu'il meure I
l'accusateur. Il n'y a pas un instant à perdre ;
nous n'avons de temps ici ni pour l'accusation, ni pour
la défense. Que ceux qui sont pour la mort lèvent la
main I
PRESQUE TOUS. La mort I la mort I
LE PRÉSIDENT. Il y a majorité. Veilleur, apportez
l'urne, et mettez-y seize boules blanches et une boule
noire ; celui qui tirera la boule noire sera l'élu. Vous
en remettez-vous au sort?
TOUS. Oui, oui.
LE PRÉSIDENT. Silcuce, frèrcsl... Procédons par
ordre, et avec le calme et la dignité qu'exige une
pareille résolution. Songeons qu'il y a de ce moment,
parmi nous^ un vengeur ou un martyr. Chacun prendra
son rang selon la lettre alphabétique du pays qu'il
représente. (Tous se rangent.)
LE PRÉSIDENT. Moi qui représente l'Autriche, je tire
le premier. (Il tire la boule, et la laisse tomber dans
un plateau.) Blanche.
UN VOYANT (s'approchant de l'urne). Blanche.
HERMANN. Blancho.
UN AUTRE Blanche.
FRANTZ (tirant à son tour). Noire I.,.
TOUS. Noire!
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. S33
LE PRÉSIDENT. Vîve l'Allemagne, frères ! L'élu est
nommé I...
FRANTz. mon Dieu I mon Dieu I
UN VOYANT. Frère! voilà le poignard.
UN AUTRE. Frère, voilà la corde.
LE PRÉSIDENT. Rappelle-toi ton serment sur le livre
de sang et sur TÉvangile. Tu as douze heures pour
l'accomplir.
FRANTZ. C'est bien.
LE PRÉSIDENT. Maintenant, tu sais le sort qui at-
tend les lâches et les traîtres... C'en était un celui
dont, en passant, tu as vu le cadavre. (On ouvre les
portes, les étudiants non masqués entrent^ et se mêlent
aux autres.)
TOUS, Vive l'Allemagne!
CHŒUR.
Amour des nobles âmes,
Sur nous répands tes flammes !
Au nom du Dieu vengeur qu'ici nous implorons !
Jurons ! Jurons !
Et pour la liberté qu'un jour nous espérons,
Mourons ! Mourons (I) !
(I) Ces vers sont faits comme ceux de la Chasse de Luizow sur
la musique des célèbres chœurs de Weber.
dbyGoOgk
SIXIÈME JOURNÉE
Chez Léo Burckart.
I. — LÉO, LE CHEVALIER, rentrent et déposent leurs
masques et leurs manteaux.
LÉO. Et VOUS me dites que vous connaissez la de-
meure des chefs... de tous ceux qui étaient masqués?
LE CHEVALIER. Et cclle aussi de presque tous ceux
qui ne Tétaient pas. Beaucoup logent dans la cam-
pagne, chez des paysans... d'anciens militaires. Les
étudiants sont presque tous logés dans les mêmes
maisons; les proscrits sont plus faciles encore à res-
saisir : on en prendra des centaines d'un coup de filet;
car, coflfime dit le vieux proverbe : « N'est pas bien
échappé qui traîne son lien!... » Quant aux députés
des autres centres de conspiration...
LÉO. Assez... assez... vous feriez emprisonner une
moitié de TAllemage par Tautre : vous étudiez pro-
fondément les complots, monsieur ; et vous n'en perdez
aucun fil. Je vais vous faire une seule demande et une
seule condition : il y avait avec nous quinze hommes
masqués...
LE CHEVAIJER. Oui.
LÉO. Les connaissez-vous bien ?
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 235
LE GHEYALIER. Oui.
LÉO. Quel est le nom de celui qui est venu apporter
les papiers ces papiers qui m'ont été volés?
LE GHEVAUER. Je l'ignorc.
LÉO. Connaissez-vous celui qu'ils ont choisi pour
être mon assassin?
LE GHEVAUER. C'était lo même.
LÉO Vous en êtes sûr; c'est quelque chose. Mais
comment ignorez-vous sonnom^ les connaissant tous?
LE CHEVALIER. Mouseigneur, tous étaient masquées^
drapés de manteaux, déguisant leurs voix méconnais-
sables. Les précautions qu'ils prennent ne sont pas illu-
soires, et c'est à cela même que vous devez d^avoir pu
assister à leur conseil. Je vous les livre tousles quinze.
Votre voleur, votre assassin est là-dedans. Tous sont
solidaires, tous seront punis de mort si vous voulez. '
LÉO. Et vous pouvez me répondre de ceci : qu'avant
le jour ils seront tous arrêtés?
LE CHEVALIER. J'en répouds.
LÉO. Je vais vous donner Tordre.
LE CHEVALIER. Bien. Je vois avec joie que Votre
Excellence ne ménage plus les ennemis de l'État.
LÉO. C'est que ce ne sont plus seulement des cons-
pirateurs que je poursuis , ce sont des assassins :
toute ma vie, monsieur, je verrai ce malheureux Wal-
deck frappé^ étranglé devant moi, sans que je pusse
lui porter secours...
LE CHEVALIER. Et puis, HO scrait-il pas insensé de
risquer votre vie, précieuse à TÉtat, à faire de la clé-
mence? Demain matin, vous viendrez reconnaître les
quinze têtes dont nous n'avons vu que les masques, et
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236 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
la plus consternée sera assurément celle du Vengeur.
LÉO. Quinze têtes! jamais!... Il y avait dans tout
cela beaucoup d'égarement, de folie. Des fanatiques
de Tanliquité !... Je les fais arrêter parce qu'ils sont
dangereux, mais non pas seulement pour moi. Ils
seront jugés, condamnés à quelques années de séjour
dans une forteresse. Ils le méritent... Un service,
monsieur!...
LE CHEVALIER. Parlez, monseigneur.
LÉO. Je suis encore ministre ; je puis rester mi-
nistre si je veux; mais^ quoi que je fasse demain, ma
signature de cette nuit est toujours une signature mi-
nistérielle. Voici un bon de 20,000 florins sur le tré-
sor : c'est une fortune. J'en devrai parler au prince; son
consentement n'est pas douteux. Vous avez rendu un
immense service^ l'Étal, quels qu'aient été les moyens
employés. Jejvous donne ce bon de 20,000 florins.
LE CHEVALIER. Quelle est la condition ?
LÉO. La voici. Quand les arrestations auront eu lieu,
vous aurez à faire, ainsi que moi, votre déclaration ou
procès-verbal au chef delà police du royaume, touchant
les crimes ou projets dont vous avez connaissance...
LE CHEVAUER. Oui, monsoigueur.
LÉO. Bien. Vous ne parlerez ni de ma présence à
cette réunion, ni du projet d'attentat qui ne concerne
que moi.
LE CHEVAUER. Monscigneur...
LÉO. Vous ferez ainsi... ni des papiers surpris chez
moi. Vous laisserez, tomber tout ce côté de la con-
spiration.
LE CHEVALIE». VoUS le VOUlcZ...
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SCÈNES DE LÀ VIE ALLEMANDE. 237
LÉO. Je pense avoir ce droil. Si le prince trouvait la
somme trop forte, ce billet sera une traite sur ma propre
fortune.
LE CHEVALIER. Vous avez ma parole, monseigneur.
LÉO. Je n*ai pas fini. Je vais rentrer dans Tobscu-
rité, monsieur; mais un homme qui a passé par le
ministère, et qui le quitte comme je le fais, est tou-
jours un homme puissant. Un homme de cœur qui
résout une chose, et qui la veut jusqu'à la mort, peut
toujours tout sur un autre homme, qui n*est pas le
dernier des lâches. Eh bien ! souvenez-vous qu'aucun
des conspirateurs qui n'étaient pas masqués ne doit
être par vous reconnu, livré ni trahi. N'oubliez pas
cela I ce n'est pas une condition de votre fortune, c'est
une condition de votre vie ou de la mienne.
LE CHEVALIER. C'cst bien, vous pouvez compter sur
moi. Je rends grâce à Voire Excellence, et j'accomplirai
loyalement ses ordres.
n. — LÉO, SEUL.
LÉO (seul). Adieu, monsieur, adieu I... Voilà un
homme qui ira loin. Et cependant il était arrivé à la
moitié de sa vie sans avoir trouvé l'occasion de se
mettre en lumière; il ne lui fallait qu'un tourbillon
qui l'attirât dans un système I un homme de passage,
qui le fît briller en s'éteignantl... il l'a trouvé. Qui
peut prévoir son avenir? Moi je n'ai plus tant de cou-
rage. Voilà un cercle accompli, et peut-être n'aurai-je
pas la volonté d'en recommencer un autre. J'ai dé-
tourné sur moi l'orage qui menaçait le prince; j'ai
changé la direction des poignards : comme l'aimant,
dbyGoogk
238 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
j'ai attiré le fer ! Le prince n'a rien à me demander ûe
plus, et je ne veux rien lui accorder davantage. J'aban-
donne tous mes rêves d'autrefois, et toutes mes entre-
prises d'hier ; je suis las de marcher toujours entre des
fous, dés corrupteurs et des traîtres. Des traîtres jus-
que dans ma maison I Je me croyais sûr de mes gens,
d'anciens serviteurs de ce bon professeur... (Il sonne.)
m. -T LÉO, UN DOÎMESTÎQUE.
LÉO. Personne n'est venu pendant mon absence?
LE DOMESTIQUE. Mon, monscigueur.
LÉO. Vous n'avez vu aucun étranger?
LE DOMESTIQUE. Mou, mouseigueur.
LÉO. Vous n'avez point entendu de bruit?
LE DOMESTIQUE. NoD, mouseigneur. (Il sort.)
IV. —LÉO, MARGUERITE.
MARGUERITE. Léo I et l'ou ne m'a point avertie!...
LÉO. Vous ne vous êtes pas couchée?
MARGUERITE. Je vcillais, je pleurais. J'ai cru qu'en
rentrant vous viendriez d'abord chez moi... Oh [ vou^
m'aviez dit que vous couriez un péril; j'a prié Dieu.
LÉO. Vous venez de votre oratoire ?
MARGUERITE (à part). Grand Dieu ! (Haut.) Non.
LÉO. En rentrant, j'ai trouvé ouverte la porte qui
donne sur la galerie.
MARGUERITE. Ah I VOUS avcz remarqué.;.
LÉO. Celte maison est isolée... trop grande pour le
peu de domestiques que nous avons... Je crains qu'an
homme ne se soit introduit ici.
MARGUERITE. DieU !
LÉO. Et ne s'y puisse encore introduire.
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 259
MARGUERITE. Oh ! cîel I pourquoî me dites-vous
cela, Léo?... Je ne sais pas, j'Ignore...
LÉO. Vous n'avez rien entendu?
MARGUERITE. NOU...
LÉO. C'est bizarre: j'avais là des papiers... très-im-
portants... ils étaient* là, là, sur ce bureau, à cet en-
droit, la lampe posée auprès. Ces papiers ont dis-
paru... Êtes-vous sûre de tous nos domestiques?
Vous les connaissez mieux que moi.
MARGUERITE. Ohl OUi.
LÉO. On ne sait pas... Des papiers d'une certaine
importance politique,' cela peut valoir beaucoup d'or.
MARGi'ERiTE. Oh ! il ue sait rien. Non ! cela ne peut
être... (Haut.) Mon Dieu, je ne sais pas, moi, je ne
crois pas. C'est donc un grand malheur que la perte
de ces papiers. Peut-être sont-ils égarés;... moi-
même, négligemment, j'aurai pu les déranger.
LÉO. Non ; ces papiers n'ont été perdus que pour
moil cette nuit, je les ai vus dans d'autres mains...
dans les mains de mes ennemis, madame. Ce vol a un
instant compromis ma vie. (Marguerite fait un signe
d'effroi.) Rassurez-vous, rassure-toi, ma bonne Mar-
guerite,... le péril est tout à fait passé. Je suis à toi
à toi pour toujours.
MARGUERITE. Grand Dieu ! mais tu ne m^as rien
appris... Qu'as-tu fait cette nuit? quelle est cette
mystérieuse expédition dont tout le monde parle et
dont je ne sais rien, moi? Oh I tu me fais mourir.
LÉO. Tu as lu, n'est-ce pas, dans les vieilles his-
toires d'Allemagne, des récits étranges d'hommes
frappés par un tribunal invisible.
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HO SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
MARGUERITE. Le Saint-Vchmé?
LÉO. Oui, c'est cela.
MARGUERITE. Gicll
LÉO. Des insensés tentent de le faire renaître.
MARGUERITE. Grand Dieul je comprends tout... il y
a deux mois à peine, un écrivain politique a étéfrappé
par eux, et toi-même... ahl Léo I c'est le même sort
qui te menace I
LÉO. Rassure-toi, Marguerite...
MARGUERriE. Oui, toil... Il y a des gens qui te ca-
lomnient, qui te haïssent. Aujourd'hui même un jour-
nal t'accusait de je ne sais quels crimes publics... Je
ne te quitte plus : tu ne sortiras pas, vois-tu; des amis
veilleront sur, toi! Oh!.... bien plus!... ne reçois
personne... il en est qui se présentent dans les mai-
sons, qui demandent à voir, à remettre une lettre...
Tu obtiendras un congé du prince, n'est-ce pas? nous
fuirons d'ici bien accompagnés , loin de ces terribles
conspirateurs...
LÉO. Enfant, c'est une petite lâcheté que tu me
proposes, avec tes douces craintes d'épouse: mais,
sois tranquille, puisque ton instinct bienveillant t'a
fait deviner ce que je te voulais cacher encore, ap-
prends tout ; cette nuit, un homme devait tenter de
me frapper.
MARGUERITE. Qucl hommc?
LÉO. Je l'ignore ; il était masqué.
MARGUERITE. Ah !
LÉO. C'était celui-là même qui tenait dans ses
mains les papiers qui m'ont été dérobés dans la nuit I
MARGUERITE. Ah ! Léo.
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SCÈNEB DE LA VIE ALLEMANDE. Ui
LÉO. Mais nos précaulions sont prises ; et, s*il trouve
encore raoyende sMnlroduireici... j'ai là des armes...
MARGUERITE (à gonoux). Léo ! pardonne-moi! au
nom du ciel I je suis coupable ! Ce que je suppose est
effroyable, impossible, sans doute... mais je vais fa-
vouer un crime.... Je suis une malheureuse.... je
t'ai trompé 1 je t*ai trahi 1
LÉO. Marguerite, cela n'est pas I non ; tu es in'sen-
séel...
MARGUERITE. Un hommo est entré ici cette nuit.
LÉO. Vous ne le disiez pas, madame I...
MARGUERITE. Ah I je suis bicu coupable ! mais pas
autant que vous croyez.
LÉO. Son nom?
MARGUERITE. Mais il cst incapable d'un crime I
LÉO. Son nom I
MARGUERITE. Ce u'cst pas lui, soyez-en sûr... car
il faut tout vous dire, n'est-ce pas?
LÉO. Vous ne me direz pas son nom? Tenez, peu
m'importe à présent I... un homme m'a volé chez
moi ; un homme entre chez moi comme il veut... Re-
tirez-vous, madame: que cet homme puisse approcher.
MARGUERITE. Ah I mousieur I je me disais cou-
pable! mais, si vous me comprenez ainsi, je vais vous
jurer que je suis innocente... devant vous et devant
Dieu.
LÉO. Mais vous ne voulez pas répondre !... J'ai vu
un masque, et non un visage... J'ai entendu parler
mon assassin, mais je ne sais pas son nom; il me
l'apprendra sans doute en me frappant!.... Qu'im-
porte cela? (11 se promène.) Faites-moi l'histoire de
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2A3 SOUVENIRS D'ALLExMAGNE.
votre liaison avec cet homme; un charmant jeune
homme, n'est-ce pas ?•,.
MARGUERITE. Léo, mou Dieu !
LÉO. Vous n'êtes pas coupable... vous vous aimiez
platoniquement.^.. des vers, des billets, quelques
phrases... un baiser bien fraternel I c'est tout, n'est-ce
pas I Ohl ce n'est rien I
MARGUERITE. Asscz I VOUS me tuez ! Léo, ma tête
s'égare ! je vais faire une chose odieuse, peut-être I
mais je vous aime... Ohl oui, je suis toujours votre
femme pure et fidèle. Léo! l'homme qui est entré
ici... c'était M. Frantz Lewald...
LÉO. Je m'en doutais ; ce Frantz s'est battu pour
vous... il a été blessé pour vous... dans ce duel... où
j'ai fait, moi, arrêter votre champion.
MARGUERITE. VoUS SaveZ ?
LÉO. Tout 1 une blessure , c'est intéressant , je
conçois...
MARGUERITE. Léo ! plus uu mot dc cette- affreuse
raillerie, ou je meurs à vos yeux. Je vous parle fière-
ment, à présent I... Écoutez-moi ; depuis ce duel, j'ai
revu M. Frantz, pour la première fois, à ce bal de la
cour où vous étiez... J'avais le cœur brisé de votre
oubli, saignant de votre indifférence! il m'a avoué, je
crois, qu'il m'aimait ; je n'ai pas bien entendu ; je ne
sais ce que je ^ lui ai dit... vous m'aviez blessée... je
l'ai plaint, je crois.,. Frantz, un ancien ami... il
courait à la mort; il m'a demandé une dernière entre-
vue dans mon oratoire, devant Dieu ! Je pressentais
un grand danger pour lui... comme pour vous... il
devait m'expliquer tout.
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. 2â3
LÉO. Eh bien ! tous Tavez vu?
MARGUERITE. Uo instajit; vous veniez départir... il
m'a dit deux mots qui m'ont froissée. Oh I que je
vous aimais en ce moment I Allez , mes pleurs étaient
sincères. Il a fui, je n*ai pas compris... en me criant
qu'il allait reveniK
LÉO. Cette nuit?
MARGUERITE. Oui, je crois... Léo I je ne vous quitte
pas; mais ne craigezrien... cela, c'est impossible.
LÉO. Qui vous dit que je craigne?... C'est bien...
je crois tout ce que vous me dites, c'est bien ; je vous
demande pardon de vous avoir si mal jugée... Non, il
D'y a nul danger ; et puis, croyez-vous que je ne dé-
fendrais pas ma vie? Si; je vous aime assez pour
cela... Non, M. Lewald n'est pas celui que nous soup-
çonnons... toutes ces coïncidences sont des hasards...
rentrez... laissez-moi... tout est bien fermé; et puis,
je vous le dis, j'ai des armes.
MARGUERITE. Je vcux rester I
LÉO. Qui vous relient?
MARGUERITE. Une iusurmoutablc terreur I
LÉO. Rentrez chez vous... Ah! tu es pâle, tu chan-
celles... Pauvre femme ! je t'ai fait bien du mal , j'ai
été cruel. Tiens, tu te défendais, et j'étais le coupa-
ble!... Si longtemps seule... jamais un motducœur...
Sombre, préoccupé, je te cachais parfois ma présence
ou mon retour... Oh I pardonne-moi, pauvre affli-
gée, tout cela va changer.
MARGUERITE. Léol... tcucz, je tremble. Cette poli-
tique qui vous éloignait de moi. . .
LÉO. Eh bien li..
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nk SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
MARGUERITE. Mc fait peuF aussi dans un autre.
LÉO. Lewaldl ..
MARGUERITE. Je déloumais vos soupçons tout à
rheure.... mais tout pour vous , pour votre sûreté!...
Ce fanatisme terrible' de liberté égare les plus nobles
âmes... Tenez, c'est lui, croyez-moi: je n'en doute
plus I je Tai vu ici même ; il avait les papiers déjà, il
m'a crié qu'il reviendrait ; il va revenir. Appelez vos
gens... ou je le fais moi-même.
LÉO. N'appelez personne!
MARGUERITE. Oh ! tout Cela est terrible, infâme, et
j'ai peur de perdre ma raison... Je ne vous ai donc
pas tout dit? Il est venu ; je lui ai donné les moyens
d'entrer dans la maison, dans l'oratoire; il a une clef,
il est peut-être ici déjà. . . Ah ! je crois entendre des pas
dans cette longue galerie qui vient de l'oratoire ici.
LÉO. Sortez ! je veux que vous sortiez!... Terreurs
de femme! Il ne reviendra pas, il est arrêté... arrêté,
vous dis-je, j'en suis sûr.
MARGUERITE. Kon, je resterai là...
LÉO. Allons! j'ai besoin d'être seul... laisse-moi
seul, je le veux.
MARGUERiiE. Mon Dicii 1 mon Dieu!
LÉO. Je t'en prie.
MARGUERITE. Ticus cctte porte fermée, n'est-ce
pas... Karl dort par ici...
LÉO. Bien, bien, rentre chez toi. (Il l'embrasse et re-
vient.) Des pas! oui des pas... je les ai bien entendus,
moi... elle était lropému*e pour les distinguer... J'en-
tends encore: il s'approche... il hésite... Allons donc !
(Il ouvre.) Entrez, monsieur, entrez, je vous attends.
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SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE. S45
V. — LÉO, FRANTZ.
FRANTZ. Que veut dire cela?
LÉO. Cela veut dire, monsieur, que je vais vous
épargner tout préambule. Vous avez ici un jugement
et un poignard : ce jugement me condamne à mort,
et ce poignard vous a été donné pour me frapper.
Cela veut dire que je pouvais vous faire arrêter, mon-
sieur, mais que j'ai été curieux de savoir comment un
homme habitué à manier une épée s*y prendrait pour
frapper avec un couteau... Ah ! ne craignez rien ; en-
trez hardiment; je n'ai pas d'armes, moi.
FRANTZ. Vous êtes bien instruit, monsieur... Oui,
j'ai un jugement et un poignard; mais je ne compte
ici ni me servir de l'un ni invoquer l'autre. Aux gé-
missements de TAUemagne que vous avez frappée,
ses fils se sont rassemblés; leur tribunal vous a con-
damné, et c'est moi que le tribunal a choisi pour exé-
cuter l'arrêt. On m'a remis le jugement, on m'a re-
mis le poignard... je les ai pris pour remplir une
vaine formalité; mais, pourvu que j'accomplisse ma
mission, peu importe de quelle manière... J'ai pris
d'autres armes... et les voilà. C'est un duel que je
suis venu vous proposer... un duel à mort, c'est vrai,
mais un duel loyal, dans lequel vous pouvez me tuer,
si vous avez la main plus sûre et plus heureuse que
la mienne...
LÉO. Avez-vous prévu le cas où je refuserais?
FRANTZ. Oui, monsieur.
LÉO. Et que devez-vous faire alors?
FRANTZ. Quelque résolution qu'il ait prise, il y a
des moyens de forcer un homme à se bultre.
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246 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
LÉO. Même quand cet homme n'a qu'à étendre la
main pour vous faire arrêter.
FaANTz. Si cet homme manque à la loyauté dont je
lui donne l'exemple, alors il me dégage de tout devoir
en lui.
LÉO. Et alors?
FRANTz. Et alors, monsieur... eh bien ! c'est encore
un duel, et un duel pour lequel il faut plus de courage
que pour tout autre, croyez-moi ; car, si Ton a devant
soi un homme sans armes... on a derrière soi le bour-
reau, qui est armé I
LÉO. Eh bien ! moi, monsieur, je ne vous ferai pas
arrêter, et je ne me battrai pas avec vous... Je ne
vous ferai pas arrêter, parce que j'ai contre vous des
motifs de haine personnelle... et je ne me battrai pas
avec vous, parce qne je ne me bats pas avec un
homme qui est sorti d'ici comme un voleur, et qui y
rentre comme un assassin I
FRANTZ. Monsieur I je vous ai dit que j'avais toujours
un moyen devons forcer à vous battre.. . eh bien ! que ce
ne soit plus uà duel entre un conspirateur et un homme
d'État: un homme d'État ne se bat pas, je lésais... et
la preuve, c'est qu'un jour la femme d'un de ces hom-
mes a été insultée, et que je me suis battu pour elle.
LÉO. Vous voulez dire que je vous redois un duel...
FRANTZ. A peu près.
LÉO. C'est juste ; demain à midi, monsieur, je suis
à vos ordres.
FRANTZ. Non; maintenant...
LÉO. Je choisis l'heure, et je suis dans mon droit.. ^
d'ici là, je ne m^appartiens pas, monsieur.
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SCÈNES DE LA VIE ALLËlklANDE. 2À7
PRARTz. Vous voulez dire qu'il vous faut tout ce
temps pour faire arrêter mes amis, pour vendre
notre vie à vos confrères de Carlsbad... non ! tout s'a-
chèvera ici... voici un pistolet, tenez.
LÉO. Nous sommes seuls... ce n'est pas un duel,
cela.
PRAin:z. C'est un combat I Moi, pour mon parti,
vous, pour le vôtre I
LÉO. A demain I monsieur.
FRANTZ. Monsieur Léo Burckart ! vous voulez que
je vous insulte; d'abord, soyez tranquille, nous ne
sortirons pas d*ici... vous ne donnerez pas d'ordres ;
et, s'il entre quelqu'un , je vous tue, malgré vos airs
de grandeur ! Vous comprenez que je suis déshonoré
si je reparais devant mes frères sans les avoir délivrés
de vous... Rien ne doit donc me coûter, monsieur. Je
suis déjà venu ici ce soir, j'y devais revenir encore;
non pour vous, mais pour votre femme : je l'aime,
votre femme!... et c'est une clef qu'elle m'a donnée
qui m'a ouvert votre maison !
LÉO (s'élançant). Oh I nous n'avons plus qu'un
pistolet, monsieur; mais, tenez, j'ai là deux épées...
VJ. —Les mêmes, MARGUERITE.
MARGUERITE. Vous dites là des choses indignes,
monsieur Frantz!... Je vous écoutais, j'attendais cela:
vous trompez mon mari, monsieur; vous vous van-
tez I... vous me déshonorez sans fruit, il ne vous croira
pasi Je vous avais accordé un entretien comme ami
non comme amant!... j'ai eu quelque pitié pourvous
non de l'amour !... Vous vous êtes abusé bien triste-
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2A8 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
ment. Mon mari sait tout, je lui ai tout dit. Sortez
donc, vous n'avez pas le droit d'être ici... Allez at-
tendre à la porte, au coin d'une rue, celui que vous
avez mission d'assassiner!
LÉO. Tu es une noble et digne femme !
MARGUERITE. Votro femme, c'est le titre qui m'est
le plus cher.
FRANTz. Madame!... vous me jugez mal... madame,
je voudrais vous dire..,
LÉO. Abrégeons. Demain, à midi, je n'appartiens
plus à l'État.. • Vous pensiez sauver vos amis en m'ar-
rêtant par un duel ; vous vous trompez : à Theure
qu'il est, ceux que vous appelez vos frères sont arrê-
tés, non comme conspirateurs , mais comme assassins
du comte de Waldeck. Je puis témoigner que vous
n'avez en rien participé à ce meurtre effroyable, mais
vous ferez bien de vous éloigner au plus tôt; voici un
sauf-conduit ; partez, quittez le pays.
MARGUERITE. Oui, partez monsieur Frantz ; pardon
si, dans un premier mouvement, je vous ai offensé...
Partez, oubliez tout ce qui s'est passé, comme on ou-
blie un rêve terrible, et nous... Eh bien! nous con-
serverons de vous peut-être un bon et triste souvenir.
FRANTZ. Merci, Marguerite,., votre main?
MARGUERITE. La VOilà.
FRANTZ. Adieu, adieu !
MARGUERITE (à Léo Burckart) . Oh ! mon ami.. . c'est
un homme de cœur pourtant, et nous l'avons trop
humilié... (On entend un coup de pistolet.)
LÉO. Tenez... le voilà qui se relève.
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IV
RHIN ET FLANDRE
I. LE RHIN
J'ai mis le pied une fois encore sur le Stamboat du
Rhin. — C'est toujours la Lorely qui m'appelle. A
partir de Mayence, lorsqu'on voit décroître et plonger
les six tours derrière les bois et les montagnes que
traverse le Mein, qui vient apporter ses eaux paisibles
au grand fleuve; lorsqu'on a vu l'immense dôme^ et
tout ce bel édifice en pierre rouge disparaître sous les
derniers versants du Taunus, — on s'engage dans une
sorte de rue obscure que bordent, comme de gigan-
tesques maisons, les vieux châteaux qu'ont détruits
tour à tour Barberousse et Turenne. Goëtz de Berli-
chingen fut le Don Quichotte de celle chevalerie, abritée
dans les tours rougeâtres et dans l'ombre des forêts de
pins toujours vertes qui montent jusqu'au pied des
murs.
La yigne étend ses longues lignes vertes sur les
coteaux inférieurs, et de temps en temps les vieilles
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250 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
villes commerçantes du moyen-âge sont indiquées par
le coup de cloche du bateau.
Près de Bieberich, adroite, j*ai vu le pèlerinage
des fidèles du dernier Bourbon légitime. — C'est plus ^
tard, à gauche, Coblentz avec son monument de Hoche,
qui appartient au Rhin, comme celui de Kléber, près
Strasbourg, La ville est bien une ville d'émigrés, une
petite Provence politique comprise dans l'angle que
forment le Rhin et la Moselle, sa sœur rivale.
Le vin de Moselle ne se conserve pas dans d'im-
menses tonnes, comme celles d'Heidelberg et d'autres
lieux ; mais certains criis rivalisent avec les meilleurs
des coteaux du Rhin, — en exceptant toujours ceux
du Johannisberg, lesquels justifient les honneurs que
l'on a rendus à la famille de Metternich, dans la cathé-
drale de Mayence.
La nuit vient. On se lasse peu à peu d'admirer au
clair de lune cette double série de montagnes vertes
que la brume argenté.
La cajute est garnie suffisamment de tabourets en
forme d'X. La question pour chaque voyageur est d'en
amasser au moins trois avec lesquels on se fait un lit
dont l'oreiller est formé par les coussins du divan qui
règne autour de la salle. J'ai dormi ainsi à deux pieis
d'une charmante comtesse qui venait de rendre au
prétendant l'hommage dû' par ses ancêtres. Elle a
ouvert ses beaux yeux le matin, — ne sentant plus la
secousse des machines qui avait bercé son sommeil, a
passé ses mains dans ses cheveux dénoués et a dit :
« Où sommes-nous? » — Cela pouvait s'adresser au
voisin de gauche, mais il dormait profopdérweut. J'ai
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RHIN^ET FLANDRIE. «i
répondu, connaissant les lieux et Theure. « Madame
la comtesse, nous arrivons à Cologne. » Un sourire de
dents blanches, accompagné d'un Aht modulé, m'a
payé de cette réponse qui n'était que bien naturelle.
II. DE COLOGNE A IIÉGE
J'ai un bonheur singulier pour me trouver dans les
pays au moment des fêtes. Cologne respirait la joie.
On fêtait la Vierge d'août, et tous les quartiers catho-
liques, qui forment la majorité dans cette ville, étaient
en kermesse avec des bannières flottant au vent, des
guirlandes à toutes les fenêtres, des branches de chêne
formant une épaisse litière sur le pavé des rues. Des
processions triomphales se dirigeaient vers les églises
et surtout vers la cathédrale, dont l'abside terminée
est livrée au culte, tandis que le transept, encombré
de matériaux et de charpentes, coupe en deux, par
Pabsence de ses constructions, les portions plus
avancées. Les énormes grues qui dominent le chevet
de l'église rappellent ces mots de Virgile :
• • • • • Pendant opéra interrnpta, minaeque
Murorum ingénies, aeqnataque machina cœlo.
Cette église est l'image de la constitution allemande,
qui n'est pas près non plus de se voir terminée,
malgré tous les soins qu'y apportent les peuples et les
princes. >
Comme commerce, on peut avouer que Cologne
abuse du nom de Farina. Tout un quartier est occupé
par ces marchands d'eau de toilette. On peut aller voir
Peutz, le faubourg, au bout du grand pont de bateaux,
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252 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
faire de petites excursions à Dusseldorf, la ville des
artistes, à Bonn, la ville des étudiants ; — les vapeurs
et le chemin de fer vous conduisent, en une heure, à
Tune ou à l'autre. Les gens pressés jettent un dernier
coup d'œil aux tours qui regardent le fleuve aux vertes
promenades, situées au sud de la ville, et le chemin
de fer du Nord, les mène, en trois heures, à la station
à'Àaehe% que nous appelons Aix-la-Chapelle.
On connaît ce vieux séjour de Charlemagne, le lac
voisin où il jeta son anneau, l'église byzantine où sa
tête incrustée d'or, son bras gigantesque et ses orne-
ments impériaux sont montrés aux fidèles à certaines
fêtes de Tannée. La ville est au reste toute classique
et presque neuve, avec de grandes rues, où l'ombre
n'existe guère et cette belle place devant le casino des
bains où coule la fontaine chaude. Chacun peut des-
cendre dans la crypte et s'y faire servir, gratis, un
verre d'eau minérale que distingue un goût prononcé
d'œufs pourris. Trois heures après vous quittez le
duché du Rhin, en saluant les braves soldats de la.
Prusse, vêtus en Romains du Nord, avec des casques
à pointes qu'on voitétincelerde loin. On travei se douze
tunnels, espacés par de fraîches vallées où serpente un
ruisseau paisible qui se plaint doucement dans les
cailloux. On a laissé Spa sur la gauche, Verviers sur
la droite ; — la ville de Liège apparaît du fond de sa
vallée, côtoyée par la Meuse qui se découpe entre les
montagnes et la forêt des Ardennes, comme un long
serpent argenté.
J'ai quitté le Rhin en infidèle, mais en infidèle re-
connaissant. J'aurais pu gagner la Hollande en prenant
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RHIN ET FLANDRE. 958
les bateaux de Dusseldorf; — on m'a dit que les rives
s'aplatissaient au delà de cette ville, que les bords
marneux et sablonneux ne présentaient plus ces
beautés solennelles qu'on n'admire pleinement que
de Mayence à Cologne. J'ai cédé alors au désir de
traverser la Flandre septentrionale et le Brabant, et je
ne suis point fâché, certes, de m'arrêter à Liège pour
un jour.
III. LIÈGE
Allons vite au plus pressé, c'est-à-dire au plus beau.
La cour du palais de justice de Liège est un vaste
carré long, entouré de magnifiques galeries aux co-
lonnes de granit sculptées ; les voûtes et les murs sont
en brique rouge, sur laquelle se détache la colonnade
noire et polie , ce qui rappelle certains palais de
Venise. Des boutiques et des étalages garnissent par-
tout les galeries à l'intérieur, comme dans tous les
palais de justice du monde. L'extérieur, du côté de la
place, ne répond pas à ces magnificences : c^est l'aspect
d'un hôpital ou d'une caserne, et pourtant c'est le plus
bel édifice de Liège. Il en est de même à peu près des
églises, le dehors en est peu remarquable, et trois ou
quatre d'entre elles offrent des intérieurs merveilleux.
Je ne me hasarderai pas à les décrire après tant d'autres
voyageurs, après Dumas surtout, qui traversa Liège il
y a quelques années.
Les habitants de cette bonne cité ne peuvent par-
donner à Dumas d'avoir prétendu qu'on ne peut y
trouver à dîner qu'à une certaine heure du milieu de
la journée, où ces peuples ont Phabitude de prendre
i5
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35Â SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
leur nourriture; secondement, que le pain y est in-
connu, et qu*on n*y mange que du gâteau et du pain
d*6pice; ensuite, que les Wallons, habitants de la
province de Liège, ne peuvent souffrir leurs compa^
triotes les Brabançons ; enfin, que les draps de lit sont
étroits comme des serviettes, les couvertures à l'ave-
nant, et qu'un Français ne peut demeurer couvert dix
minutes dans un lit liégeois. Il y a pourtant beaucoup
de vrai dans ces quatre remarques d'AlexandreDumas.
Seulement il aurait pu généraliser son observation
pour une grande partie de la Belgique et ménager
davantage ces braves Wallons, qui sont pour ainsi dire
nos compatriotes, tandis que les Flamands se rap-
prochent beaucoup plus de la race des peuples du
Nord. C'est une chose, en effet, qui frappe vivement
le voyageur, qu'à sept ou huit lieues de la frontière
prussienne on rencontre toute une province où le
français se parle beaucoup mieux que dans la plupart
des nôtres; le patois wallon n'est lui-même qu'un
français corrompu qui ressemble au picard, tandis
que le flamand est une langue de souche germanique.
La journée était superbe, et j'ai pu monter à la cita-
delle pour juger la ville d'un seul coup d'œil. Une
longue rue de faubourg, qui commence derrière le
palais de justice, conduit jusqu'aux remparts d'où Ton
découvre toute la vallée de la Meuse. Liège s'étale
magnifiquement sur les deux rives avec ses quartiers
neufs à droite, et ses vieilles maisons aux tois dentelés
à gauche de la citadelle et sur Tautrevrive du fleuve;
plusieurs églises, et notamment Saint-Thomas, appar*-
tiennent à cette ç^rcbitecturo carlovingienne qu'on
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RHIN LT FLANDRE. 255
admire à Aix-la-Chapelle, à Cologne et dans toutes
les villes du Rhin. La Meuse est large à peu près comme
la Seine et se perd à l'horizon en détours lumineux;
la forêt des Ardennes garnit le flanc des collines les
plus éloignées, et la vue s'anime encore dans la cam-
pagne des vieilles ruines de tours et de châteaux, si
fréquentes dans ce pays.
Quant ^ la citadelle, d*où Ton jouit de ce beau spec-
tacle, elle appartient à ce genre de forteresses tellement
imprenables, qu'elles sont invisibles. Aucun touriste
n'a jamais su trouver la citadelle d'Anvers, à moins de
s'y faire conduire; mais il faudrait du malheur pour
ne pas rencontrer colle de Liège, située au sommet
d'une' montagne. Eh bieni du rempart où j'étarts tout
à l'heure, et qui présente l'aspect d'un simple coteau,
il faut descendre encore par une foule de sentiers
obliques pour arriver par une porte masquée dans l'in-
térieur de la place, enfoncée dans la montagne comme
la gorge du Vésuve.
Les citadelles qu'on bâtissait avant Vauban étaient
beaucoup moins terribles, mais plus favorables au
coup d'œil. On sait ce qui arriva à celle de Liège,
lorsqu'elle dominait la vallée avec des tours majes-
tueuses et de beaux remparts crénelés. Les bourgeois
invitèrent un jour toute la garnison aux noces de la
fille d'un de leurs bourgmestres, qu'on appelait la belle
Aigletine, On était alors en pleine paix, etnul n'avait
de méfiance. Pendant la nuit d'un bal où les belles
Liégeoises déployaient leurs séductions dans un but
patriotique, tous les ouvriers de la ville réunis par-
vinrent à démolir le fort de fond en comble, de sorte
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256 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
que les soldats, en y retournant au point du jour,
trouvèrent la montagne nue comme la main. Le fort
actuel défie toute tentative pareille ; il faudrait non pas
le démolir, mais le combler.
Il est une heure, et je me hâte de descendre vers la
ville, suffisamment averti que plus tard il 'serait im-
possible d'y dîner convenablement. Les tables d'hôte
sont d'ailleurs excellentes; le vin ordinaire coûte trois
francs la bouteille comme dans toute la Belgique;
quant à la bière, à Liège, elle cesse d'être forte; c'est
une bière brune qui ressemble à nos bières de Lyon.
Le faro, le lambick, la bière même de ^^ouvain sont
considérés là comme des boissons étrangères. Quant
au pain, on Ta dit fort justement, il n'y en a pas, et là
se trouve réalisé le vœu de^ cette princesse qui disait :
« Si le peuple n'a pas de pain, il faut lui donner du
gâteau. »
Je me remets à dévider l'écbeveau fort embrouillé
des vieilles rues de la ville. C'est roccupation la plus
amusante que puisse souhaiterun voyageur, et jeplains
sincèrement ceux qui se font conduire aux endroits
curieux. Dans toute ville,*les trois centres importants
sont l'hôtel de ville, la cathédrale et le théâtre. Chacun
de. ces quartiers a, d'ordinaire, une physionomie spé-
ciale; mais, dans les villes anciennes, il faut chercher
d'abord le quartier oii se tiennent les halles ; là est le
noyau, l'alluvionde trois siècles, la population carac-
téristique. Ce quartier, à Liège, doit à ses rues étroites
et tortueuses plutôt qu'à la forme de ses maisons une
couleur antique encore prononcée. Un carrefour trian-
gulaire, où aboutissent sept ou huit rues, encombré
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RHIN ET FLANDRE. 157
de marchands, de foule et de voitures, rappelle tout à
fait le premier décor de la Juive avec sa porte d'église
à droite, à gauche une rue en escalier qui descend
vers la Meuse, et au fond une voie plus large qui con-
duit au- pont des Arches, un vrai pont du moyen-âge
fortement cambré, et dont les piles énormes ont dû
jadis porter des maisons. Il remonte, du reste, à 1100,
quoique souvent réparé depuis. Du milieu de ce pont,
la vue est magnifique de tous les côtés : les hauteurs
de la citadelle et les coteaux qui fuient vers le midi,
parés des dernières verdures de la saison, la Meuse
qui se perd dans les noires Ardennes, les tours et les clo-
chers de briques que le soleil rougit encore ; le faubourg
d*outre-Meuse coupé par une autre rivière, TOurthe/
qui y trace de joyeux îlots : puis, sur le quai de la
rive gauche, un vaste emplacement où se tient la foire,
oîi se presse la foule bariolée autour des étalages, des
cirques et des bateleurs.
Ayant vu la ville des deux côtés du pont et de la
citadelle, il ne m'était plus diflBcile de m'y reconnaître.
— En redescendant la rue qui conduit au pont des
Arches, on se trouve sur une place longue, plantée
d'arbres, moitié boulevard, moitié marché, ornée au
milieu de trois fontaines dans le goût de la renaissance,
construites en forme de pavillon comme celle des
Innocents. En face, à gauche, est Thôtel de ville, qui
n*a rien de remarquable, le seul du reste en Belgique
qui ne soit pas un chef-d'œuvre d'architecture
gothique. Cela suffit pour indiquer que Liège n'a
jamais été une cité républicaine comme ses sœurs du
pays <lo Btabant.
15.
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258 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
A cette longue place en succède immédiatement une
autre plus carrée, où se trouve le palais de justice, dont
nous avons déjà parlé. Ensuite vient la troisième place,
encore contiguë aux deux autres^ plantée en quinconce
et qu'on appelle la place Verte. Après quoi on arrive
au théâtre, grand et lourd, bâti sur le modèle de
rOdéon, et dont mademoiselle Mars a posé la pre-
mière pierre en 1818. Cela ne nous rajeunit pas.
De ce côté s'étend toute la ville neuve, aux larges rues
bordées de trottoirs en bitume, aux boutiques parisien-
nes, offrant derrièreleursvilrages de cuivre et de glaces
les étalages les plus splendides*; bien plus, un passage,
le passage Lemonnier, qui ne fait plus l'envie etledé-
sespoir de Bruxelles, depuis qu'on a ouvert dans cette
ville les galeries de Saint-Hubert. Les rues voisines
du passage sont brillantes ; il faut pénétrer assez loin
encore, de ce côté, pour retrouver un fragment de
l'antique Liège autour de la cathédrale consacrée à
saint Paul. En descendant de nouveau vers la Meuse,
on traverse un quartier presque entièrement en cons-
truction. J*aperçus au fond d'une place un de ces
édifices modernes à colonnes, qui servent indifférem-
ment, comme l'a remarqué Victor Hugo, de bourse,
d'église, de palais, de temple, d'hôpital, etc. Une porte
était ouverte, j'y pénétrai avec toute l'indiscrétion d'un
flâneur. Une soixantaine de Liégeois s'y préparaient
à l'élection d'un conseiller municipal. Quelqu'un
m'ayant demandé si j'étais pour M. Lamaille, et si je
votais avec le parti catholique, je compris ma position
d'intrus, et je laissai les catholiques , les libéraux et
les orangistes, ballotter paisiblement leurs candidats.
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RHIN ET FLANDRE. 259
On peut revenir vers le centre par un long boule-
vard qui fait un arc depuis la Meuse, et au delà de la
cathédrale, jusqu'à la place du Spectacle; à gauche
le faubourg s'échelonne vers les hauteurs et présente
deux ou trois églises perchées au plus haut de la côte;
à droite se développent les bâtiments et les jardins de
la Sauvenière, riante abbaye aux tours de brique rouge
et aux clochers d'élain effilés; une petite rivière,
bordée de peupliers et de long berceaux de feuillage;
entoure ce quartier paisible dont la physionomie ap-
partient encore à Ig^ville gothique.
Il me reste à dire que toute la ville de Liège est
éclairée au gaz, et que la cathédrale n'a pu elle-même
échapper à ce progrès des lumières que nos curés
parisiens ont repoussé jusqu'ici.
Liège s'honore d'avoir produit Grétry, auquel eWe
vient d'élever une statue.
On reprend les chemins de fer et Ton laisse Lou-
vain à droite. Cette ville, célèbre par sa bière, n'a
guère que trois édifices que Ton puïsse signaler :
l'hôtel de ville, la cathédrale et la maison des bras-
seurs. On les voit en passant avec leur frêle archi-
tecture, — qui dure depuis plusieurs siècles, et dont
les proportions élégantes amusent et séduisent. — Une
heure plus tard nous arrivons à Malines, puis une
neure ensuite à Bruxelles.
IV. BRUXELLES
Que dire de Bruxelles que l'on n'ait pas dit : c'est
une ville qui ne vaut pas Gand comme étendue ni
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260 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
comme situation. Et d'abord, ainsi que je disais l*été
dernier à propos de Munich, il n'y a pas de grande
ville sans fleuve. Qu'est-ce qu'une capitale où Ton n*a
pas la faculté de se noyer?... Gand a l'Escaut, Liège
a la Meuse; Bruxelles n'a qu'un pauvre ruisseau qu'il
intitule lo. Senne, triste contrefaçon. Imaginez ensuite
au centre du pays le plus plat de la terre une ville qui
n'est que montagnes : montagne de la Cour, montagne
dfu Parc, montagne des Larmes, montagne aux Herbes
potagères, etc. ; on y éreinte les chevaux ou les chiens
pour une course de dix minutes ; tout flâneur y devient
poussif; des rues embrouillées au point dépasser par-
fois les unes sous les autres; des quartiers plongés
dans les abîmes, tandis que d'autres se couronnent de
toits neigeux comme les Alpes; le tout offrant du reste
un beau spectacle, tant d'en haut que d'en bas. On
rencontre dans la rue Royale, qui longe le parc, une
vaste trouée, d'où l'on peut voir, à Vdl d'oiseau, le
reste de Bruxelles mieux qu'on ne voit Paris du hs^ut
de Notre-Dame. Les couchers de soleil y sont d'un effet
prodigieux. Sainte-Gudule s'avance à gauche sur sa
montagne escarpe comme une femme agenouillée au
bord de la mer et qui lève les bras vers Dieu ; plus
loin, du sein des flots tourmentés que figurent les
toits, le bâtiment de l'hôtel de ville élève son mât
gigantesque; ensuite vient un amas confus de toits en
escaliers, de clochers, de tours, de dômes ; à l'horizon
brillent les bassins du canaJ, chargés d'une forêt de
mâts ; à gauche s'étendent les allées du boulevard de
Waterloo, les bâtiments du chemin de fer, le jardin
botanique avec sa serre qui semble un' palais de féerie,
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RHIN ET FLAnA E. 261
et dont les vitres se teignent des ardentes lueurs du
soir. Voilà Bruxelles dans son beau, dans sa parure
féodale, portant, comme des bijoux d'ancêtres, ses toits
sculptés, ses clochetons et ses tourelles. Il faut re-
descendre et plonger dans les rues pour s'apercevoir
qu'elle a revêtu les oripeaux' modernes et n'a gardé
du temps passé que sa coiffure étrange et splendide.
La rue Royale, garnie de palais et d'hôtels aristo-
cratiques, est éclairée déjà d'un doublé rang de can-
délabres à gaz. Les dernières teintes du soir dessinent
à gauche les arbres effeuillés du parc, ses blanches
statues, ses ravins factices où reposent les soldats hol-
landais de septembre ; le palais de la Nation, d'archi-
tecture classique, avec colonnes et fronton, s'étend
encore à gauche du jardin. Six ministères font partie
de cette vaste ligne de bâtiments. En se dirigeant le
long du parc, vers la place Royale, on rencontre, au
milieu d'une trouée de maisons donnant encore sur
la ville basse, la statue élevée au général Belliard. —
Une terrasse, chargée de balustres et de vases antiques,
se profile plus loin sur le ciel jusqu'à la montagne de
la Cour, et donne aux bâtiments qui raccompagnent
les airs d'une villa romaine. Le parc s'arrête à cet
endroit de l'autre côté de la rue, et borde encore de
ses gracieux ombrages la place irrégulière du palais
Léopold. Ce palais est modeste et contemple humble-
ment celui de la Nation, situé à l'autre extrémité du
parc^ avec son arbre de liberté planté au milieu de sa
cour.
La place Royale commence en retour d'équerre de
cette longue ligne de bâtiments; c'est là le centre aris-
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262 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
tocratique de Bruxelles, comme la place du Marché en
est le centre populaire, comme la place de la Monnaie
en est le centre industriel et bourgeois. Une église, en
forme de temple, occupe le fond de ce carré régulier
d'hôtels et de palais modernes, et fait face à la -rue de
la Montagne, qui^ prolongée de celle de la Madeleine,
est devenue la grande artère de la circulation et du
commerce bruxellois. Cette voie lumineuse et toujours
frémissante de foule et de voitures, serpente longue-
ment de la ville haute à la ville basse, avec ses tour-
nants, ses places étroites, ses descentes rapides, le luxe
antique de ses maisons sculptées, Péclat moderne de
ses boutiques parisiennes, dont la double ligne, rayon-
nante de gaz, de marbre et de dorures^ ne s'interrompt
pasunseulinstant.Celong bazar aplusieursappendices
.encore qui s'en vont animer les quartiers voisins. Hors
de là, tout est calme et sombre ; le gaz des réverbères
et des estaminets n'éclaire plus que de longs quartiers
solitaires, ou des faisceaux de ruelles inextricables;
des bassins, des bras de rivière obstrués de masures,
les longs boulevards qui donnent sur la campagne, les
quais multipliés qui bordent les canaux, les estami-
nets même, sont paisibles, quoique remplis de monde.
Quelquefois seulement une rue en kermesse étale ses
transparents, ses iHuminations et ses images de héros
saints ou profanes, et fourmille de danseurs, de mu-
siciens et de chanteurs, sans que sa joie et son en-
thousiasme se répandent plus loin.
Le jour, la physionomie de la ville n'offre rien de
plus remarquable ; c'est la vie de Paris dans un cercle
étroit. Seulement le peuple dîne vers une heure, les
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UHIN ET FLANDRE. 263
bourgeois de trois à quatre, les gens riches de cinq à
six. Le soir, les estaminets, les cercles et les théâtres,
se disputent ces divers éléments de la population. On
sait qu'à Tépoque des combats de septembre, les Hol-
landais et les Belges suspendaient d'un commun accord
les hostilités, vers une heure, pour aller dîner, et vers
sept heures du soir pour aller passer leur soirée à l'es-
taminet. Ces peuples se comprenaient du moins dans
ces habitudes régulières de la vie flamande. Le Parc
et le boulevard de Waterloo sont le rendez-vous du
beau monde vers le milieu du jour. Là circulent les
brillants équipages qui, pour de plus longues prome-
nades, se dirigent vers Laeken ou vers les campagnes
charmantes situées hors de la porte de Louvain. Là
sont les maisons de plaisance, les villas, les châteaux
princiers.
On sait combien la religion est toujours puissante
en Belgique ; aussi les églises présentent partout un
air de vie qui satisfait. Les sonneries retentissent sou-
vent ; mais les carillons ont disparu de Bruxelles, et,
dans les autres villes même, n'exécutent plus guère
que des airs d'opéras. Je ne parlerai pas de Sainte-
Gudule, de sa chaire bizarrement sculptée, de ses
magnifiques viiraux de la Renaissance qui vous font
rêver en plein Brabant l'horizon bleu de l'Italie, tra-
versé de figures divines. Le musée s'est bien appauvri
par la restitution des tableaux du prince d'Orange. Il
offre encore quelques Rubens, quelques Van Dyck et
un Jordaens célèbre. Tout cela a été décrit bien des
fois. Labibliolhèque, située dans lebâtimentdu musée
qui communique à la place Royale, est çonnye 3ur*
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206 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
tout par une magnifique collection de manuscrits.
Dans une autre aile se trouvent le musée de Tindustrie
et une collection d'armures antiques assez pauvre pour
un tel pays. Ajoutez à cela des Instituts, des Conser-
vatoires, des écoles de Beaux-Arts, aussi nombreux
qu'à Paris et aussi utiles, et répondant surtout à la
prétention qu'ont les Belges de ne nous être inférieurs
en rien I
V. THÉÂTRES ET PALAIS
Bruxelles s'agrandit ; cette ville est bâtie, comme
on sait, sur le versant peu modéré, pour nous servir
d'une expression de Sainte-Beuve, de l'unique mon-
tagne du Brabant; c'est l'enfer des chevaux bien plus
que Paris. Ces animaux auraient plus de plaisir à
monler au clocher de Compostelle qu'à gravir la rue
de la Madeleine et la rue de la Montagne. Aussi
Bruxelles commence à se diviser en ville haute et en
ville basse, lesquelles n'auront bienlôt ensemble au-
cune communication. Il est plus simple pour Thabi-
tant de la place de la Monnaie de se rendre à Anvers
que sur la place de la Montagne de la Cour. Aussi,
pour que la population croissante trouvât des plaisirs
à sa portée et à sa hauteur, a-t-on imaginé d'agrandir
le théâtre du Parc, et d'y faire jouer l'opéra-comique,
aiin d'épargner aux habitants des hauts lieux le voyage
du théâtre de la Monnaie, et, comme ce dernier gagne
des spectateurs en raison de l'agrandissement de la
ville basse, on a créé sur le boulevard extérieur un
théâtre des Nouveautés, qui est le prodige de l'optique
et qui marche à la vapeur.
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RHIN ET FLANDRE. 265
Ce théâtre laisse bien en arrière nos théâtres pan-
siens. Tout y est nouveau, l'éclairage, les décorations,
le ciel, le jeu des machines. Malheureusement l'homme
vient gâter ce séduisant ensemble ; il existe sur la scène
une illusion que le jeu des acteurs détruit souvent ; on
pourrait dire qu'au théâtre une décoration trop vraie
fait paraître Tacteur plus faux.
Imaginez d'abord une salle ronde couverte d'une
coupole de cristal ; il n'y a pas de lustre, mais des
becs de gaz nombreux, disposés au delà de verres
dépolis, et dont le reflet seul est visible, versent sur
l'assemblée une lumière douce, pareille à celle du
jour ; des guirlandes de fleurs transparentes parcourent
ce ciel factice, oii les lueurs mobiles imitent l'éclat des
nuages pourprés. C'est charmant, c'est idéal, et cela
éclaire peu; mais des girandoles nombreuses sent
placées aux premières galeries, et ne diminuent leur
lumière que pour les scènes de nuit, où ce système
d'éclairage triomphe incontestablement.
Tournez-vous maintenant vers la scène, et vous y
verrez d'autres merveilles. Et d'abord, plus de ces
affreux morceaux de toile que l'on appelle des bandes
d'air, plus de ces nuages tachés et recousus qui sont
plus lourds que les arbres et les maisons. Le fond du
théâtre est occupé par un ciel invariable, ayant la
forme d'une demi-coupole, et où les gradations et dé-
gradations de lumière s'exécutent admirablement. Un
vrai soleil, une vraie lune, c'est-à-dire deux globes
lumineux, éclairent tour à tour, comme dans la nature^
ce ciel magique, au delà duquel on pourrait soupçon ner
l'infini. Un oiseau s'y briserait les ailes; des reflets de
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?«« SOUVENIRS D'AfcLBMAGNE.
transparentsy projettent les brouillards ou le» nuages ;
le soleil s'y couche ou s'y lève au milieu des vapeurs
pourprées; on obtient des soleilsd'Jialie ou des soleiU
de Flandre, selon le besoin.
Songez maintenant à nos décorations arriérées, à
nos por^an^^ de coulisses, à nos files de quinquets^ à
nos praticables : rien de tout cela n'existe au théâtre
des Nouveautés. Le procédé est le plus simple du
monde : on a placé autour de la scène une vaste toile
sur châssis en hémicycle, découpée pour les toits ou
le sommet des arbres, et qui se profile en perspective
sur le ciel. La décoration placée, en ouvre comme des
portes certaines parties destinées à faire avance oo à
fournir un passage aux acteurs ; c'est l'affaire d'un
instant. Ces vastes toiles, pliées en trois sur elles--
mêmes, descendent des frises toutes seules par l'effet
d'uno machine à vapeur placée sous le théâtre; le
travail des machinistes se borne à les déployer; le
tout se meut sans plus d'embarras qu'à un théâtre de
marionnettes. Ainsi, là encore, la machine a détrôné
l'homme ; quel malheur qu'elle ne puisse pas se substi-
tuer aux acteurs!
Ce beau théâtre n'a en ce moment-ci qu'un seul
défaut. Il est fermé.
Il me reste à parler des chambres, conseils et autres
éléments de la machine représentative. Hais, aVant
d'entrer à Thôtel de vilte où se tient le grand conseil
communal, arrêtons-nous un peu au carrefour d'une
rue écartée, située à quelque distance de ce monu<-
ment. Là est une bizarre statue servant de fontaine
publique, et qui représente un enfant nu ; elle est en
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RHIN ET FLANDRE. S67
bronze noirci par le temps, posée sur une coquille de
marbre, et dans une attitude assez triviale. G*est Til^
lustre Mannekenpis , dit le premier bourgeois de
Bruxelles. On sait que cette figure est le palladium de
Bruxelles, enlevé et caché plusieurs fois par des mains
ennemies, et toujours miraculeusement rapporté sur
son piédestal. Le Mannekenpis a eu toutes les aventures
du Bambino de Naples, et ne présente toutefois aucun
caractère religieux. Plusieurs souverains se sont plu
à combler de faveurs ce personnage symbolique et
difficilement définissable. Gharles*Quint lui a donné
la noblesse ; Louis XIY Ta fait chevalier de Saint-
Louis; Napoléon Ta créé chambellan. Son costume
actuel, qu'il ne revêt que dans les grandes fêtes, est
celui d'officier de la garde civique ; le Mannekenpis
est partisan de tous les régimes ; pourtant ce symbole
de l'esprit bourgeois n'a point cessé d'être popu*
laire«
En entrant dans Thôtel de ville on se trouve au
milieu d'une belle cour carrée ornée de groupes de
sculpture en bronze et en marbre, dans le goût du
xvii"^ siècle. Au premier étage sont les vastes salles où
régna tant de siècles cette fière bourgeoisie des Flandres,
souvent asservie, rarement domptée. Que de révoltes,
que de supplices sur cette place du Grand-Marché, si
belle encore aujourd'hui I que de drames républicains
dans ces salles dorées comme le vieux Versailles, et
que Louis XIV, Marie-Thérèse et Napoléon ont vues
tour à tour telles qu*elles sont aujourd'hui. Les pla-*
fonds et les tapisseries présentent une foule de sujets
historiques et pllégoriques^ qui rappellent la gloire
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ses SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
des Provinces-Unies. Les panneaux et les frises, splen-
didement dorés, ont conservé tout leur éclat ; les hautes
cheminées chargées de glaces, d'attributs et de ro-
cailles, n'ont subi aucune altération ; le goût misé-
rable, l'économie de notre époque, ne paraît que dans
la forme des chaises el dans l'étoffe des rideaux de
calicot rouge à bordure imprimée. Ensuite imaginez
une trentaine de messieurs fort laids, en habits, redin-
gotes et paletots, assis autour d'une grande table verte
et discutant sur la nécessité de rebâtir un palais de
justice à colonnes et à frontons triangulaires, construit
depuis vingt ans selon les règles de Vignole, et qui
déjà menace ruine, discutant cela dans un édifice du
douzième siècle et sequerellant sur des centimesdevant
ces grands portraits qui les regardent en pitié. Voilà
une séance de ce conseil municipal. Le public, rangé
sur des chaiseslelong des murs, nevoitqueledos et les
troupets divers de ces illustres citoyens, qui lisent des
discours fort longs ou se livrent à des improvisations
fort lentes. Le buste d'un nommé Rouppe, qui a été
Tavant-dernier bourgmestre de Bruxelles , jette sur
l'assemblée des regards paternels.
Pour en finir avec les institutions politiques du
pays, remontons la ruede la Madeleine et la-Montagne
de la Cour, traversons le parc dont les vieux arbres
firent partie de l'antique forêt de Soignes, qui jadis
couvrait le pays; nous trouverons, dans l'intérieur du
palais dit de la Nation, les deux autres machines à
lois fonctionnant vers la même heure : la chambre
des sénateurs et la chambre des représentants.
Par un vestibule bien chauffé et tapissé on monte
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RHIN ET FLANDRE. S69
à une tribune drapée de calicot rouge, et pavoisée de
trois étendards tricolores belges, c'est-à-dire jaune,
noir et rouge. Il faut avouer que ces trois couleurs
s'harmonisent mieux, au point de vue de rornemenla-
tion, que nos couleurs françaises, bien qu'elles offrent
presque la combinaison des nuances de l'arlequin. De
la tribune où nous sommes, l'œil plonge sur une salie
de médiocre grandeur, décorée dans le style de l'em-
pire et autour de laquelle règne une table verte en fer
à cheval. Une cinquantaine d'hommes murs sont rangés
autour de cette table dont le milieu resle vide; ils
lisent, causent et discutent entre eux. Là les discours
sont rares et les questions doivent se résoudre plus
aisément qu'ailleurs. Cette assemblée, n'étant du reste
remarquable que par une profusion de calicot rouge
fatigante pour l'oeil, nous allons traverser le palais
pour passer à la chambre des représentants.
C'est notre chambre des députés, iin peu moins
riche, un peu moins dorée, avec ses divisions, son
président, ses questeurs, avec moins de députés et plus
de places pour le public. Les orateurs parlent de leur
place, bien qu'il y ait une fort belle tribune d'acajou ;
et, quand la nuit arrive, on distribue partout des
bougies, qui font ressembler l'amphithéâtre à un ciel
étoile. Le banc des ministres est garni de personnages
assez majestueux. Il est souvent d'autant plus difficile
à ces représentants de s'entendre, que beaucoup
viennent de certaines provinces où l'on parle peu le
français. J'ai été témoin de la colère d'un dépulé
wallon, qui 3e croyait insulté par le mot susceptible,
— Est-ce que vous me croyez susceptible d'une mau-
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270 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
vaise action? criait-il au ministre. Il fallut lui prouver
par le dictionnaire de TAcadérnie qu'il y avait des
susceptibilités louables. Ce fut Texpression du ministre
en lui donnant cette leçon de français.
o o
Les représentants de Bruxelles ne sont point obligés
de payer un cens, ils reçoivent une indemnité de
800 fr. par mois. Aussi ne manque- t-on pas de le leur
rappeler souvent dans les journaux. Chaque fois que
la chambre est moins nombreuse qu'à Tordinaire, on
leur reproche leurs 500 fr. de la façon la plus humi-
liante : — Allez donc à votre devoir, puisque vous
êtes payés 1... Quand on paye un domestique, il faut
qu'il fasse son service!. . Gagnez donc votre pain!
etc. — Telle sont les aménités qui se lisent dans les
journaux belges. Il faut avouer aussi qu'elles sont
fréquemment méritées, toute convenance à part
La chambre des représentants de Bruxelles est un
excellent chaufifoir public. Le peu de gens inocciipés
que possède cette capitale profite avec ardeur de re-
tendue des magnifiques tribunes, de la mollesse des
banquettes et du confort des tapis et vient sommeiller,
trois heures de la journée, au murmure doux et ré-
gulier de réloquence flamande. Parfois seulement
quelque député au sang méridional (wallon ou luxem-
bourgeois) interrompt cette quiétude et se met à jeter
des branbons imprévus dans ces graves conférences;
mais de telles surprises sont rares sous le ministère
actuer, qui a su dompter la gauche et réduire le parti
radical à un silence bienveillant.
dbyGoogk
LES FÊTES DE HOLLANDE
I. RBTOUR A BRUXELLES
Hoffmann parle d^un promeneur solitaire qui avait
coutume de rentrer dans la ville à Theure du soir où
la masse des habitants en sortait pour se répandre
dans la campagne, dans les brasseries et dans les bals
parés pu négligés que Tétiquette allemande dis-
lingue si nettement. — Il était forcé alors de s'ouvrir
avec ses coudes et ses genoux un chemin difficile à
travers les femmes en toilette, les bourgeois endiman-
chés, et ne se reposait de cette fatigue qu'en retrou-
vant une nouvelle solitude dans les rues désertes de la
ville.
Je songeais à ce promeneur bizarre le 9 mai der*
nir, me trouvant seul dans le wagon de Mons à
Bruxelles, tandis que les trains de plaisir, encombrés
de voyageurs belges, se dirigeaient à toute vapeur
sur Paris. Il me fallut fendre encore une foule très-
pressée pour sortir de l'embarcadère du midi et ga-
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272 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
gner la place de THotel-cle-Ville, — afin d'y boire
dans la maison des Brasseurs une première chope
authentique de faro, accompagnée d'un de ces pisto-
lets pacifiques qui s'ouvrent en deux tartines gar-
nies de beurre. C'est toujours la plus belle place du
monde que cette place où ont roulé les deux têtes des
comtes de Horn et d'Egmont, d'autant plus belle au-
jourd'hui qu'elle a conservé ses pignons ouvragés, dé-
coupés, festonnés d'astragales, ses bas-reliefs, ses
bossages vermiculés, — tandis que la plupart des
maisons de la ville, grattées et nettoyées de cette lèpre
d'architecture qui n'est plus de mode, ont été encore
décapitées presque toutes de leurs pignons dentelés ,
et soutnises au régime des toits anguleux d'ardoise et
de brique. La physionomie des rues y perd beaucoup
certainement. — On restaure et l'on repeint Thôtel de
ville, qui va paraître tout battant neuf , ce qui obligera
la ville à faire réparer et blanchir aussi tîette sombre
Maison du Roi, dite autrement Maison au Pain, qui
semble un palais de Venise en s'éclairant toutes les
nuits derrière ses rideaux rouges.
J'ai rencontré sur cette place un grand poëtequi
l'aime, et qui en déplore comme moi les restaurations.
Nous avons discuté quelque temps sur la question
grave de savoir si la partie haute de l'édifice était en
brique ou en pierre, et si les ogives qui surmontent les
longues fenêtres avaient été autrefois aussi simples
qu'aujourd'hui, car les anciennes estampes les repré-
sentent contournées et lancéolées dans le goût du go-
thique efflorescent. On peut penser queles dessinateurs
du seizième siècle ont voulu parer le monument plus
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FÊTES DE H0LLA;NDE. 373
que de raison, et que les arcs d'ogive ont toujours eu
cette simplicité de bon goût. J'ai été assez heureux
pour pouvoir raconter au savant poëte une légende
que j'avais recueillie dans un précédent séjour à
Bruxelles.
L'architecte qui construisit cet hôtel de ville eut
le désagrément d'abord de ne pouvoir accomplir son
œuvre. L'aile gauche, établie sur un terrain peu
solide s'écroula tout entière. On pensa qu'il s'agissait
d'un terrain marneux, et on planta des pilotis : la
construction s'effondra une seconde fois, laissant pa-
raître un vaste abîme. On crut qu'il y avait là d'an-
ciennes carrières, et l'on y versa des tombreeaux de
gravois : mais plus on en versait, plus le trou devenait
profond. Enfin le malheureux architecte fut contraint
de se donner au diable. Dès lors les constructions s'é-
levèrent avec facilité. Il mourut le jour même où Ton
posait le bouquet sur le toit achevé , et l'on n'apprit
qu'alors le fatal secret. L'archevêque de Halines fut
appelé pour bénir l'édifice. Un craquement soudain se
déclara dan^les murs, et toutrentra bientôt dansle troi-
sième dessous. On aspergea le gouffre d'eau bénite ;
des ouvriers munis de scapulaires osèrent y descendre,
et dans le fond on trouva une tête colossale en bronze
ornée de cornes portant des traces de dorure. C'était ,
selon les uns, une tête antique de Jupiter- Ammon, se-
lon d'autres le buste officiel de Satan. Cette même tête
a été appliquée depuis sur les épaules du maudit que
transperce la lance de saint Michel sur la flèche du
monument. On redore maintenant ce groupe magni-
fique, qui s'aperçoit dans un rayon de six lieues. J'i-
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ilà ,S0UVEN1RS D'ALLEMAGNE.
gDore si les ouvriers qui restaurent la têle du diable se
sont munis de scapulaires.
Du reste, Bruxelles est catholique toujours eoimne
au temps des Espagnols. Nous savons à peine, à Pa^
ris, que le mois de mai est le mois de Marie. Je l'ai ap^
pris en sortant de la place par Tangle opposé à la Mai-
son des Mariniers, dont on restaure aussi le toit eu*-
rieux, qui représente une poupe ancienne de galère.
La rue de la Madeleine était remplie par une longue
procession, au milieu de laquelle on portait une
grande vierge en bois coloriée, vernie et dorée, dont
les pieds disparaissaient ainsi que Testrade sous une
montagne de bouquets. — Au-dessus des boutiques
fermées, les fenêtres et les plinthes étaient garnies de
branches de tilleuls, et cela jusqu'à la porte de Lou»
vain. La garde civique, les sociétés de chant et les cor-
porations ouvrières, avec bannières et écussons, se dé-
roulaient sur tout cet espace. C'était un dimanche, et
la kermesse d'Ixelles était annoncée aux coins des
rues par. d*inimenses affiches.
Ixelles est un bourg situé à dix minutes delà porte
de Louvain. La procession ne tarda pas à en envahir
les rues, également parées de branches vertes et de
poteaux sou tenant de longues bandes aux couleurs na-
tionales. Ce fut dans l'église, neuve et magnifique^
ment décorée, que la procession vint s'absorber tout
entière pour entendre un office à grand orchestre. Les
sociétés et les corporations se dirigèrent ensuite vers
leurs locaux respectifs. — Les kermesses de Belgique
inspireraient difficilement aujourd'hui un nouveau
Rubens eu mâme un nouveau TénierSi L*habit noir
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FÊTES DE HOLLANDE. S75
et la blouse bleue y dominent, — ainsi que, pour les
femmes, les modes arriérées de Paris. On y boit tou*
jours de la bière, accompagnée de pistolets beurrés et
de morceaux de raie ou de morue salée découpés ré-
gulièrement qui poussent à boire. La musique et les
pas alourdis des danseurs retentissent dans de vastes
salles avec moins d'entrain qu^à nos cabarets de bar-
rière, mais, pour ainsi dire, avec plus de ferveur. Le
beau monde se dirigeait vers des casinos situés le
long d'un étang chargé de barques joyeuses, et qui fi-
gure en petit celui d*£nghien. Bruxelles est la lune
de Paris, aimable satellite d^ailleurs, auquel on ne
peut reprocher que d'avoir perdu, en nous imit$int ,
beaucoup de son originalité brabançonne* La fête
d'Ixelles s'est terminée, comme toutes nos fêtes^ domi*-
Qicalei par l'ascension d'un ballon jaune qui s'est élevé
très-haut en important Técho tles applaudissements
de la foule»
En revenant, je suis entré dans l'église du Sablon, où
repolsent les cendres de Jean-Baptiste Rousseau, en face
de l'hôtel d'Aremberg, dont l'ancien maître l'avait ac-
cueilli dans son exil. Je me disais à ce propos, et en son-
ge^^nt aux nombreux exilés qu'avaient en divers temps
recueillis les Pays-Bas, que leur séjour dans ces con-
trées à la fois étrangères et françaises avaient toujours
servi beaucoup à propager au dehors notre littérature
et nosidées. Pour moi, j'ai toujours considéré les pays
de langue française, tels que la Belgique, la Savoie
et une partie de la Suisse et des duchés du Rhin,
comme des membres de notre famille dispersée.
N'existe-t-il pa8> malgré les divisions politiques, un
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J76 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
lien pareil entre les pays de langue allemande? Je
n'entends parler ici que d'une frontière morale , dont
les étrangers peuvent aussi çà et là, rejeter les limites
au delà des nôtres ; mais si le style est Thomme^ il
faut reconnaître que la partie éclairée et agissante des
populations dont je viens de parler est de même na-
ture que la nôtre, comme sentiment et comme esprit.
— Je ne crois pas à la culture de la langue fla-
mande, malgré les chambres de rhétorique et les con-
cours de poésie, — et au contraire on connaît, ou
plutôt on ne reconnaît pas chez nous, un grand
nombre d'écrivains belges qui sont loin de se vanter
de n'être pas Français. Paris absorbe tout, et , dé-
pouillant Bruxelles de son amour-propre, lui rend ce
qu'il lui emprunte en splendeur et en clarté. Qui ose-
rait dire que Grétry n'est pas Français et ne voir dans
Rousseau que le citoyen de Genève? Nos grands
hommes appartiennent aussi à tous ceux qui, dans le
monde , acceptent Tinfluence de notre langue et de
nos travaux.
Le lendemain, je lisais les journaux au GaféSuisseï
sur la place de la Monnaie, lorsque j'entendis des
tambours qui battaient une marche. Deux porte-dra-
peaux les suivaient, l'un portant l'étendard belge, et
l'autre l'étendard français surmonté d'un aigle. C'é-
taient les anciens soldats belges de l'empire français
qui célébraient l'anniversaire du cinq mai, et qui,
cette année, avaient remis au dix la cérémonie, afin
qu'elle concordât avec la fête de Paris. Ils allaient se
faire dire unelnesse et se livrer ensuite à un banquet
fraternel. J'admirai la tolérance vraiment libérale du
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FÊTES DE HOLLAxNDE. 377
gouvernement belge et de la partie de la population
qui, indifférente à ces souvenirs, saluait, sous un roi,
ces vieux fidèles de l'empire. La même cérémonie
avait lieu ce jour-là dans toutes les villes de Bel-
gique.
En rentrant à mon hôtel, je trouvai une lettre qui
m^enjoignait d'avoir à venir causer vers midi avec le
gouvernement. C'est la première fois que cela m'arri-
vait en Belgique , où j'ai passé bien souvent dans ma
vie, puisque c'est la roule de l'Allemagne. Un sage de
l'antiquité partait pour un voyage, lorsqu'au sortir de
la ville on lui demanda: mOix allez-vous? — Je n'^n
sais rien,» répondit-il. Sur cette réplique on le con-
duisit en prison. «Vous voyez bien, dit-il, que je ne
savais pas où j'allais. » Je pensais à cette vieille anec-
dote en traversant la cour splendide de ce même hôtel
de ville que je n'avais admiré que du dehors. — L'em-
ployé à qui je me présentai me dit : «Vous êtes réfu-
gié ? — Non. — Exilé? — Nullement. — Cependant
vous voici inscrit sur ce livre en cette qualité. — C'est
sans doute qu'à la frontière on aura porté ce juge-
ment d'un homme qui venait seul à Bruxelles, tandis
que tout Bruxelles se dirigeait vers Paris. Certes , je
n'y ai pas mis d'intention, j'étais parti depuis huit
jours. » Déjà j'étais effacé de la liste fatale, et l'on me
dit d'un ton bienveillant : « Où allez vous ? — En
Hollande. — Vous aurez peut-être de la peine à y
séjourner. — Je ne le pense pas, je n'y vais que pour
voir les fêtes données pour l'inauguration de la statue
de Rembrandt. — Oui, dit un employé qui dressa la
tête derrière une table voisine, ils disent qu'ils ont une
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S78 SOUVENIRS D' ALLEMAGNE.
Statue , mnez^om f qui est encore plus belle que la
nâtre deRubens, à Anvers. Il faudra voirtela^ savex^
Hfùuê^ — Je le verrai bien, monsieur, » répondis-ije.
Et j'admirai cette émulation artistique des deui paya»
même dans les bureaux de la police.
II. D*ANV9KS A a0TT9ADAV
Je n'étais donc pas destiné à figurer parmi le$ pros-
crits internés à Bruxelles ou d^ns le^ autres localités*
Du reste» on s'aperçoit à peine de la présence )d*an si
grand nombre de nos compatriotes ; on ne le3 voit ni
dans les cafés» ni dans tes lieux publics» tii presque
dans les théâtres. La société belge n'a pas, comme on v
sait» de réceptions ou de soirées» et c'est dans les cer*
des seulement que tous les partis se rencontrent sur
un terrain commun. — Êtes-vous libéral ? — Êtes-
vous clérical ? — Ce sont les questions à Tordre du
jour. Et les Français n'ont pas même à choisir» car
ces divisions sont entendues autrement qu'elles le $^
raient chez lïous.
Après tout» l'impression qu'on emporte de Bruxelles
est triste. J'ai plus aimé cette ville autrefois ; je me
suis trouvé heureux de respirer plus librement» au
bout d'une heure^ dans la solitude des rues d'Anvers.
J'avais encore admiré en passant les aspects charmants
du parc anglais de Laeken ; Malines, plus belle en
perspective qu'en réalité ; les bras de l'Escaut miroi-
tant au loin dans leurs berges vertes et les champs de
seigle ondoyant» rayés des bandes jaunes dit coha en
Qeur* Le houblop grimpait déjà sur ses hauts treillages^
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F.ÊT£S D£ HOLLANDE. 971
réjouissant l'œil comme les pampres d'Italie et pnh*
mettant à ces contrées les faveurs du Baechusdu Nord^
Des cbeyaux et des bœufs erraient en paix ça et là
dans les pâturages, dent la lisière est brodée de beaux
genêts d'or. — Yoici enfin la flèche d'Anvers qui se
dessine au-dessus des bouleaux et des onnes, et qui
s'annonce de plus près encore avec son carillon monté
éternellement sur des aira d'opéra-*comique.
J'ai franchi bientôt les remparts, la place de Meeri
la Place-Yertet pour gagner la cathédrale et y revoir
mes Rubens : je ne trouvai qu'un mur blanc » e'ast^
à^ire rechampi de cette même peinture 'à la colle
dont la Belgique abuse , — par le sentiment , il est
vrai, d'une excessive propreté. « Où sont les Rubens T
dis-je au suisse. — Monsieur^ on ne parle pas si haut
pendani l'office, » il y avait un offic%en effet. « Par*-
don I repris--je en baissant la voix ; les deux Rubens»
qu'en a-t-on fait? ~ Ils sont à la restauration, » ré«
pondit le suisse avec fierté.
malheur! Non contents de restaurer leurs éài*
fices, ils restaurent continuellement leurs tableaux.
Notez que la même réponse m'avait été faite il y a dix
ans dans le même lieu. J'ai songé alors avec émotion
à ce qui s'était passé un peu avant cette époque au
musée d'Anvers. L'histoire est encore bonne' à répé«»
ter* On avait confié la direction du musée à un tfncien
peintre d'histoire, enthousiaste de Rubens, quoique
très-fidèle au goûtclassique et n'admirant son peintre
favori qu'avec certaines restrictions. Ce malheureux
n'avait jamais osé avouer qu'il trouvait quelques dé-
fauts faciles du reste à corriger, dans les cbefs^'œuvre
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980 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
du maître. Ce n*était rien au fond : un glacis pour
éteindre certains points lumineux, un ciel à bleuir, un
attribut, un détail bizarre à noyer dans Tombre, et
alors ce serait sublime. Cette préoccupation devint
maladive. N*osant témoigner ses réserves ni s'atta-
quer en plein jour à de tels cbefs-d'œuvre, craignant
le regard des artistes étudiants et même celui des em-
ployés, — il se levait la nuit, ouvrait délicatement les
portes du musée et travaillait jusqu'au jour sur une
échelle double à la lueur d'une lanterne complice. Le
lendemain, il se promenait dans les salles en jouissant
de la stupéfaction des connaisseurs. On disait : C'est
étonnant comme ce ciel a bleui, c'est sans doute la sé-
cheresse, — ou l'humidité... Il y avait là autrefois un
triton. •• la couleur d'ocre l'aura noyé par un effet de
décomposition chimique. — Et on pleurait le triton.
On s'aperçut de ces améliorations trop rapides bien
longtemps avant d'en pouvoir soupçonner l'auteur.
Convaincu enfin de manie restauratrice, le pauvre
homme finit ses jours dans un de ces villages sablon-
neux de la Campine oii l'on emploie les fous à l'amé-
lioration du sol.
La statue de Rubens, sur la Place-Verte, est campée
assez crânement, et doit consoler ce mort illustre
des outrages que le bon goût lui a fait subir. Elle
faisait moins bien autrefois sur le quai deTEscaut, en
face de la Tête de Flandre. Je suis entré dans un des
cafés de la place pour demander une côtelette ou un
beefsteak. Nous n'avons plus de viande, me dit-on,
parce que c'est demain vendredi. — Mais c'est de-
main que vous ne devriez pas en avoir* — Pardon,
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FÊTES DE HOLLANDE. S81
c'est que, comme on n'en vendra pas demain dans la
ville, les ménages s'en approvisionnent aujourd'hui.
Je vois qu'à Anvers la religion est aussi bien suivie
qu'à Londres, où Ton achète le samedi une grande
quantité de porter, de sherry et de gin, afin de pouvoir
se griser en liberté le dimanche, seul jour où cela
soit défendu.
Pourquoi ne pas dire que les salles de danse dft port,
vulgairement nomnées ridde^ksy sont en ce moment
ce qu'il y a de plus vivant à Anvers? Pendant que la
ville se couche une heure après qu'elle a couché les
enfants, c'est-à-dire à dix heures, les orchestres très-
bruyants de ces bals maritimes résonnent le long des
canaux comme au temps des Espagnols. On parle bien
à Paris du bal Mabille et du Château-Rouge; je puis
donc parler ici de ces réunions cosmopolite^, qui ne
sont qu'un peu plus décentes. — Le jour où j'arri-
vais à Anvers, il y avait un banquet de soixante-deux
capitaines de navires dans un des plus vastes établis-
sements du quai de l'Escaut. Les bassins étaient si
remplis, qu'un grand nombre de bricks et de frégates
louvoyaient sur le fleuve en attendant leur tour.
Quelle forêt de mâts, plus serrée et plus touffue qu'au-
cune forêt possible, car des arbres de cette taille ne
sont jamais si rapprochés ! Des affiches annonçaient
ce même jour quatre départs pour Archangel. —Re-
plongeons-nous dans les rues , de peur de céder à de
telles séductions.
En multipliant le nombre des capitaines de haut
bord par celui des simples caboteurs, des officiers et
des matelots d'une telle agglomération^ on compren-
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SSt SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
dra réclat inouï de ces riddechs, survivant au siècle
Où Rubens y a étudié les enlacements robustes de ses
dieux marins et de ses océanides* Malheureusement
limitation de Paris gâte tout. Plus de danses natio^
nales^ plus de costumes, excepté celui des Frisonnes»
-^ui viennent vous offrir, avec leurs coiffures de reines,
leurs dentelles et leurs longs bras blancs, des œufs durs^
. de la iftorue découpée, des pommes rouges et des noix.
Les vareuses et les chemises coloriées des matelots ré»-
pandent aussi quelque gaieté dans cette foule. -^ De
temps en temps, de belles personnes en costume de
bal, et qui ne seraient désavouées dans aucun monde,
forment le carré d'un quadrille tout féminin. Ensuite
la valse mugit avec furie, imitant tous les balance*
ments de vagues que peut créer l'union du triton et
de la sirène. Des familles anglaises viennent voir cela
par curiosité, car il y a des estrades consacrées aux
bourgeois, où Ton ne voit naturellement s'attabler que
des étrangers.
Le lendemain matin, j'étais à bord du paquebot
Amicitiay qui, tous les jours, fait le trajet d'Anvers
à Rotterdam en huit heures. Les armes des deux villes
décorent le bastingage. Les mains coupées du géant
(F Anvers se tendent affectueusement comme pour ca*
resser les quatre lions de gueule et de sable de l'écùs*
son néeriandais. On n'a rien de mieux à faire alors
qtie de s'attabler pour plusieurs heures dans la CajuU
avec la certitude d'échapper aux prescriptions sévères
du vendredi belge. La viande protestante s'étale sous
toutes les formes, et, toujours trop peu cuite pour
nous, inonde de son sang les pommes de terre deDor-
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FÊTES DE HOLLANDE, 3§8
drechU Oa laisse à gauche Flessiogue, à droite Barg-
op^Zoom en fredonnant la vieille chanson française :
Cii'là qu'a pincé Berg-op-Zoom^ et l'on se fatigue
peu à peu de ces méandres de bras de mer et d'em-
bouchures de fleuves qui découpent laZélande en gui-
pures, A la hauteur d'un certain fort qui doit s'ap^
poler Loo, le pavillon belge nous avait salués une
dernière fois. — Puis nous avions retrouvé nos cou-
leurs françaises, disposées en longueur et non plus
en largeur. ^ Les douaniers des Pays-Bas inspectent
les bagages et les marquent d'un crayon blanc. Puisse^
t-il nous porter bonheur comme la craie dont les
Latins marquaient les jours heureux I
Il n*y a rien à tirer de cette mer bourbeuse côtoyée
de berges vertes oii apparaissent çà et là les grands
bœufs de Paul Potter, que n'étonne plus le passage
du steamboat^ ni sa trace d'écume, ni son panache
de fumée» Parfois le roulis nous apprend que nous
tournons sur un bras de mer. Ailleurs, une branche
de TEscaut ou^ de la Meuse oifre à la navigation des
difficultés toujours vaincues. On frôle en passant
ou Ton courbe des bois marins, de frêles genévriers
qui s'amusent à verdir dans dix pieds d'eau, et qui
secouent leurs panaches après notre passage comme
des chats qui Tout leuç toilette après avoir traversé un
ruisseau. — Toujours sur les berges, souvent à peine
perceptibles, des maisons peintes, des fabriques ou
des moulins d'une carrure imposante , égratignant
l'air de leurs grandes pattes d'araignées embarrassées
dans les toiles! La cloche annonce enfin Dordrecht,
et nous passons ai près des quais, que nous voyons
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S8& SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
très-bien les femmes dans leurs maisons de briques,
nous inspectant à leur tour dans ces miroirs placés
au dehors des fenêtres qui concilient leur curiosité
naturelle avec leur réserve néerlandaise. — Puis nous
n'avons plus à suivre qu'un fleuve paisible bordé de
magniGques pâturages à fleur d'eau que bornent au
loin des bois de sapins et de bouleaux. La cloche re-
tentit encore. C'est déjà Rotterdam.
Je regrette de n'avoir pu m'arrêter un instant à
Dordrecht. On dit qu'il s'y trouve une statue d'Érasme
lisant dans un livre en face de l'horloge publique.
Chaque fois qu'une heure sonne, le philosophe tourne
une des pages de bronze de son livre. Naturellement
il en tourne douze à midi. Je n'ai pas vu cette statue;
mais au détour du port de Rotterdam encombré de
paquebots, suivant h droite un bassin immense om-
bragé d'ormes où plongent les lourdes carcasses gou-
dronnées des bateaux marchands, suivant encore
longtemps la Hochstrât bordée de boutiques toutes
parisiennes, puis tournant autour de la splendide
maison de ville où il faut faire viser son passeport,
— j'ai fini par rencontrer sur la place du Marché-aux-
Légumes la statge du bon Érasme, qui, comme à Dor-
drecht, a la tête penché sur un livre, mais qui n'en
retourne pas les feuillets. On avait prétendu que, par
un sentiment exagéré de propreté, les magistrats de
Rotterdam faisaient écurer tous les samedis la statue
de leur grand homme, ce qui finissait nécessairement
par l'user. — N'est-ce qu'une fable, ou bien se sont-
ils arrêtés à temps ? Il est certain qu'aujourd'hui la
statue est parfaitement bronzée et n'a nul besoin d^être
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FÊTES DE HOLLANDE. Î85
traitée comme un chaudron. J'ai regrette de ne pas
rencontrer sur quelque autre place une statue consa-
crée à Bayle. Il est vrai que ce serait la France qui
la lui devrait, puisqu'il est né dans le comté de Foix:
mais Rotterdam doit bien quelque chose au souvenir
de cet illustre proscrit.
Au bout de la ville, au delà d'une porte sombre
qui semble un arc de triomphe des Romains, on ren-
contre Tembarcadère du chemin de fer d'Amsterdam,
qui se dessine dans le goût du gothique anglais au mi-
lieu des villas et des jardins. Une heure après, j'arrive
à La Haye en traversant de riantes prairies éclairées
du soleil couchant.
111. LA KERMESSE DE LA HATE
De la Station de La Haye, que ses gens appellent
S' Gravenhage.'ïl y a encore un kilomètre de marche
pour gagner la ville. La nuit était venue, j*ai suivi
une rue très-belle, voyant peu à peu étinceler le gaz
des boutiques et de plus en plus s'augmenter la splen-
deur des étalages, jusqu'à la place du marché. Arrivé
là, je ne sais quelle animation extraordinaire, quels
sons lointains de violons et de trompettes, entremêlés
de coups de grosse caisse, me révélèrent l'existence
d'un divertissement public. Une petite rue très-pro-
pre, mais toute bordée de fruitiers, de marchands de
tabac, de merciers et de pâtissiers, me conduisit sur
la droite à une grande place plus silencieuse, entourée
d'hôlels et de cafés. — Plus loin, il n'y avafl pas à en
douter, des théâtres en plein vent, illuminés de lam-
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i86 SOUVENIRS D*ALL£MAGN£.
pioD^ et décorés d'affiches monstrueuses, trabissaient
les plaisirs d'une fête foraine. J'entrai dans un café
pour, prendre des informations^ puis, à travers le ra-
mage néerlandais du garçon, je unis par comprendre '
que j'arrivais en pleine kermesse : -^ la kermesse de
La Haye, qui n'a Ueu qu'une fois par an I C'était heu-
reux. — Du reste, pas de journaux français sur les
tables, sauf des journaux belges et VÉcho de La Haye,
qui n'a qu'une page imprimée ées deux côtés. Il pa-
raît que le Journal de La Haye, qui avait pHs une
certaine importance dans la presse européedte, n'existe
plus depuis longtemps ; en revanche, VEcho annon-
çait deux tbéâtres de vaudeville et un théâtre d^opéra
français, plus un théâtre allemand et un théâtre
flamand, sans compter une foule de cirques et de fan-
toccini.
Je ne tardai pas à m'engager dans la grande rue
formée par les constructions légères de la fête. Le
théâtre du Vaudeville jouait les Saltimbanques y celui
des Variété la Dame aux Camélias \ mais est-ce bien
la peine d'aller à La Haye pour y retrouver Paris? La
foule augmente, et le bruit se continue au delà d'une
porte noire, bariolée d'affiches, qui est une ancienne
porte de la ville, et des deux côtés règne une vérita-
ble comédie en plein vent, formulée par des dialogues
bizarres de cinq ou six vendeurs de poisson salé qui
se disputent la faveur du public. Celui qui s'époumone
à débiter les turlupinades les plus comiques arrive à
placer quelques morceaux de morue ou quelques an-
guilles fumées avidement reçues par les enfants, les
jeunes filles et les militaires, — L*anguille fumée eM
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PÈtRS DB HOLLANDEé 187
un régal déliott, gaulement il faut a'habituf r au goût
de suie qui en parfume la peau. Il y en a de toutes
les lailles , depuis un cents (3 centiares) jusqu'à
10 cents.
Au delà de la porte, il n'y avait qu'à choisir entre
une grande rue de guinguettes, de cirques et do bara»
ques consacrées à 4ivers exercices, et une autre plus
étroite qui bordait un vaste bassin au milieu duquel
se trouve une île ronde habitée par des cygnes. A peine
pouvait-on voir par échappées, sur l'autre bord, les
toits solennels du grand palais des États reflétant dans
Teau leurs teintes plombées des pâles rayons de la
lune. Mais que d'éclat, que de vie, que de mouvement
dans cette rue improvisée I Pour tout dire en deux
mots, la kermesse hollandaise, c'est une. ville en bois
dans une ville en briques. Les grandes rues, les larges
places, les promenades, s'effacent pour représenter Tas-
pect tumultueux d'une capitale immense, — et leur
attitude, ordinairement paisible, n'est plus qu'un cadre
obscur qui raffermit Peffet de ces décorations inouïes.
— Il y avait dans cette rue une centaine de maisons,
très-solidement établies, peintes, vernies et dorées, qui
m'ont rappelé Taspect des plus belles rues de Stamboul
pendant les nuits du Ramazan. Toutes avaient au de-
dans la même disposition : une salle assez grande,
éclairée par des lustres de cristaux et des bras dorés,
— meublée de cabinets de laque et de bois d^ îles
surmontés de pots de porcelaine et de chinoiseries di*-
verses; — au fond, un vitrail de verres de couleur;
des deux côtés, quatre cabinets en forme d'alcôve,
dont le cintre extérieur est soutenu par des colonnes,
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S88 SOUVENIRS D'ÂLLRMâGNE.
et qui sont garnis de rideaux en toile de Perse» en bro-
catelle ou en velours d'Utrecht. A rentrée trône la
maîtresse de rétablissement sur un fauteuil élevé,
d'où elle préside d'un air solennel à la confection de
certains gâteaux de crème frite qui ont (a forme de
gros macarons. A ses pieds est une grande plaque de
cuivre dont les bossuages donnent à celte pâtisserie la
forme nécessaire. Tenant une longue cuiller avec la
majesté de la déesse Hébé, elle distribue la pâle blan-
che dans plusieurs séries de petites cases rondes,
chauffées au-dessous par la flamme d'un grand bra-
sier. A .ses côtés brillent d'immenses coquemards en
cuivre jaune, aux anses sculptées, qui ne sont sans
doute là que pour Tornement. — Ce qui frappe en-
core plus l'étranger qui passe, c'est que chacun de
ces cafés est desservi par trois ou quatre jeunes filles
frisonnes qui, avec leurs casques d'or, leurs dentelles
et leurs jupes de toile de Perse^ se précipitent sur le
passant en criant : m Dis donc, monsieur I i^ L"une
vous enlève votre chapeau, l'autre votre manteau, la
troisième vous enlève vous-même avec la force que
l'habitude du lessivage des maisons et des frottements
du cuivre peut communiquer à de si beaux bras, et,
quoi qu'on fasse, on se trouve bientôt attablé dans un
de ces cabinets-alcôves, dont il était difficile d'abord
de deviner la destination.
Une fois que vous vous êtes laissé servir un plat de
crème frite imprégnée de sucre et de beurre, ou des
gauffres, ou toute autre pâtisserie qu'il faut digérer
à l'aide de plusieurs tasses dé café ou de thé, ces belles
du Nord reprennent leur vertu et ne se montrent pas
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FÊTBS DB HOLLANDE. 199
moins sauvages que des cigognes d'HéligoIant. D'ail-
leurs la police l'exige. — C'est une singulière race
que ces Frisonnes si grandes, si blanches, si bien dé-
couplées, et si différentes d'aspect des Hollandaises
ordinaires. On ne peut mieux les comparer, je crois,
qu'à nos Arlésiennes, en faisant la différence de la
couleur et du climat. Sont-celà les nixes d'Henri Heine
ou les cygnes des ballades Scandinaves? Elles sont
vives, très-spirituelles même, et n'ont rien du calme
flamand ; cependant on sent une certaine froideur
sous cette animation, qui étincelle comme les prismes
irisés de la neige aux rayons d'un soleil d'hiver.
En Hollande, on boit le café comme du thé ; seule-
ment il est plus léger que chez nous. — Je sentis
moi-même la nécessité d'en avaler plusieurs tasses,
pour corriger l'amas de crème frile au beurre dont
ces belles vous bourrent en éclatant de rire. — Cupi-
taine, disent-elles capitaine ! ah ! capitaine! —' Et
l'on se laisse faire comme un enfant, en admirant ces
jolies têtes couronnées, ces longs cous onduleux et ces
bras blancs irrésistibles. — Pourquoi vous appellent-
elles capitaine, exactement comme le font les jolies
Grecques dans les Échelles du Levant î C'est qu'elles
sont aussi de la famille des antiques sirènes. Le long
des quais sont rangés les bateaux qui transportent de
ville en ville leurs kiosques chinois, que Von démonte
après les quinze jours de chaque kermesse. Le passant
est toujours pour elles un navigateur, un Ulysse er-
rant, qui ne se méfie pas assez souvent des enchan-
tements de Circé. — Cela me fait souvenir qu'il existe
au musée de La Haye trois sirènes à queues de poisson
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990 SOUVENIR? p'AHLÇHAPPE.
cooservç^ç en momies, et 4pnt pn ^rait ms^l venu à
contester Tauthenticité,
Sortooa enfin de cette me merveilleuse, Qt, laiiisaut
à droite la ))ibliotbèque, suivons encore les lopgueg
allé^is dp h place jusqu'à Topera frauçM^. De» deuj^
côtés règn^ une exposition d'hoFtipuUurp ou les ^fm
busiQç fleuri» de rinde et du J^ppu forment uufi hm
dplicieus^, bordée sur le devaut d^8 tulipes les plpii
rar^S, Ensuitp recommence une nouvelle cité de h%^
raques, de tentes et de pavillons destinés aux saUimr
banques, w\ hercules et aux animauit savants, La
foule se pressait surtout devant une femme à deux ne*
et à trois yeux, dont Tu» occupe le milieu du front.
Ce dernier n'est pas très-ouvert, mais len deux m^
sont incontestables, et donnent à la femme quand elle
se tourne, deux profils réguliers et différents. Il faut
recommander ce phénomène aux méditalions de
M. Geoffroy Saint-Hilaire. J'ai pu voir encore le d^r^
nier acte A'JIaydée et complimenter Ympressano^
qui e^t l'qn des fils de Monrose.
Le lendemain, j'ai fait un tour dans le célèbre boiif
de Lfi Baye, qui, comme on sait, est planté sur pijo^
tis, ce qui a été nécessaire pour affermir le terrain,
^— En revanche, j'ai vu un spectaple non moins étrange
que les sirènes et la cyclopesse. On va croire que je
rédige une relation à la manière de Marco Polo ; ce
n'était rien moins qu'une troupe de singes qui folâ^
traient en liberté dans les tilleuls qui bordent le canal.
Les corbeaux, troublés dans leur asile, ne pouvaient
comprendre cette invasion d'animaux inconnus, et dé-r
fendaient avpc acharnement leurs ffialheurf^uspg pou-
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f ËtES bË HOLLANDE. 9»i
vées. On riait à se tordre au pied des arbres. Il est
assez rare de voir rire dés Sôllaûdais; tnàis quand ils
s'y mettent, cela ne finit plus.
tes soldats du poste montraient le ù)tps d'un cor-
beau auqtkel Tuû des singes, étourdi de $es piaille-
ments, avait tordu le cou fort habilement. Il n'en avait
aucun femords, et tantôt s'amusait à croquer des bour-
geons, tantôt se livrait sur un de ses pareils à des te-
cherches d'entomologie. — Ces singes étaient simple-
ment les compagnons ordinaires d'un certain compa-
gnon d* Ulysse pesant douze cents livres, et amené
pour la fête sur un bateau dont il remplissait la ca-
bine, t'endant le jour, on lâchait les singes pour les
distraire d'une société sans doute monotone, et il suffi-
sait de les siffler pour les faire rentrer le soir.
La kermesse continuait dans tout son éclat, lorsque
j'ai repris le chemin de fer pour Amsterdam. Après
la station de Leyde et celle de Harlem, où brillaient
encore les dernières tulipes de la saison, le chemin
de fer passe comme une bande à peine bordée de
terre entre deux mers, dont la ligne extrême coupe
l'horizon avec la netteté brillante d'un damas. Celle
de Harlem, plus paisible, et l'autre, plus orageuse,
offrent un contraste curieux par les reflets du Ciel et la
teinte des eaux; mais le plus merveilleux, c'estl'œu-
vre de tels hommes qui, non contents de défîef les élé-
ments avec ces digues qu'on aperçoit au loin au delà
des dunes stériles, ont jeté de Harlem à Amsterdam ce
formidable trait d'union dont il semble que les vais-
seaux s'étonnent, comme si les oiseaux voyaient passer
un cerfdans les nues, séloi l'expression du poète latin.
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S91 ^ SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
IT. AMSTERDAM BT SAARDAM
L'entrée d'Amsterdam est magnifique : à deux pas
du débarcadère on passe sous une porte hardiment dé-
coupée, qui semble un arc-de-triomphe, puis on a
une demi-lieue a faire avant de gagner la place du
Palais. De temps en temps on traverse les ponts des
canaux, qui font d'Amsterdam une Venise régulière
dessinée en éventail. Les canaux forment, comme on
sait, une série d*arcs successifs dont le port est Tuni-
que corde. La ville est trop connue pour qu'il soit né-
cessaire de la peindre plus minutieusement. Les
grands bassins qui coupent ça et là le dessin dont je
viens de donner une idée sommaire sont, comme à
Rotterdam et à La Haye, bordés de magnifiques til-
leuls qui se découpent en vert sur les façades de bri-
ques, dont quelques-unes sont peintes, mais où les
pignons dentelés, festonnés et sculptés du vieux temps
se sont conservés mieux qu'en Belgique. On a peint
et décrit les bords de l'Amstel où les couchers de so-
leil sont si beaux, le groupe de tours qui s'élève entre
le port et le grand bassin, les hautes flèches décou-
pées à jour des anciennes églises devenues temples
protestants, — et que l'on peut toujours comparer à
ces coquillages splendides où l'oreille attentive croit
distinguer un vent sonore, mais d'où la vie qui leur
était propre s'est retirée depuis longtemps.
Si l'on veut voir la Venise du Nord dans toute sa
beauté maritime, il faut d'abord parcourir le quai
d'une lieue qui borde le Zuiderzée. Les vaisseaux,
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FÊTES DE HOLLANDE. 298
paisibles dans les bassins comme ces hautes forêts de
pins que le vent agite à peine, font contraste à la
flotte éternelle qui, de l'autre côté, sillonne la mer
agitée ou paisible. Il y a là des cafés élevés sur des
estacades et entourés de petits jardins flottants. Tout
le quai est bordé de buffets de restauration^ — où
Ton peut consommer debout des concombres au vi-
naigre, dos salades de betterave, des poissons salés
arrosés de thé et de café. On remplace le pain par des
œufs durs.
Rien n'est plus engageant que les grandes affiches
et les inscriptions peintes des bureaux de steamboat
qui annoncent des départs continuels pour Leuwar-
den en Frise, pour Saardam, qu'ils appellent Zaa-
dam, pourGroningue, pour Heligoland, pourleTexel
ou pour Hambourg. Si nous ne voulons qu'admirer
la magnifique perspective d'Amsterdam, mettons le
pied sur le paquebot de Saardam, qui, trois fois par
jour, transporte les promeneurs sur le rivage de la
Nord-Hollande. Le bateau fume et se détâche de Tes-
tacade prodigieuse chargée d'un petit village de comp-
toirs et d'offices maritimes, de restaurants et de cafés.
— Déjà toute la ligne du port nous apparaît dentelée
au loin par les découpures des toits variés de dômes
et de tours aux chaperons aigns au-dessus desquels se
dressent, sur trois ou quatre points, de hauts clochers
ouvragés comme les pions d'un échiquier chinois.
Puis le panorama s'abaîs?e ; chaque dôme, chaque
flèche fait le plongeon à son t(fur. Seule, la vieille ca-
thédrale, située à gauche, lève toujours son doigt de
pierre, dont on aperçoit la dernière aiguille de l'autre
17.
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29A SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
côté du golfe. L'élendue de la mer est vaste; cepen-
dant une ligne verte égayée de moulins trace partout,
comme un mince ourlet, les derniers contours de
rhorizon. On finit par reconnaître Tautre rivage en
voyant s*y multiplier les moulins, qui autour de Saar-
dam sont au nombre de quatre cents. Une petite anse
ouverte au milieu des pâturages à fleur d*eau vous
mène au port de la charmante ville, — que je me
garderai bien d*âppeler chinoise, parce que cela dé-
plaît aux habitants. Voici le cadran d'une jolie église
au toit pointu qui nous annonce que nous n'avons
mis qu'une heure pour la traversée. Une nuée de ci-
cérone en bas âge s'attache à nos vêtements avec
Pâpreté des Frisonnes de La Haye, mais avec des
moyens de séduction moins infaillibles.
J'ai été obligé de me réfugier dans un café pour
n'être pas mis en lambeaux. Un homme très-poli est
venu s'asseoir à ma table, et a demandé un verre de
bière. En causant, il m'a parlé de la maison de Pierre
le Grand, et a ofTert de m'y conduire. Les petits cicé-
rone hurlaient tellement à la porte et faisaient de tél-
és grimaces, que cet obligeant personnage crut devoir
leur distribuer des coups de canne. « Monsieur, me
dit-il, je me ferai un plaisir d'accompagner un voya-
geur qui paraît distingué, et de lui faire les honneurs
de la ville. Ces drôles vous auraient volé votre argent;
ils sont incapables d'aprécier les choses d'art. Je vous
préviens qu'il ne faut donner que quatre sous à la
maison du czar Pierre. On abuse ici de la facilité des
étrangers. Maintenant, si vous voulez voir la mai.^on,
accompagnez-moi ; je vais de co côté. ^
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Ff:Tf:S DÉ HOLLÂNDR. 293
A cent pas du port, presque dans la campagne, on
rencontre une petite porte verte sur le bord d'un ruis-
seau. Au fond d'une cour de ferme est une maison qui
a l'aspect d'une grange. C'est dans cette maison, —
qui recouvre l'ancienne comme un verre couvre une
pendule, — qu'existe encore la cabane parfaitement
conservée du charpentier impérial. Dans la première
pièce, on voît une haute cheminée dans l'ancien goût
flamand, que surmonte une plaque gravée qu'a fait
poser l'empereur Alexandre; de l'autre côté, un lit
pareil à nos lits bretons ; au milieu, la table de travail
de Pierre, chargée d'une quantité d'albums qui reçoi-
vent les autographes et les inspirations poétiques des
visiteurs. La seconde pièce contient divers portraits
et légendes. Les cloisons de sapin sont entièrement
couvertes de signatures et de maximes, comme si les
albums n'avaient pas suffi ! mais chacun veut prendre
une part de l'immortalité du héros. J'ai remarqué
celle citation de Gœthe : « Ici je me sens homme I ici
j'ose l'être. » C*élait un homme en effet que ce grand
homme ; mais abrégeons. — Mon obligeant inconnu
s'était retiré par discrétion, car on permet aux curieux
de méditer dans celte maison et de se supposer un ins-
tant à la place du czar Pierre. Ouvrier et empereur,
les deux bouts de cette échelle se valent en solidité,
et il est impossible de réunir plus de noblesse à plus
de grandeur. Pierre le Grand, c'est l'Emile de Rous-
seau idéalisé d'avance.
Je compris, en retrouvant l'inconnu à la porte et
lui voyant un air embarrrassé, qu'il obligeaiU^* amis
à la manière de H. Jourdain; mais il s'y était pris
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296 SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
spirituellement. J'offris de lui prêter un florin qu'il
accepta sans difficulté.
«Maintenant, monsieur, voulez-vous venir voir
Broëk? cela ne coûte que quatre florins. — C'est trop.
Deux florins, et j^y perds. — Je n'y tiens pas. —
Alors, monsieur, ce sera un florin... je fais ce sacri-
fice par amitié. » En effet, ce n'était pas cher; il fal-
lait une voiture pour franchir les deux lieues. On sait
déjà par Gozian que Broëk est un village dont tous les
habitants sont immensément riches. Le plus pauvre,
n'étant que millionnaire, a accepté les fonctions de
gardien des portes et de garde-champeire à ses mo-
ments perdus. La vérité est que les paysans de ce vil-
lage sont des commerçants et des armateurs retirés,
chez lesquels sont venues s'amasser pendant plusieurs
générations les richesses des Indes el de la Malaisie.
Os nababs vivent de morue et de pommes de terre au
milieu du rire éternel des potiches et des magots. Cha-
que maison est un musée splendide de porcelaines,
de bronzes et de tableaux. Il y a toujours une grande
porte, qui ne s'ouvre que pour la naissance, le ma-
riage ou la mort. On entre par une porte plus petite.
L'aspect du village offre un carnaval de maisons
peintes, de jardinets fleuris et d'arbustes taillés en
forme d'animaux. C'est là que l'on rabote, par un
senti ment exquis de propreté, les troncs des arbres, qui
sont ensuite points et vernis. Ces détails sont connus ;
mais il y a quelque exagération dans ce qu'ont dît
certains touristes, que les rues sont frottées comme
des parquets. — l.e pavé se compose simplement de
tuiles vernies, sur lesquelles on répand du sable blanc,
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FÊT£S D£ HOLLANDE. 297
dont la disposition forme des dessins. Les voitures n*y
passent pas et doivent faire le tour du village. Ce n'est
que dans le faubourg que Ton peut rencontrer des au-
berges, des marchands et des cafés. Les femmes ont
conservé, comme à Saardam, les costumes pittores-
ques de la Nord-Hollande. Les couronnes d'orfèvre-
rie, souvent incrustées de pierres fines, les dentelles
somptueuses et les robes mi-parties de rouge et de noir
sont les mêmes qu'à l'époque où une reine d'Angle-
terre se plaignait d'être éclipsée par les splendeurs
d'une cuisinière ou d'une fille de ferme. Il y a au fond
beaucoup de clinquant dans tout cela; mais l'aspect
n'en est pas moins éblouissant.
Il ne faut pas mépriser Saardam, où nous rentrons
après cette excursion rapide. — J'ai demandé à voir
le bourgmestre, et je m'attendais à voir surgir tout à
coup l'ombre de Potier. Le bourgmestre était absent,
heureusement pour lui et pour moi. — La mairie est
située dans une grande rue où l'esprit français a en-
core pénétré : ce sont deux lignes de magasins splen-
dides, qu'on ne s'attendrait pas à rencontrer tout près
d'un vaste canal qui suit parallèlement les jardins si-
tués derrière. Les plates-bandes de tulipes égaient tou-
jours les carrés de verdure découpés par des ruisseaux
d'eau verte qui s'argentent ou se dorent aux derniers
reflets du soleil couchant. C'est le printemps encore,
tandis que Paris' doit être en proie à l'été. Les mai-
sons, peintes de toutes les nuances possibles du vert,
depuis le vertpomme jusqu'au vert-bouteille, ^e dou-
blent dans ces eaux paisibles, comme le château du
Gascon, — qui s'imagine alors qu'il en possède deux.
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SIS SOUVfiNIRS D'ALLEMAGNE.
Le port de Saardam n'est pas non plus à dédài>-
gner..* Déjà la cloche nous appelle, et nous n'avofift
que le temps d'admirer la àérénité de ces rivages et
de ces eaux, 06 dorment les lourds bateaux à vlWté
qui de temps en temps se réveillent pour faire le grand
voyage des Indes.
V. HÈT REMfittANTS FEKST
Èmtùé I — doût je porte hurtibleraent le nom
traduit du greô, -^ inspire-moi les termes choisis et
tiétJessaifés poUi' rendre Timpression que ra*â causée
Amsterdam au retour. Les lumières étincelalent
Oomme les étoiies dorées dont parlent les ballades al-
lématîdes. Toi qui as fait Téloge dé la folie, tu com-
prendras le ravissement que j*ai éprouvé en voyant
toute la tille ëh fête à la veille de Téreclion officielle
de la statué de Rembrandt. Le gouvernement n'aCcor-
dftlt qil*Uti jour, mais le peuple en voulait au moins
trois* On se réjouissait d'avance dans les gastoffs et
ddûs les mUHùos. J*ai trouvé à la porte d'un de ces
dôruiers Uhe femme qui représentait très-sincèrement
rifiiagé de la Folie dont Hulbein à orné tes pages sa-
Vftfitè3< C'était encore, si l'on veut, « Calliope longue
et pure, 1» charmant de ses accords la foule assemblée
dftns Un carrefour. Son violon, poudre au milieu par
la Colophane, exécutait des airs anciens d'un mauvais
goût sublime. En me voyant, cette femme eut l'intui-
tion de ma nationalité, et joua aussitôt toJfar^6t7/ai5^.
LafoUlô sympathique répétait le chœur en langue fla-
mande. — ' Il est naturel du rêUé qb'on aécuôillc bièft
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FÊTES DE HOLLANDE, 199
lesétrf^ngers qui viennenlassister à une fê(e ^rljstiquf»
Le lendemain, toutes les maisons étaient pavoisée^,
ainsi que les vaisseaux du port ; le canop retenljgsîijt
pour marquer les pas du temps, -r-çiprécieui^ ce jour*
là, — et les guirlaqdes de fleurs el de ramées g'élen-
d^ient le long de la grande rue jusqu'au Mt^rkipUin^
\\ ne faut pas trop s'étonner de voir Rembrandt logé
sur le Marché-au-Beurre, puisque noqs n'avons pu
obtenir pour Molière, à Paris, qu'une epcojgqure entre
deu)^ rues, servant de fontaine, et livrée aux porteurs
d'eau de l'Auvergne, qui me rappellent cette belle
phrase de M. Yillemain dans Lascaris : « Les Arabes
attachaient leurs chevaux à ces colonnes romaines, —
qu'ils ne regardaient pas ! )»
Toute la population d'Amsterdam était sur la place
du marché lorsque la statue apparut dépouillée deç
voiles qui la couvraient depuis le 17 mai, époque de
son installation. — On entendit surlaplaceunAw;r^(l
colossal , que couvrit bientôt l'exécution à grand
orchestre du chant national : Wien Neerlands bloed
in d'aderen Vloeit(\)^.. Il était midi et demi, le roi
venait de paraître dans sa loge en costume d'olBcier de
marine. Ce souverain a fort bonne mine sous Tupi-
forme, et se trouve parfaitement rendu dans up por-
trait de M. Pieneman, le célèbre peintre historique qui
est à la tête aujourd'hui de l'école hollandaise. — Les
honneurs de la fête étaient rendus au roi par les
membres de la société Arti et Amicitiœ, q\]\ avaiept
eu l'initiative de cette inauguration. Dans les Pays-
Bas, où l'écorcernonarchique couvre toujours un ancien
(l) Çj'e^\ le s^ng de !§ Néerla^de qu} coi^îe daps nos vejqes, etç,
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300 SOUVENIRS D*ALLEMAGNE.
fruit républicain, le gouvernement n'apparaît qu'à
titre honoraire dans les fêtes de l'art, de la littérature
ou de rindustrie. Le roi souscrit comme les autres, en
raison de ses moyens.
La statue de Rembrandt n'a rien de la crânerie de
celle de Rubeus à Anvers. Je ne sais pourquoi les
grands hommes de Hollande sont toujours représentés
la tête penchée en méditant sur leurs œuvres. Érasme
a le nez dans son livre; Laurent Coster, à Harlem,
songe à ! ailler des lettres de bois; Rembrandt médite
un chef-d'œuvre en croisant sur son ventre ses mains,
dont l'une ramène un des coins de son manteau. Son
costume de troubadour est varié d'une trousse dans le
goût du XVII® siècle et de souliers à bouffettes qu'on a
pu porter en efifet vers ce temps-là. — Sur le pié-
destal, on remarque les lettres R. V. R., Rembrandt
van Rhy m, et l'on peut lire encore celte devise : Hulde
van het nageschlacht (hommage de la postérité). Le
statuaiire s'appelle Royer, le même qui a modelé la
statue de Ruyter. .
Trois noms, Ruyter, Vondel et Rembrandt, bril-
laient partout en or sur les bannières. On m'a traduit
les discours prononcés par les autorités. M. Scheltema,
savant archiviste, s'est occupé beaucoup de rassembler
des documents sur la vie de Rembrandt. II a rappelé
avec bonheur le souvenir d'une fête où, il y a juste
deux siècles, le vieux Vondel fut couronné de lauriers
par les associations de peintres et de sculpteurs. L'o-
rateur a cherché ensuite à venger le grand artiste de
diverses inculpations, qui réellement font du tort à
'notre pays, dans je ne sais quel article de la biographie
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FÊTES DE HOLLANDE. Mi
Michaud. — Le discours du savant semblait calqué,
à rinverse, sur les arguments de l'inconnu qui a écrit
cet article, dont nous ne savons même si nous devons
être responsables. « On a accusé Rembrandt, a dit
M. Scheltema, d'être avare et crapuleux (schraajn
zugtig). » M. Scheltema a peut-être un peu trop
vengé Rembrandt du reproche d'avoir fréqueaté le bas
peuple. Nous possédons à la Bibliothèque nationale
une collection de gravures qu'il eût été difficile à l'ar-
tiste de réaliser sans se mêler un peu à la basse société.
Le beau monde était très-beau sans doute du temps de
Rembrandt, mais les gens en guenilles n'étaient pas
à dédaigner pour un peintre. Ne cherchons pas à faire
des poètes et des artistes des gentlemen accomplis et
méticuleux. I^amain qui tient la plume ou le pinceau
ne s'accommode des gants paille que quand il le faut
absolument, pour toucher parfois d'autres mains ornées
de gante paille, — et des esprits de la force de Rem-
brandt sont ceux qui, comme les dieux, épurent l'air
où ils sont passé.
On s'attendait à revoir le roi au grand bal qu«
donnait la société Arti et Àmicitiœ. Il avait fort bien
répondu à une allusion imprudente d'un discours
municipal touchant le monument de Waterloo. —
Ceci, a-t-il répliqué, n'est pas un monument san-
glant. — Mais le souverain, un peu fatigué de la
journée, avait laissé pour le représenter au bal le
prince Henri, qui a seul été salué du chant : Levé het
Waderlandl... hoezéel
En consultant mes souvenirs de cette journée du
27 mai, je suis encore frappé de l'aspect de toute cette
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801 SOUVBNIRS 9'ALLEMAGNE.
Yille en fête, des maisons pavoisées et des fenêtres
ornées de guirlandes, du sol jonché de fleurs, et de ces
milliers de bannières flottant au vent ou portées en
pompe parles sociétés et les corporations. Le soir, tout
était illuminé, et les rues qui conduisent du marché
au musée étaientparticulièrement sablées et parées de
verdure* Les tableaux du prince de la peinture hol-
landaise étaient éclairés a giorno^ et la Ronde noô"
turne surtout était encore admirée avec délices : il
aurait fallu peut-être faire venir de la Haye la Leçon
rf^anaromte/ — mais le Parc, véritable centre de cette
solennité, nous gardait d'autres merveilles et d*autres
hommages rendus à Rembrandt. Pourquoi faut-il que
le grand artiste n'ait été si unanimement fêté qu'après
deux cents ans dans la ville où il a passé presque toute
sa vie? Ne pouvant attaquer son talent, on Ta traité
d'avare : on a raconté que ses élèves peignaient sur
des fragments de cartes découpées des ducats et dés
florins qu'ils semaient dans son atelier, afin qu'il les
fît rire en les ramassant. Ce qui est vrai, c*est que
Rembrandt le réaliste employait toutes ses économies
à acquérir des armes, des costumes et des curiosités
qui lui servaient pour ses tableaux. Ne lui a-t-on pas
reproché d'avoir épousé une paysanne et d'avoir feint
d'être mort pour profiter de la plus-value d'une vente
après décès? — La biographie fondée sur des preuves
nouvelles que va publier dans trois mois Bf. Scheltema
rétablira sans doute la vérité des faits. — Il s'est ren-
contré même un critique qui appréciait le talent
d'après une échelle arithmétique, et qui, supposant le
nombre 20 comme éfalon général, accordait à Rem-
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FÊTES DR nOLtANDE. 30S
brandt 15 comme composition, 6 comme dessin,
1 7 comme coloris et 12 comme expression ? Ce mathé-
maticien s'appelait de Piles*
Le parc, illuminé de deux mille becs de gaz, a bien
vengé Tartiste de ces obscurs blasphémateurs. Au delà
des allées d*arbres précieux et des parterres bariolés
des dernières bandes de tulipes, on entrait dans une
vaste salle dont les peintures latérales avaient été.
exécutées par les peintres actuels de l'école hollan-
daise : — Gérard Dow, Flinck et Eeckout, les élèves
de Rembrandt avaient leur part de cette glorification.
J*ai remarqué les compositions de MM. Pieneman, Van
Hove père et fils, Kochussen, Peduzzi, Isr^tëls, Bos*
boom, Schwartze, Von de Laar, Calisch, etc. Chaque
panneau offrait une scène de la vie artistique du maître,
et j'ai trouvé très-ingénieuse l'idée de le représenter
peignant ses principaux tableaux. — Notamment pour
la Ronde de Nuit, on voyait lô peintre dans son
atelier, entouré de ses modèles en costume : les deux
fiers compagnons velus à la mode espagnole, la jeune
bohémienne en robe de soie jaune avec le gibier pendu
à sa ceinture, et jusqu'au petit chien qui attend son
tour pour poser. — Le Tobie de notre musée a aussi
sa placé dans ces décorations. Il serait trop long de
tout décrire. Et d'ailleurs Tattente générale a été dé-
tournée bientôt par une ouverture à grand orchestre,
suivie d'une représentation allégorique dans le goût
flamand, qui avait lieu sur une sorte de théâtre dressé
pour la circonstance. Les chambres de rhétorique et
de poésie fleurissent toujours dans ce pays, et gardent
éternellement les traditions du moyen âge. Nous avons
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30& SOUVENIRS D'ALLEMAGNE.
donc VU une scène où les dieux sont mêlés, et qui
symbolisait cette pensée que la poésie, la philosophie
et les arts devaient s'unir pour fêter le grand homme.
Dame Rhétorique, dame Philosophie et dame Sapience
n'auraient pas mieux parlé au quatorzième siècle que
ne Tout fait les acteurs de cette moralité déclamant
les vers de M. Van Lennep. Les dieux peints et sculptés
de la salle accueillaient ainsi cette composition mytho-
logique d'un sourire bienveillant. — Ensuite a com-
mencé le bal, et une valse échevelée, où brillaient les
blanches épaules et les diamants séculaires des dames
de Hollande, a couronné la fête, qui avait commencé
par la distribution des lots d'une tombola artistique à
laquelle tous les peintres du pays s'étaient intéressés
par des offrandes. Cette loterie a produit plus de vingt
mille florins.
Le Palais était magnifiquement pavoisé. On m'a-
vait permis de le visiter avant l'arrivée du roi. Le pa-
lais d'Amsterdam est digne de remplacer une des sept
merveilles du monde disparues. Il est bâti sur onze
mille pilotis, formés des plus grands mâts de vais-
seaux. La Salle de bal est la plus grande et la plus
belle de l'Europe, — plus grande peut-être que la
salle de la Bourse de Paris. Toute la partie supérieure
est revêtue de sculptures admirables en marbre blanc.
Huit salles également pleines de chefs-d'œuvre entou-
rent cet immense local, et y correspondent de plain-
pied. Tous les itinéraires donnent les dimensions et
énumèrent les ornements de cette agrégation d'inté-
rieurs superbes. On admire aussi au même étage les
appartements royaux décorés encore comme au temps
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FÊTES DE HOLLANDE. 805
de Louis Bonaparte , — dans le style de Tempire, —
et que le roi Guillaume fait aujourd'hui restaurer. Du
haut de cet édifice on embrasse parfaitement la vue
d'Amsterdam découpée en hémicycle, et Ton compte
les bandes d'argent des canaux qui vont se rétrécis-
sant jusqu'au bord. L'Amstel se perd au loin dans les
campagnes. Le Rhin aboutit à la mer en traversant
les dunes couvertes de moulins qui avoisinent Leyde
aux tours rougeâlres. C'est là qu'est né Rembrandt
van Rhyn, — Rembrandt du Rhin.
Fl K.
dbyGoogk
dby Google
APPENDICE
Nous croyons pouvoir ajouter comme annotation
aux Souvenirs de Thuringe^ leg passages suivants
qui font partie d'un article publié par rj//îi^<ra*ion ;
« M. Gérard de Nerval est le plus pérégrinateur de
nos écrivains, Il y a un mois à peine il était parti pour
Berlin lorsqu'il apprit en route que l'on allait donner
à Weimar, pour l'inauguration de la statue de Her-
der, des fêtes qui se rencontraient avec l'anniversaire
de la naissance de Gœthe,
a Gérard avait été l'ami de Gœthe, ami presque in^
connu, car ils ne s'étaient, je crois, jamais vus, Mais,
à rage de dix-huit ans, il avait publié une traduction
de Faust, en prose et en vers,
« Voici ce qu'on a lu depuis dans les Comersa-^
tions de Gœthe, publiées par Eckermann. Ce dernier
rend compte de la fin d'un dîner auquel l'illustre
poëte allemand l'avait invité :
« Goethe avait pris en main la dernière traduction
« française de son Fausty par Gérard, qu'il feuilletait
« et paraissait lire de temps à autre : de singulières
« idées, disait-il, me passent par la têle quand je
dbyGoogk
ses APPENDICE.
€ pense que ce livre se fait valoir dans une langue
« sur laquelle Voltaire a régné il y a cinquante ans.
« Goethe fit l'éloge de ce travail : Je n^aime plus
« lire le Faust en allemand, ajoutait-il, mais, dans
€ cette traduction française, tout agit de nouveau avec
« fraîcheur et vivacité. »
« Gérard ne pouvait manquer de s'arrêter sur sa
route pour rendre hommage au Voltaire allemand, qui
avait daigné mêler son nom aux conversations de ses
dernières années.
« Il est inutile de (^emander si notre compatriote fut
bien accueilli à Weimar. ..
a Un matin qu'il s'occupait de visiter les anciennes
demeures des grands hommes qui ont séjourné dans
cette ville, telles que celles de Lucas Granach qui a
orné la cathédrale d'un beau tableau; de Wieland, de
Herder et de Schiller, il fit la rencontre d'un inconnu
qui lui proposa de lui faire voir l'intérieur du palais
grand-ducal^ où resplendit de tout esarts le culte que
la famille de Saxe a voué aux grands hommes; le
voyageur accepta avec empressement, et examina avec
une pieuse curiosité ces quatre grandes salles consa-
crées l'une à Wieland, la seconde à Herder, les deux
dernières à Gœthe et à Schiller.
« De retour à Paris, Gérard publia dans la Presse
et dans Y Artiste la descriptio des fêtes auxquelles il
avait assisté. A ce sujet, l'inconnu qui lui avait si gra-
cieusement ouvert le palais grand-ducal vient de lui
adresser la lettre suivante :
« Recevez, je vous prie , tous mes remerciements ;
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APPENDICE. 809
si, passionné comme je le suis pour la gloire littéraire
de sa patrie, Ton désire qu'elle soit servie par la re-
nommée, rien ne saurait réjouir davantage que la
preuve que cette gloire est reconnue et goûtée à l'é-
tranger. Vous m'avez procuré cette joie, monsieur ;
aussi ne saurais-je mieux y répondre que par la main
même de Goethe , dont je vous prie d'accepter l'auto-
graphe ci-joint, en vous souvenant de Weimar et de
celui qui reste à jamais votre tout dévoué
(( Ghâkles-Alexandre 9
« Grand-duc héréditaire de Saxe.
« Ou château de Belvédère, 30 octobre 1850. »
« Il est assez* difficile de rendre en français la tra-
duction fidèle de ce qualrain improvisé. Il a été écrit
à propos d'un portrait de la jeune princesse Marie de
Prusse^ et, s'il était possible de le faire passer littéra-
lement dans notre langue, on pourrait le traduire
ainsi :
SUR UN PORTRAIT DE LA PRINCESSE MARIE.
« Aimable et gentille, — Calme et bienveillante ;
« Sont à elle les fidèles — Sûrs comme Tor (1). »
« Quelle plus charmante et plus délicate manière
de prouver sa reconnaissance à un écrivain !
« Ce qui ajoute encore de la grâce et de la valeur à
l'envoi du prince héréditaire, c'est le choix spécial de
(4) C*e8t le mot à moi, la grûce du quatrinne pourrait se rendre
qu'avec des périphrases, et faiblement.
18.
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9|0 APPENPICE,
Tautographe. Au moment où Gérard examinait Tinté-
rieur de la maison de Gœthe, il y avait rencontré cette
jeune princesse Marie pour qui ont été écrits ces qua-
tre vers. En voyant « cette apparition charmante er-
rer capricieusement parmi les images du p^ssé, » Gé-
rard l'avait comparée à Timage l'antique de Psyché,
représentant la vie sur la pierre des toiQbe^ux, Le
prince Charles-Alexandre, en choisissant parmi tous
les autographes de Gœthe celui qui sç rapportait à la
jeune princesse, a-t-il voulu faire comprendre discrè-
tement à l'écrivain q\%'ui)e autre personne était de
moitié dap^ l'pnvoi de ce souvenir de Weimar?
« La royale famille de Saxe- Weimar est une famille
à part au milieu des autres souverains allemands* Le
culte et Tamour de l'art sont une des traditions des
princes de cette souveraineté athénienne dpnt Çœthe
a été pendant longtemps le principal ministrç. Cepen-
dant il faut le dire à la louange des princes ^lleipsinds,
beaucoup aiment lesi lettres, et presque tous bannie
sent, dfins leurs rapports avec le^sjoiples particuliers!,
cette morgue et cette roide attitude qui ont car^ctén^é
nos princes français, à l'époque où la France avait en-^
core des princes^ »
dbyGoogk
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
Lorsqu'on ro^aeille après tant d'antres quelques impressions
épar^es» le long de ce vieux Bbin, qni s'en va finir dans la patrie
de Rembrandt, on ne peut avoir la prétention soit de dire quelque
ebose de nouveau^ soit de donner un fidèle itinéraire ; il y a des
livres pour cela. Dans cette vue prise à vol d'oiseau des aspects et
des mœurs^ on risque aussi de cboquer certaines susceptibilités lo*
cales. C'est ce qu'indiquent quelques lettres de personnes bonora-i
blés d'Amsterdam, reçues k la Revue des Deutc-Mondes^ et qui
reprocbent à Tauteur de n'avoir pas écrit un article sérieux sur
Rembrandt, d'avoir traité légèrement les Chambres de rhétorique
et les concours de poésies, et d'avoir parlé d'un Érasme mécanique
qui existerait à Dordrecbt. C'est, dit>on, « un canean des gamins
de Rotterdam. • Cela prouverait que la statue a pu exister autre-
fois. L'auteur n'a pas dit qu'il l'eût vue. Il a rapporté ce cancan^
ainsi que celui du bois de La Haye planté sur pilotis, dont Tan-
eienoe tradition n'a rien d'extraordinaire en raison du peu d0 sta«
Ittlité des terrains.
Ensuite, il est impossible d'écrire un article térieux sur Rem*
brandt, puisque l'on prétend, à Amsterdam, que les nouveaux do-
cuments recueillis et non encore conmiuniqués à l'Europe, démon-
treront les erreurs grossières contenues dans les biographies que
nous possédons. Il faut attendre.
Le puUic sérieux du pays ne s'est certainement pas préoccupé
de ces questions de détail^ et reconnaîtra sans doute que la légè-
reté française, si inquiétante quelquefois pour les étrangers, se
trouve tempérée ici par des éloges bien sincères, qui doivent être
appréciés dans la patrie de Vondel^ d'Érasme et de Jean Second.
dbyGoogk
SLR LES SCENES DE LA VIE ALLEMANDE
En 1839, revenant d'Allemagne, j'avais écrit Léo Burckarl pour la
Porte-SaintMartin ; il fallut en retrancher le tiers pour en rendre
la représentation possible. Cette édition les reproduit telles qu'elles
ont été composées. — La pièce^ reçue par Harel, était en répétition
depuis un mois, lorsquMl fallut, selon l'usage, envoyer deux manus-
crits à la censure. C'était une dépense de 60 fr. pour cinq actes et
un prologue. Il est vrai qu'on rendait l'un des deux manuscrits.
Mais il faut toujours remarquer ici que les écrivains sont imposés
en tout plus que les autres producteurs. Exemplaires de livres pour
les bibliothèques^ exemplaires d0> manuscrits pour la censure.
Grevés déjà dans la publication de nos travaux par les privilèges
d*imprimerie, qui prélèvent sur notre profession une sorte d'impôt
représenté par ce qu'on appelle Us étoffes, c'es^à•dire le tiers du
prix de main-d'œuvre, — nous le sommes encore par Texistence des
privil^es de théâtre, donnés assez souvent à des gens bien pen-
sants, mais ignorants des choses de théâtre^ — lesquels prélèvent
encore un bénéfice sur le talent des auteurs et des artistes Qe ne
parle pas du droit des pauvres dont nous subissons notre partj ; -^
nous le sommes encore par suite du cautionnement et du timbre
des jpumaux, qui souvent imposent à l'écrivain un directeur ou
un rédacteur en chef entièrement illettré* — Cela est devenu rare
aujourd'hui. .. mais cela s'est vu.
Me voilà donc, ayant éprouvé, comme nous tous, le malheur
qui résulte d'une profession qui n*en est pas une, et d'une propriété
que, selon le mot d'Alphonse Karr, on a toujours négligé de décla-
rer propriété: me voilà donc forcé, pendant six mois, de solliciter
le visa du ministère de l'intérieur.
Il y avait là beaucoup d'anciens gens d'esprit, que cela amusait
peut-être de faire promener un écrivain non sérieux, M. Véron,
dont j'avais fait la connaissance dans un restaurant, me dit un
jour : Vous vous y prenez mal. Je vais vous donner uno lettre pour
la censure; » et il me remit un billet où se trouvaient ces mots:
« Je vous recommande un jeune auteur qui travaille dans nos jour'
naux d'opposition conaiintionnelle, et qui vous demande un visa»
etc. » M. Véron, — dans le journal duquel j'ai en effet écrit quel-
ques colonnes en l'honneur des grands philosophes du dix-huitièmo
siècle, — no m'en voudra pas de révéler ce détail, qui lui fait
honneur.
dbyGoogk
APPENDICE. 848
De ce jour, toutes les portes s'ouvrirent pour moi, et l'on voulut
bien me dire le motif qu'on avait pour arrêter ma pièce et pour
me priver, pendant tout un rude hiver, de son produit*
On en jugeait le spectacle dangereux, à cause surtout d*un
quatrième acte qui représentait avec trop de réalité, et sous des
couleurs trop purement historiques, le tableau d'une tfente de ehar^
bonnerie, — On m'eût loué de rendre les conspirateurs ridicules ;
on ne voulait pas supporter l'équitable point de vue que m'avait
donné l'étude de Shakespeare et de Goethe, — si faible que pût être
ma tentative.
M. deMontalivet était ministre alors. Je ne pus pénétrer jusqu'à
lui. Cependant, c'était sur ses décisions que les bureaux, très-polis
du reste et très*bienveillants pour moi, rejetaient la responsabilité.
Les répétitions étaient supendues toujours ; — Bocage, appelé
par un engagement de province, avait laissé là le rôle, — dans le-
quel son talent eût été une fortune pour ce pauvre Harel et pour
moi. Le printemps, saison peu avantageuse pour le théâtre^ com-
mençait à s'avancer. Je parlais de ma déconvenue à un écrivain po-
litique, dans un de ces bureaux de journaux où la ligne qui sépare
le premier-Paris du feuilleton est souvent oubliée pour ne laisser
subsister que les relations d'hommes qui se voient habituellement.
— Vous êtes bien bon, me dit-il, de vous donner tant de peine.
La censure n'existe pas en ce moment.
— J'ai des raisons de penser le contraire.
— Elle existe de fait et non de droit..., comprenez-vous?
— Comment?
— Il y a trois ans, le ministère a obtenu un vote provisoire des
chambres pour le rétablissement de la censure, mais sous la condi-
tion de présenter une loi définitive au bout de deux ans.
— Hé bien?
— Hé bien, — il y a trois ans de cela.
Sans être un homme processif, je sentis qu'il y avait là nécessité
de soutenir, non pas mes intérêts, les écrivains y songent rare-
ment, — mais ceux de ma production littéraire.
J'allai trouver M« Lefèvre, le défenseur agréé et attitré de l'as-
sociation *des auteurs dramatiques. M* Lefèvre me dit fort poli-
ment : « Vous pouvez avoir raison... Mais notre association évite
prudemment de s'engager dans les questions politiques. De plus,
mes opinions me font un devoir de m'abstenir. Vous trouverez
d'autres agréés qui soutiendront votre affaire avec plaisir. »
J'allai trouver M* Schayé, qui me dit : « Vous avez raison : ils
sont dans une position fausse. Nous allons leur envoyer du papier
timbré, i
Le lendemain, je reçus une lettre qui m'accordait une audience
du ministre de l'intérieur... à cinq heures du soir.
dbyGoogk
Hk APPENDICE,
liO miaiitro me reçut entre deux portes et me dit ; « Je n'ai pu
encore lire votre manuicrît; je l'emporte i 1» emnpigoe. Reyenei»
je vous prie» sprès-demain» ^ la viime heure. »
Je foft obligé de prendre mon tour pour Faadlance. J*attendifl
longtempi^ et il était tard Ionique je fui introduit, -^ Wai» que ae
ferait pat un auteur pour sauver sa pièce I
Le ministre m'adressa un salut froid et cherch» mon m«nmh
crit dans ses papiers. N*ayant alors jamais vu de près nn ministrej
j'examinai la figure belle mais un peu fatiguée de M. de Montali-
vet. — Il appartenait à cette école politique qu'afii^tionnait le
vieux oionarque, et que Ton pourrait appeler le parti des bemmes
gras. Abandonné ^ ses instincts, Louis-Philippe aurait tout sacrifié
pour ces hommes qui lui donnaient une idée flatteuse de 1» prospé**
rite publique» Comme César, qui n'aimait pas les maipres» il se
méfiait des tempéraments nerveux cofume celui de M, Thiers« ou
bilieux comme M* Guizot On les lui imposa>--et ils le perdirent «•
soit en le voulant, soit sans le vouloir. M, de Montalivet avait re»
trouvé le manuscrit énorme qui contenait mon avenir dramatique.
Il me le tendit par dessus une table, et se privant avec bon sens de
ces phrases banales que Ton prodigue trop légèrement aux auteurs,
il me dit ; < Reprenes votre pièce, faites^lli jouer, et si elle cimse
quelque désordre, on la suspendra. » Je saluai et je sortis.
Si je ne savais pas, par des récits divers, que M, de Afontalivet
est un homme fort idmable dans les sociétés» je croirais ivohr eu
une entrevue avec M, de Pontchartrain,
La difficulté était de faire remonter la pièce, qui ftvidt perdu
une partie de ses acteurs primitifs. Il fallait attendre la fin d'un
succès qui se soutenait au thé&tre. L'été s'avançait { Barel me dit i
« J'attends un éléphant pour l'automne ; la ^èee »*ftura donc qu'un
nombre limité de représentations. »
On la monta cependant avec les meiUeiirf acteurs de U troupe :
Madame Mélingue, Raucour, Mélingue, Tournan et le bon BCo^fs-
sard, Ils furent tous pleins de bienveillance et de sympathie pour
moi, et surent tirer grand parti d'une pièce un peu excentrique
pour le boulevard.
Seulement les répétitions se prolongèrent encore beaucoup. Un
directeur n'est pas dans une très-bonne position pécuniaire quand
il attend tin éléphanu Au cmur de la belle saison il comptait pea
sur les recettes qu'il aurait pu recueillir si l'on eût joué la pièce k
rentrée de l'hiver. Une seule décoration nouvelle était indispensa*
Uot celle d'nn tableau représentant des rumee éclairées par la
lune, à Eisenach, près du château de la Wartburg.
J'avais rêvé cette décoration, •— je l'ai vue en nature plua
Urd en quittant l'électerat de HesseCassel pour me rendre à
Leipsick.
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APPENDICE. 315
Harel disait coutinuellement : n J'ai commandé le décor à Ci-
céri. On le posera aux répétitions générales, n
On le posa ra?ant>TeiUe de la représentation.
C'était on souterraio, fermé avec des statues de che?alier8> pa-
reil à celai dans lequel on avait Joué Jadis le Tribunal secret, à
l'Ambigu.
Peut-être encore était-ce le môme qu'on ayait racheté et fait re-
peindre.
Je m'étais mis dans la tête de faire exécuter dans la pièce des
chants de Kœrner^ rendus admirablement en musique par Weber.
— Je les avais entendus : Je les avais répétés en traversant à pied
les routes de la ForètrNoire, avec des étudiants et des compagnons
allemands. Celui de la Chasse de Luttow avait été originairement
dirigé contre la France ; mais la traduction lui faisait perdre ce
caractère, et Je n'y voyais plus que le chant de l'indépendance
d'un peuple qui lutte contre l'étranger. Celui do VÉpé^ était repro-
duit dans le cœur du quatrième acte.
J'avais consulté Auguste Morel sur les possibilités d'exécution
de cea morceaux. 11 voulut bien arranger une partition convenant
aux règles du thé&tre» et pour laquelle il fallait nécessairement
sçixe choristes.
Nous pensâmes aux ouvriers de Mainzer et à ceux de l'orphéon.
J'étais allé trouvoi les chefs de chœur dans leurs ateliers et dans
leurs pauvres mansardes, et ils m'avaient donné libéralement leur
concours moyennant seulement le prix de leurs Journées que les
répétitions leur faisait ordinairement perdre. — Ils perdirent un
mois.
Harel, un peu gêné pour l9 payement des figurants ordinaires,
lea réduisit (tu nombre qui était indispensable^ et les ouvriers se
trouvaient forcés relativement de figurer, et de faire les évolutions
ordinaires des comparses. Ils ne représentaient, du reste* que des
étudiants et avaient peu à faire. Toutefois, l'inexpérience nuisait
souvent aux effets de la mise en scène.
Us étaient ravis des deux chants populaires, ^ qai sont restés
dans les concerts orphéonistes.
Le soir de la première représentation J'étais inquiet des acces-
soires qui, ^ comme la marée de Vatel, — n'arrivaient pas.,..
Si les accessoires n'arrivaient pas, c'est qu'en général, il en est
ainsi dans tous les thé&tres ; ^ ce n'est qu'au dernier moment
qu'on s'occupe des détails. Souvent aussi le directeur ne peut payer
d'avance le costumier, le peintre ou le décorateur, ^ qui ne ren-
dent leur travail ou celui de leurs ouvriers, que moyennant une
délégation sur la recette^ dont il est impossible, avant le soir même,
de prévoir le total.
Le pauvre Harel, — qui était un homme après tout remarqua^
dbyGoogk
316 APPENDICE.
ble, — qui avait été directeur du Nain jaune^ et qui a élé cou-
ronné par rAcadémie, pour un éloge de Voltaire, pliait dans ce
moment-là sous le poids des obligations que lai avait créées sa
lutte obstinée avec la mauvaise fortune de la Porte-Saint-Martin.
Le privilège était grevé de quinze mille francs qu'il fallait donner
annuellement à un directeur encore plus spirituel , qui avait
trouvé le moyen de se faire conférer deux théâtres : — l'un pos-
sédé directement, Tautre qui n'était qu'un fief^ dont le produit
médiocre faisait sourire le possesseur, et cependant ruinait peu à
peu le possédant.
Ceci est déjà de l'ancien régime ; — bornons-nous à constater
que si Harel eût eu dans sa caisse les cent cinquante mille francs
qu'il a donnés en dix ans à son suzerain, il n'aurait peut-être pas
été gêné à l'époque où il attendait l'éléphant.
Harel était forcé souvent d'engager les costumes les plus bril-
lants du théâtre. Alors il ne fallait pas lui parler de pièces moyens
âge ou Louis XV ^ — encore moins de celles qui pouvaient concer-
ner des époques luxueuses, grecques, bibliques ou orientales.
On lui offrit un jour une pièce de la régence qui promettait un
succès par l'effet serré des combinaisons. Harel fit appeler M. Du-
mas, — costumier, — et lui dit : « Comment sommes-nous en cos-
tumes de la régence ?
— Monsieur, — bien mal; — il n'y a plus d'habits !.... Nous
avons un peu de gilets et des trousse» Cce sont les culottes du
temps).
— Eh bien ! Dumas, avec des gilets et des trousses, il suffît d'a-
jouter des habits de serge en conteurs voyantes. L'éclat des gilets
suffira, — à la rampe, — pour satisfaire le public.
C'est ainsi que fut montée la Duchesse de La VaubalUre^ où les
gilets de la régence éblouirent longtemps les amateurs instruits qui
formaient des queues mirifiques avec des billets à cinquante et à
soixante-quinze centimes.
— Ce succès-là m'a ruiné, — me disait plus tard Harel.
Je continuais à m'inquiéter des accessoires. Il s'agissait de seize
casquettes d'étudiants et de seize masques — pour la scène du
Saint'Wehmé,^ masques en velours noir, nécessairement, — qui
avaient été bien connus par les représentations du Bravo ^ de Lu-
erèce Borgia et d'une foule d'autres drames.
Les casquettes n'arrivèrent qu'au premier entr'acte, mais on me
dit : Les masques ne peuvent tarder d'arriver.
On juge mal, dans les coulisses; —c'est le sort des hommes d'É-
tat. — Le public écoutait avec un silence merveilleux. Le troisième
acte ayant fini, je conçus une inquiétude touchant les seize mas-
ques qui devaient servir au quatrième acte.
Je montai jusque dans les combles du théâtre. Quelques figurants
dbyGoOgk
APPENDICE. 317
revêtissaîent des [costumes de gardes-nobles allemands, bleus avec
des torsades jaunes; — d'autres des costumes de sicaircs et de tra-,
bans, —qui les humiliaient beaucoup.
Quant aux étudiants, ils s'habillaient sans crainte, étant assurés
de leurs casquettes, — et ne songeaient pas qu'il fallait avoir des
masques pour la scène de vente du quatrième acte.
— Où sont les masques ? dis-je.
— Le chef des accessoires ne les a pas encore distribués.
J'allai trouver flarel.
— Les masques ?
— Ils vont arriver.
L'entr'acte semblait déjà long au public ; — on avait épuisé les
ressources ordinaires d'Harel, qui consistaient, pour faire attendre
un lever du rideau tardif, — en une pluie de petits papiers au
premier entr'acte; — au second, en une casquette — qui, tombée
du paradis, passait de mains en mains sur le parterre ; — au troi-
sième entr'acte, en une scène de loges qui provoquait au parterre
ce dialogue obligé : « Il l'embrassera... il ne l'embrassera pas 1... »
L'usage était entre le troisième et le quatrième acte, lorsque l'in-
tervalle se prolongeait trop, de faire aboyer un chien, — ou crier
nn enfant. Des gamins, payés, s'écriaient alors : « Assoyez-vous
done sur le moutard ! » Et tout était dit. L'orchestre entonnait, au
besoin, la Parisienne, — permise alors.
Harel me dit, après dix minutes d'entr*acte : — Les étudiants
ontleurs casquettes... Mais ont-ils bien besoin de masques?
— Comment! pour la scène du tribunal secret!... Vous le de-
mandez? . j
— C'est que l'on s'est trompé : l'on ne nous a envoyé que des
masques d'arleqwin... Ils ont cru qu'il s'agissait d'un bal;— parce
que dans les drames modernes il y a toujours un bal au quatrième
acte.
— Où sont ces masques? dis-je, en soupirant, à Harel.
— Chez le costumier.
J'entrai là, au milieu des imprécations de tous les ouvriers étu-
diants qui, sur n?a parole, s'étaient engagés à jouer des rôles sé-
rieux.
— Masques d'arlequins!... me disait-on, — cela ne va pas trop
avec notre costume.
Mélingue et Raucourt, qui avaient des masques à eux, en velours
noir, se prélassaient dans le foyer, sûrs de n'être pas ridicules.
Mais les affreux masques des étudiants, avec leurs nez de carlin et
leurs moustaches frisées, m'inquiétaient beaucoup. — Raucourt
dit : — Il n'y a qu'un moyen, c'est de rogner les moustaches. Le
nezest un peu écrasé, mais pour des conspirateurs cela ne fait
rien. On dira : qu'ils n'ont pas eu de nez.
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Si8 APPENDICE.
Eofio, pour sauver Tacte, nous nous mimes tous, madame Mé-
lingue, Raucourt, Mélingue et Tournan,— à couper les barbes dés
masques d*arlequin, qui, à la rampe, faisaient scintiller leur sur-
face luisante, et étaient un peu de sérieux à la scène du Saint-
Vehmé.
Quelqu'un me dit i — « Harel tous trahit. — Je n*ai Jamab
voulu le croire.
Quant à la décoration dite de Cicéri, elle nous avait forcé de
supprimer un tiers de Pacte;— attendu qu'il était impossible, dans
un caveau, de faire les évolutions qu'auraient permises une scène
ouverte à plusieurs plans.
Le quatrième acte> réduit à ces proportions, ne Justifia pas les
craintes qu'avait manifestées la direction des Beaux-Arts.
Heureusement le talent des acteurs enleva le cinquième acte, qui
présentait des difficultés. Le mot le plus applaudi de la pièce avait
été celui-ci, qui était prononcé par un étudiant : • Les rois s'en
vont... je les pousse! » Le tonnerre d'applaudissements qui suivit
ces mots bien simples cependant provoqua cette phrase de Harel :
« La pièce sera arrêtée demain.,, mais nous aurons eu une belle
soirée, n L'effet froid du quatrième acte rajusta les choses i Harel,
qui espérait peut-être une persécution, ne l'obtint pas.
Toutefois, il réclama au ministère une indemnité -^ pour lo re-
tard que les exigences de la censure avaient apporté aux représen-
tations et les pertes qu'il avait faites, -*• faiblement compensées
par l'avenir qu'offrait VéUphant attendu par lui.
Au bout de trente soirées d'été, je vis avec intérêt cet animal
succéder aux représentations du drameit Les seise ouvriers, — qui
coûtaient cher, furent congédiés, "- et je résotaa d'aller me re-
tremper en Allemagne, aux vignes du Danube, des ennuis que m'a-
vaient causés les vignes du Rhin.
Le Rhin est perfide ; — il a trop de torelffi qui chantent le soir
dans les ruines des vieux châteaux! — Quant au Danube, quel bon
fleuve 1 II me semble aujourd'hui qu'il roule dans ses flots des sau-
cisses {wûntJ) et des gâteaux glacél de sel.
Ceci est un souvenir de Vienne....
FIN DE LAPPBNDICB.
dbyGoogk
TABLE DES MATIÈRES
SENSATIONS D'UN VOYAGEUR ENTHOUSIASTE
I. - W RHIN AU MfilN.
Préface. • • i • . - • é * . . l
I. Strasbourg. . • • . 15
II. La Forêt-noire* .....* 26
lÛ. Les voyages à pied 31
IV. La maison de conversation 37
V. Lichtenthal /i2
YL Francfort #•«.«>•»». /i6
VIL Manheim et Heidelberg . i 51
VllL Une visite au bourreau de MâtiflUeim 59
IL - SOUVENIRS DE THURlNCÊ.
L L'opéra de Faust à Francfort 65
IL La statue de Gœtbe. 7/i
m. Eisenach '^^
IV. Les fêtes de Weimar. — Le Prométhée 80
V. Lohengrin S9
VL Là maison de Gœthe 92
VU. Scbiller, Wielapd, le Palajs. , 97
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320 TABLE DES MATIÈRES.
SCÈNES DE LA VIE ALLEMANDE
Pages.
Léo Burckart 103
Première journée 107
Seconde journée 134
Troisième journée . 161
Quatrième journée 186
Cinquième journée 213
Sixième, journée ' 234
RHIN ET FLANDRE
L Le Rbin • 248
IL De Cologne à Liège 251
IlL Liège 253
IV. Bruxelles.^ 259
V. Théâtres et Palais 264
LES FÊTES DE HOLLANDE
L Retour à Bruxelles. 271
IL D'Anvers à Rotterdam 278
III. La Kermesse de La Haye. 285
IV. Amsterdam et Saardem 292
V. Het Rembrants feest 298
Appendice et Notes 307
FIN DR Là. TABLE.
Coulommieri'. — Imprimerie de A. MOUSSIN.
dbyGoOgk
dbyGoogk
dby Google
dbyGoogk
V \
,';t>L'^'
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1^